L'EMPLOI EXTENSIF DES LIAISONS DE PENSÉES
On aurait une vision imparfaite de la pensée des pétitionnaires si l’on s’en tenait à la seule connaissance des liaisons d'idées qu'ils emploient : celles-ci, si importantes soient-elles, laisseraient de côté le mouvement même de la pensée qui les dépasse.
Cette pensée a, en effet, pour caractéristique de procéder par rattachcments très vastes, elle mobilise des groupes d'idées avec une telle agilité, qu’elle met en mouvement, à tout instant, sinon la filière du réseau entier, du moins de très larges portions de celui-ci. De la sorte, les pétitionnaires repensent chaque fois l’enchaînement des idées et des sentiments qui représentent, pour eux, la réforme de l’État.
Lorsqu'ils expriment leur amour pour les droits qu'ils viennent de conquérir, ils se réfèrent spontanément aux sentiments et aux idées constitutionnelles que nous venons d’explorer et ils les mobilisent à la fois (1). Il faut noter les parentés qui s’établissent alors entre les idées de patrie, de bonheur public ou de bien public, dans leur pensée spontanée, et qui se traduisent par des formules comme celles-ci : « depuis bientôt un an que vous travaillez pour le bonheur et la gloire de notre France, guidés par l’amour de la patrie vous avez marché... vers le bien public (2). » Les expressions de cette nature ne sont pas pour nous de simples redondances : elles traduisent en quelque sorte naïvement la vie des idées que nous cherchons à saisir et mettent sur la voie des enchaînements qui leur sont propres. | |
Îl y a plus, à l’aide des groupes d'idées fondamentales qu'ils mamient journellement, les pétitionnaires entament des méditations nouvelles et annexent au réseau de leurs liaisons de pensées de nouvelles expériences.
(1) Arch. nat. D xr 3. 65. 1. Pétition des Amis de la constitution de Collioure (Pyrénées-Orientales), 18 octobre 1791.
(2) Arch. nat. C. 1144, 298. 10. Les membres du conseil général de Bauden-Bretagne Éopront 8 avril 1790;
Cette renaissance de la patrie « sortie du tombeau (1) », par exemple, a de grandes conséquences. Parce qu’on est patriote, on n’est pas seulement fier de la constitution et obéissant aux décrets (2), mais encore on pense aux peuples non encore régénérés, et les pétitions nous ont livré ce que furent les premiers élans que souleva l’intérêt des affaires extérieures. L'Europe peut admirer l’œuvre des législateurs français (3), le code constitutionnel n’est pas offert qu’à la France, il l’est « plutôt à l’univers étonné (4) »; — une « constitution nationale », c’est une nouveauté pour l’étranger.(5) qui y cherchera l'exemple; « elle servira de modèle aux autres nations, et en régénérant votre patrie, vous serez les bienfaiteurs de tous les peuples de la terre (6). » D'ailleurs, on pense que les décrets de l’Assemblée trouveront un « appui... dans le cœur de tous les peuples de l’Europe; ils font l’objet de l’envie de nos voisins et celui de la crainte de leurs oppresseurs (7). »
Ainsi le patrimoine des idées révolutionnaires s’étend par accroissements successifs autour d'idées fondamentales. Un enchaïînement d'idées intervenu sur les notions de constitu-
(1) Arch. nat. D xvn. 5. 63. Adresse de Jenot, lieutenant particulier au bailliage de Longuyon (Meurthe-et-Moselle), et commandant en second de la garde nationale, 20 novembre 1789.
(2) Ibid. ?
(3) Arch. nat. C. 1144. 2982. 16. Observation de la municipalité de La Cellesur-Loire (Nièvre), 7 avril 1790.
(4) Arch. nat. C. 1144. 3005. 23. Adresse de la municipalité de Montivilliersen-Caux (Seine-Inférieure), 29 avril 1790.
(5) Arch. nat. F10, 394. Projet en forme de lettre par Busserolles, soldat volontaire du bataillon des Jacobins-Saint-Dominique sur le desséchement des marais, le défrichement des landes... 6 septembre 1790, précit.
(6) Arch. nat. C. 1144 3002. 21. Adresse des membres de la société patriotique
et littéraire de la ville de Coutances à l'Assemblée Nationale, 17 avril 1790.
(7) Arch. nat. C. 1144. 2982. 18. Lettre du procureur de la ville de Digne au Président de l’Assemblée Nationale, 7 avril 1790. A la fin de 1791, la constitution sera comparée à un arbre « dont les rameaux immortels doivent garantir à jamais tous les peuples de l’univers de la tyrannie, du despotisme, de la superstition. » Arch. nat. F1c III. Nièvre. 4. Adresse du conseil général du département de la Nièvre, 14 décembre 1791. Ces intentions internationales se manifestent encore dans des formules où la vie publique est comme étalée devant les pays étrangers; par exemple : « vous prouvez à l’univers que vous n’avez exercé le pouvoir souverain que pour le bonheur de l'humanité. » V. Arch. nat. C. 125. 406.8. Adresse de la municipalité de Blois à l’Assemblée Nationale, 1791.
tion et de patrie incite à prolonger la réforme de l’État par la réforme de la société internationale.
Dans l’ensemble des liaisons successives que nous venons de parcourir sommairement, le déclic est donné par l’idée de constitution au sens le plus étendu du terme. Le mot constitution représente pour les pétitionnaires, si l’on se détache des règles qui ont traduit l’idée en textes réglementaires, le vocable commode qui souvent remplacera les emplois secondaires de la formule utilité publique » qu’on a signalés tout à l’heure. Il a un sens si général qu’il lui est possible d’entraîner à sa suite, dans certaines adresses, des thèmes favoris comme celui de la distinction de l’intérêt général et de l’intérêt particulier; on affirmera, par exemple, que c’est la constitution qui mettra fin aux plaintes « insensées de l’intérêt particulier (1) »; on recommandera les plus grands soins pour la préserver de toute soullure venant de cet intérêt particulier : « Scellez-la de telle sorte que, pour les générations futures, elle soit garantie de ce germe d'intérêts (2). » D’autre part — nouveau parallélisme dans l’emploi des vocables — on invoquera le « soutien de la constitution » comme, tout à l’heure, l’idée d'intérêt général pour étayer une prétention quelconque, ne serait-ce que pour obtenir d’accéder à la barre de l’Assemblée (3).