LE CHEMINEMENT DE LA PENSÉE POPULAIRE
L'étude du parler des pétitions a plus d’un intérêt pour nous. D'abord, le brassage des vocables politiques qu’elle révèle montre que l’œuvre de nos deux premières assemblées s’appuie sur la volonté intime du pays qui, non seulement collabora au groupement des idées et des sentiments qui devaient refaire la France, mais les vécut, se les incorpora jusque dans son
(1) Adresse des citoyens actifs de la ville, faubourgs et paroisses de Bourbon- Lancy (Saône-et-Loire), 15 avril 1790. Arch. nat. C. 1144. 3002. 2.
(2) Adresse des Amis de la constitution de Niort (Deux-Sèvres), 20 janvier 1792. Arch-natDxr. 4 754:
(3) Pétition de Dulignon, citoyen etreceveur du droit d'enregistrement, Cognac (Charente), 6 août 1792. Arch. nat. D xt. 8. 15.19.
(4) Adresse du conseil général de la commune d'Amiens, à l’Assemblée Nationale, 20 janvier 1792. Arch. nat. D xz. 4. 76. 4.
(5) Pétition des citoyens belges et liégeois, à l’Assemblée Nationale, présentée le 27 juillet 1792, imprimée par ordre de l’Assemblée Nationale. Arch. nat. Dr rs Meet
(6) Adresse de la commune de Se ne (Calvados), 9 août 1792. Arch. nat. Dxr7,,13:074.
{7) Adresse de Claverie, maire de Sainte- Colombe (Landes), 22 février 1790. Arch. nat. Div. 13: 212. 2.
langage; en feuilletant les pétitions on mesure l’état psychologique d’une très grande partie des citoyens, puisque leurs formules véhiculent des idées qui se teintent diversement selon les événements.
I y a plus; pour qui s’attache à examiner la structure de la pensée sociale, les pétitions ont l'utilité inappréciable de rendre apparent, par le jeu des vocables dont elles font usage, un travail d'élaboration, tantôt philosophique, tantôt sentimental, tantôt juridique, qui se fait plus ou moins consciemment dans la pensée collective. Ce travail s'effectue par des enchaînements que nous nous sommes efforcé de suivre, et qui représentent une nouvelle manière de penser adaptée aux idées politiques et sociales. Il s’agit ici d’un thème général de pensée, dont les composants sont à la fois des idées philosophiques et juridiques auxquelles nous avons reconnu la qualité d’axiomes, telles les idées de liberté, d'égalité — tantôt, des sentiments, comme ceux de patrie, d'honneur, qui prennent des valeurs différentes selon les événements. Dans cet ensemble, les vocables qui correspondent à ces idées forment à travers les pétitions une filière dont les intermédiaires se commandent les uns les autres et dont le point d’origine est l’idée de « régénération » ou encore de constitution, si l’on consent à donner à ce mot sa signification la plus élevée. Certes, on ne trouve pas, en général, dans les adresses et pétitions, ces constructions purement logiques qu’échafaudent les Comités; pourtant ce qui frappe, c’est qu'il n’est pas possible de considérer les tronçons d'idées ou de sentiments qu’elles renferment comme des éléments décousus. Le thème de l’utilité sociale nous semble dans ces textes, former un bloc qu’on ne peut fragmenter sous peine de briser l’essor inventif de leurs auteurs. Après avoir présenté le progrès de la pensée populaire dans son jaillissement, nous pouvons l’analyser maintenant de la manière suivante : l’utilité sociale est attachée par les pétitionnaires au désir ardent de la « régénération », de la constitution; sur cette idée politique et juridique s’enchaînent des idées philosophiques et morales: la raison, la dignité humaine, la justice, la bonté, l’honneur, la patrie, le bonheur public.
Cette manière de procéder permet aux pétitionnaires d’éta-
blir une pensée liée, faite, en un certain sens de « raisons qui s’entre-suivent. » Par exemple, à l’idée de constitution, on voit s’enchaîner celle de dignité humaine; celle-ci, amorce à son tour l’idée de citoyen; cette dernière introduit l’idée de volonté générale, puis l’idée de justice sur laquelle se greffe la notion de recours contentieux.
Au-dessous de ces liaisons très générales, on remarque des liaisons secondaires, dont l'importance pour la marche de la pensée est aussi grande, car elles vont servir de positions intermédiaires, de relais pour de nouvelles progressions. Ainsi, les textes qui ont trait à la liberté rattachent à cette idée la notion de garantie des droits individuels. Celle-ci constitue alors la position intermédiaire sur laquelle va prendre appui
idée de loi. Autre exemple, se rapportant cette fois à des
enchaînements de sentiments, on a vu s’opérer sur l’idée. d'unité des liaisons affectives : amour intense de la patrie, tension des énergies vers le bien général. De même, l’idée morale de dignité humaine fait rebondir l’idée juridique de citoyen; l’idée morale de justice introduit l’idée juridique de recours contentieux; le désir de régénérer les mœurs publiques conduit à réformer les institutions du droit administratif; l’idée de patrie, jointe à celle de constitution en arrive à rattacher à la pensée des pétitionnaires, Jusqu'ici confinée dans l’ordre interne, des vues internationales.
Les grandes liaisons très générales, puis celles qui forment relais, ont ce trait commun de n’intéresser que l’extension de la pensée révolutionnaire. Or, on constate l’existence d’autres liaisons qui ont un effet différent et profitent à son organisation. Elles forment entre les idées de quelque espèce qu’elles
soient — principales ou secondaires — un réseau serré qui
donne au thème de l’utilité sociale l’unité qui en est la caractéristique. En voici des exemples. Si comme nous venons de le rappeler, à l’utilité sociale s’enchaîne l’idée de constitution, on voit les parentés de l’utilité sociale et de la constitution se préciser par une autre série de liaisons : celles qui se forment sur l’idée de bonheur public; c’est ainsi qu’on rattachera
cette-idée à celle d'utilité publique ou de bien public, puis
à celle de constitution, ou encore qu’on la fera servir à la motivation, comme celle d'utilité publique. De même, les idées de patrie, de raison, d'humanité rejoignent lutilité publique; les idées de constitution, d'égalité, le sentiment de l'honneur conduisent à l’idée de guerre; la souveraineté nationale est rapprochée de l’idée de citoyen et du sentiment de l'honneur... Par ces liaisons nouvelles, on voit qu’un même termè, celui d'utilité publique, par exemple, est défini par des références multiples à d’autres notions avec lesquelles des parentés communes lui sont découvertes. Ainsi, 1l y a équivalence entre la série utilité publique et la série bonheur public; un examen plus poussé montrerait aussi des équivalences de terme à terme, à l’intérieur d’une série.
Il suit de là que la pensée des pétitionnaires semble passer par deux moments. Dans un premuer, elle s’efforce de chercher des liaisons nouvelles à une idée centrale, celle de constitution ou d’utilité publique, par exemple, en procédant par enchaînements successifs. Dans un deuxième, elle cherche spontanément à préciser les notions centrales dont elle s’est servie. Pour cela, elle multiplie les liaisons autour de ces idées en leur cherchant le plus grand nombre de références possible à d’autres idées ou à des liaisons déjà établies. Par ce moyen, des correspondances apparaissent qui assurent une disponibilité complète de tout le réseau.