Les LIAISONS DE SENTIMENTS ET LE THÈME CONSTITUTIONNEL
La Constitution, c’est le «chef-d'œuvre (1) », le «trophée (2) », pour lequel on se dévouera jusqu’à la mort : « nous Jurons de maintenir de toutes nos forces la Constitution..…., disent les citoyens de Bourbon-Lancy, d’en être les apôtres, et d’en mouir s’il le faut, les martyrs (3). »
Parfois le sentiment remplit l'expression de ferveur, comme en cette adresse venue des Gâtines : « Du fond des bois, à genoux devant la Constitution, nos mains et nos cœurs élevés vers l’Etre suprême, nous le supplions de bénir l’Assemblée Nationale qu'il a si vivement inspirée pour le bonheur de l’univers (4). » Ces paroles laissent voir la fusion intime du sentiment et de l’idée rationnelle, et montrent avec quelle substance l’État s’est reconstruit. La Constitution représente non seulement une forme capable de discipliner la pensée politique, mais aussi un sentiment populaire très fort, fait d’espoir en un avenir meilleur : elle est une 1dée-force. Par là s’explique l’attraction qu’elle exerce sur les esprits; dès qu’un danger menace, elle devient le « point de ralliement », — «l’égide »,
(1) Arch. nat. C. 1144. 2985. 2. Adresse de la commune de Thouars (il y a plusieurs Thouars en France), 8 avril 1790.
Arch. nat. C. 1144.3001. 10. Adresse des ci-devant bénédictins de l’abbaye de Longueville (il y a plusieurs Longueville en France); extrait du registre de la municipalité de Longueville, 29 avril 1790.
Arch. municip. de La Charité-sur-Loire (Nièvre). Registre des délibérations de l'Hôtel de Ville de La Charité, séance du 31 décembre 1791, t. VI, fol. 218.
(2) Directoire du département de Rhône-et-Loire, 26 juillet 1791, cité dans Wauz, op. cit., p. 399. |
(3) Arch. nat. C. 1144. 3002. 2. Adresse des citoyens actifs de la ville, faubourgs et paroisses de Bourbon-Lancy (Saône-et-Loire), réunis en assemblée primaire dans l’église des révérends capucins de cette ville, le 15 avril 1790.
(4) Arch. nat. C. 125. 406. 19. Adresse des citoyens de la commune de La Boissière-en-Gâtine, canton de Saint-Pardoux, district de Parthenay (Deux-Sèvres), 4 septembre 1791. AS RER
que les administrateurs montrent aux citoyens divisés (1), la pensée commune dans laquelle on se réfugiera. « Notre unique ressource est... de nous attacher autour de la Constitution nouvelle, comme dans son effroi le passager s’attache fortement à la planche qui peut le sauver du naufrage (2). » Avec la menace étrangère on verra se multiplier les sentiments d’amour; pour l’instant, en 1790, la foi en l’idée de constitution se traduit en une poussée d’encouragements à l’Assemblée, d’exhortations à continuer, à achever la réforme de l’État quelles que soient les difficultés : « Achevez la Constitution, ne quittez pas (3) », — « poursuivez (4) », — « achevez, achevez votre ouvrage (5). »
Liberté et égalité d’abord, unité ensuite; c’est pour cette œuvre que les pétitions apportent leur hommage sur « l’autel de la Liberté (6) »; on peut voir là les éléments principaux du thème constitutionnel.
La liberté, conquête fondamentale du peuple est « tout ce qu’il jui importe de conserver (7).» —« Nous la voulons entière. nous la voulons telle que vous l’avez conçue, environnée de . l'égalité civile; nous la voulons telle que la dignité de l’homme ne soit déshonorée par aucun vestige des institutions outrageantes (8). » Un des « bienfaits les plus importants de l’As-
(4) Arch. nat. Ftce III. Nièvre 4 f0 1, n° 333, Extrait des délibérations de la commune de Saint-Germain-en-Viry, district de Saint-Pierre-le-Moûtier (Nièvre), 20 août 1791.
(2) Arch. nat. C. 1144. 3001. 19. fn des officiers municipaux de Cusset (Allier), 30 avril 1790.
(3) Arch. nat. C. 117. 335. 15. Adresse des choice municipaux de Beaufort en Auvergne [les Beauforts] (Puy-de-Dôme), 14 juin 1790.
(4) Arch. nat. C. 117. 334. 6. Adresse des électeurs du département de l'Hérault 12 juin 1790.
(5) Arch. nat. C. 117. 3261. 4. Adresse de la garde nationale “es Sainte-Suzanne (Mayenne), 1€7 juin 1790.
(6j Arch nat 10.117327: 18. Lettre du président de l'assemblée primaire de Morterol (Haute-Vienne), 4 juin 1790. VAN
(7) Arch. nat. C. 125. 406. 42. Adresse des Ad Atout composant le directoire et procureur général syndic du département des Hire -du-Rhône, 27 juin 1791. =
(8) Arch. nat. AD xvrrre. 5. 44. Adresse de l'assemblée électorale de Paris à
semblée, c’est l’anéantissement de ces distinctions antisociales qu’un usage absurde avait attachées au hasard de la naissance; la carrière des honneurs, autrefois réservée aux intrigants de l’orgueil et de l’ambition, est ouverte au- Jjourd’hui aux efforts du mérite et du talent, et les peuples vont enfin apprendre à connaître toute la dignité de l’homme utile et vertueux. » Noblesse, roture, sont des « différences avilissantes (1). » On rédigera une Constitution « dont les fruits seront communs à toutes les classes des citoyens mais dont les misérables habitants des campagnes ressentiront encore plus efficacement les précieuses: faveurs (2). » Les vignerons de la Charité-sur-Loire admirent dans la Constitution «le rempart du riche et du pauvre », (une même loi (3) » pour tous; les habitants de la Jaudonnière, en Bas-Poitou, une répartition des chances plus égales que sous l’ancien régime où « les abus faisaient quelques heureux au préjudice de tant de milliers de leurs semblables (4). »
Et nous avons constaté précédemment par des exemples précis avec quelle insistance les inégalités de traitement ont été dépistées par les pétitionnaires. [ls pensent, en effet, que « sans égalité, il n’est point de liberté durable (5). » Ainsi amalgamée à l'égalité, la liberté devient la « liberté publique » que l’on veut rendre « immuable (6) » et préserver, nous le savons, de la licence (7). |
l’Assemblée Nationale, lue à la séance du 44 décembre 1790, signée KERSAINT, président, PASTORET, secrétaire.
(1) Arch. nat. D xiv. 3. Requête de la municipalité provisoire de Lamballe (Côtes-du-Nord), 1789. R{eçue] le 29 décembre. SAGNAc et CARON, op. cit., p.155. - (2) Arch. nat. C. 1144. 298. 5. Délibération de la commune d’Aigaliers, diocèse d’'Uzès (Gard), 24 avril 1790. ;
(3) Arch. nat. D vi. 42. 615. Pétition des rates marchands de vin, propriétaires de vignes de La Charité-sur-Loire (Nièvre), reçue le 12 janvier 1790.
(4) Arch. nat. C. 117. 3261. 15. Adresse des citoyens actifs du canton de la Jaudonnière (Vendée), 27 juin 1790.
(5) C. 117. 3261. 5. Adresse des officiers et des bas-officiers de la garde nationale de Bourges, 4er juin 1790.
(6) Arch. nat. C. 117. 398. 14. Adresse des électeurs du département de l’Ardèche, 5 juin 1790. V
(7) Arch. nat. Fic TITI. Aïn. 7. . Délibération de l. commune de Taie envoyée le 31 mars 1790.
ni
Le principe de propriété représentera un nouvel enchaînement sur l’idée de liberté (1), auquel les pétitionnaires paysans donneront une grande extension (2).
Sur les développements juridiques de l’idée de liberté que nous connaissons, le parler des pétitionnaires ne nous apporte aucune indication nouvelle. Par contre, ceux-ci expriment avec une grande force la valeur morale du principe; ils nous montrent le rattachement aux axiomes politiques de sentiments intenses qui les transforment en idées-forces.
On compare la liberté à « un rayon céleste » venu frapper les hommes (3), les âmes en furent saisies « d'ivresse », « agrandies (4) » au point que des progrès intellectuels et moraux allaient s’ensuivre : énergie, émulation dans le bien public, altruisme apparaissent çà et là dans les textes. Par exemple, la garde nationale de Nevers explique qu’ «il ne suffit pas d’être citoyen-soldat, il faut encore savoir être citoyen généreux, la liberté d’agir doit rendre la liberté de donner plus chère (5) »; l’altruisme découle de la liberté. C’est avec le recul de quelques années que l’on se rendra plus nettement compte (6) des effets psychologiques de l’idée nouvelle qui furent d’abord plus fortement sentis qu’analysés.
Pour autant, la valeur rationnelle de l’axiome n est pas omise. Comme l’utilité sociale, comme le bien publie, la liberté est maniée à la façon d’un argument; elle sert à motiver les raisonnements : on dira, par exemple, que « l’intérêt de la liberté exige que l’on abolisse.… les distinctions nobiliaires (7). »
(1) Arch. nat. D xur. 1. Liasse 6, pièce unique : « Observations sur le canal de Briare et celui d'Orléans », 8 octobre 1790, anonyme.
(2) Arch. nat. C. 1144, 2984, 20. Adresse de la communauté de Tholoneten-Provence (Bouches-du-Rhône), 11 avril 1790.
(3) Arch. nat. C. 118. 342,18. Adresse des juges et consuls d'Auxerre, 30 juin 1790.
(&) Arch. nat. AD xvure. 6. 23. Mémoire au Roi sur le ministère et l’administration, par M. Le Hoc, s. d.
(5) Arch. nat. C. 128. 433. 36. Adresse de commissaires du comité de la garde nationale de Nevers, 31 octobre 1790.
(6) V. par ex. Arch. nat. F1 2198. Adresse du citoyen Leclerc aux membres composant la commission d'agriculture et des arts, 8 thermidor an II (Chef du bureau des domaines nationaux du district de Saint-Aignan) (Loir-et-Cher).
(7) Arch. nat. D xiv. 8. Requête de la municipalité provisoire de Lamballe (Côtes-du-Nord) ; 1789. R[eçue] le 29 décembre. Sacnac et CARON, op. cit., p. 155.
Du fait de ces usages communs, des parentés s’établissent entre les idées que nous venons de parcourir : utilité publique, constitution, bonheur public, liberté — si bien que ces idées fondamentales apparaissent comme des pensées liées; les combinaisons auxquelles peuvent se prêter les vocables ne se sépareront Jamais de certains thèmes essentiels, de telle sorte que la pensée des pétitionnaires tend à former un cerele.
4, — Les SOUS-LIAISONS DE PENSÉES.
À côté des enchaînements de principe à principe, on remarque aussi des enchaînements secondaires qui vont profiter à la cohésion des réformes.
C’est ainsi que parmi les idées qui se sont groupées sous le mot liberté, les adresses insistent longuement sur la notion de garantie des droits nouveaux; il ne suflit pas de proclamer des droits, 1l faut encore les protéger (1). Cette protection prend des aspects multiples, garantir la liberté individuelle, garantir au citoyen la sûreté de ses propriétés (2), protéger les réformes contre les coups de l’aristocratie (3) — bref pour prendre une expression générale, «€ assurer la liberté publique (4). » Ce problème multiforme d’art politique, les pétitionnaires le devinent, forme un bloc: il sera résolu par des liaisons successives d'idées, de sentiments, de réformes qui vont se conjuguer; une garantie réelle des libertés ne peut résulter que de l’équilibre de ces forces, de l’installation d’habitudes morales comme le respect de ce qui est légal, le «€ redressement des griefs (5) », le maniement « des motifs d’équité et de bien
(1) Arch. nat . C. 1144. 3002, 15. Adresse de la garde bourgeoise volontaire de la ville d’Arras, 15 avril 1790.
(2) Arch. nat. D xrv. 4. Très respectueuses représentations du conseil général de la commune et des citoyens actifs de Brangues (Isère). Adresse à l’Assemblée Nationale, 1790. Sacnac et Caron, op. cit., p. 264.
(3) Arch. nat. D vr. 42. 615. Pétition des aubergistes de La Charité-sur-Loire (Nièvre), précit.
(4) Arch. nat. C. 117. 328. 14. Adresse des électeurs du département de l’Ardèche à l’Assemblée Nationale, 5 juin 1790.
(5) Arch. nat. F1e III. Nièvre. 4, f0 1 n° 333. Extrait des délibérations de la