I. — JUGEMENT QUALITATIF OU D'APERCErTION
Les jugements d'aperception affirment ou nient une qualité. De là leur division naturelle en jugements affirmatifs et jugements négatifs. Mais sous cette première forme purement qualitative, le jugement n'est pas encore développé ; il ne peut encore exprimer ou rendre manifeste tout ce qu'il contient, puisque le sujet, qui n'est rien par lui-même, est ici supposé la chose essentielle, et le prédicat , au contraire, comme n'étant rien en soi et ne s'y trouvant uni que d'une manière accidentelle.
L'une des plus grandes erreurs des logiciens est de croire qu'une proposition comme celle-ci : Ce violet est bleu ou non bleu, embrasse nécessairement dans l'une de ses deux alternatives la vérité; tandis qu'elle peut être vraie ou fausse en soi, sans atteindre pour cela la vérité ou la réalité des choses. Car ce qui est juste n'est pas toujours vrai. On peut fort bien dire : Un homme est malade, quelqu'un a volé, sans blesser l'exactitude; et pourtant, ce qui est contenu dans ces jugements ne saurait être vrai d'une vérité absolue, puisqu'un organisme malade ne répond plus à l'idée » I ne nous devons avoir do l'organisme ou n'est plus un
véritable organisme, comme le vol, à son tour, n'est point un acte qui entre dans la vraie notion de la vie humaine. Un jugement ou une notion juste n'est donc pas nécessairement vrai. Les philosophes n'ayant pas conscience de cette distinction, ont disputé pour des chimères lorsque, posant gravement la question de l'immortalité de l'âme, ils ont dit que l'âme devait être simple ou composée. De bonne foi, ils n'y songeaient point ; car il se pourrait que l'âme ne fût ni l'un ni l'autre, mais tous les deux ensemble, ou bien encore qu'elle eût une tout autre nature que celle comprise entre ces deux mots. Le violet ou le cristal pourront bien se déterminer d'une manière suffisante par ces jugements qualitatifs, bleu ou non bleu, simple ou non simple, etc., mais l'âme peut être au-dessus de ces alternatives.
Le caractère de cette première forme de jugement est de n'en avoir aucun qui lui soit propre, ou qu'on ne retrouve aussi bien dans le jugement qualitatif que dans ceux de la deuxième, troisième et quatrième forme. Car ce jugement se borne à dire que la chose individuelle I, est une généralité G ; ce qui se formule ainsi :
ce. violet est bleu , ou {"individuel violet est la généralité couleur bleu.
Mais cette énonciation qui nous dit qu'une individualité est une généralité;, se retrouve encore dans le même jugement sous une autre forme. Car cette proposition : Le violet est bleu, exprime deux choses à la fois : la première, que le violet est un tout doué de plusieurs qualités ; la deuxième, qu'il a celle d'être bleu. Mais on voit aussi que ce jugement n'exprime pas d'une manière explicite que le violet, outre la qualité qu'il a d'être bleu, en a encore plusieurs autres; comme il ne dit pas non plus que la couleur bleu peut convenir à d'autres choses individuelles que le violet. Ces vérités sont sousentendues, ou pour mieux dire, enveloppées et contenues implicitement dans cette première forme de jugement qui, ne manifestant point par elle-même son imperfection, ne saurait par conséquent être vraie.
Il en est de même des jugements négatifs qui disent : Ce violet n'est pas rouge. Mais ce jugement en nous disant que ce violet n'est pas rouge, nous dit aussi implicitement qu'il a une couleur; ce qui nous fait voir que tout jugement négatif est nécessairement affirtnatif.
L'insuffisance que trahit la forme de ces deux sortes de jugements , se trouvera corrigée si nous faisons les deux termes extrêmes de la proposition, le sujet et le prédicat identiques :
, DES JUGEMENTS. -i.i
ce violet bleu est un violet bleu.
Mais ceci n'est plus un jugement ; c'est simplement une tautologie. Nous avons bien eu l'intention de porter un jugement, mais cette intention ne s'est point réalisée; et il en est de même de tous les jugements négatifs qu'on appelle vulgairement impossibles ou infinis, comme : Cette table n'est pas un animal; la raison n'est ni bleue ni ronde ; la rose n'est pas une planète, etc.; propositions qui sont incontestablement fort justes, mais qui ne sont point des jugements, attendu que le prédicat qui, dans le cas de tautologie, est absolument identique au sujet, se trouve ici absolument différent. L'intention de juger, c'est-à-dire de mettre un sujet individuel I en rapport avec un prédicat général G, n'a pu s'effectuer, puisque, dans ces exemples, il n'y a point de rapports entre les deux termes. Dans ces sortes de propositions la différence entre le sujet et. le prédicat, comme entre rose et planète, est pour ainsi dire trop grande, tandis que dans le cas de tautologie elle est trop petite, puisqu'elle est nulle. Les logiciens se moquent volontiers de ces jugements négatifs infinis, la rose nest pas une planète, etc.; et pourtant cette forme de jugements n'est pas aussi artificielle qu'ils semblent le croire. Elle est au
4t LOGIQUE SUBJECTIVE.
contraire le résultat futile, mais fatal, où viennent nécessairement aboutir tous les jugements qualitatifs dont nous venons de parler, et dont ils s'occupent avec tant de gravité. Et ceux-là même dont ils se moquent existent réellement. Car un crime n'est autre chose qu'un jugement négatif infini, puisque le criminel ne nie pas seulement le droit d'un autre individu, mais tout le droit de l'État ; et c'est pourquoi on ne restitue pas seulement le produit du vol au propriétaire primitif, comme dans le cas d'une réclamation mal fondée, mais on punit en outre le voleur comme criminel, pour avoir nié le droit de tous en niant le droit d'un seul. La mort est un autre exemple de jugement négatif infini , tandis que la maladie est simplement un jugement négatif; car dans la mort, l'âme et le corps, le sujet et le prédicat, sont séparés l'un de l'autre de manière à n'avoir plus entre eux aucun rapport.
Ce n'est donc point en faisant les deux termes identiques, que ces jugements qualitatifs peuvent corriger leur imperfection, puisque dans ce cas, il y a tautologie, et que, d'autre part, lorsque le jugement négatif ne cache plus un jugement alfirmatif, ou lorsque les deux extrêmes sont absolument dissemblables, il n'y a plus de jugement. Et pourtant c'est dans la forme et non dans le contenu qu'il les faut corriger, puisque Fini-
DES JUGEMENTS. A'i
perfection ne s'est trahie que dans la forme. C'est ainsi que la force dialectique nous conduit de cette forme à la suivante.