LA FUSILLADE DU CHAMPS-DE-MARS
Lorsqu'on étudie la conscience politique collective au début de la Révolution, le mouvement spontané des Fédérations retient l’attention. [1 nous montre l'importance de la collaboration du pays à la marche de la « régénération »; 1l nous présente les grandes idées qui l’inspirent dans l’ambiance affective, vibrante, qui les transforma en 1idées-forces. Par toute la France, dans les bourgs les plus humbles, comme dans les villes, furent célébrées des fédérations. Elles se multiplient de novembre 1789 à juillet 1790, du Dauphiné à la Bretagne, des Pyrénées à l’Alsace; municipalités et gardes nationales affirment leur volonté. À Lyon, en mai, à Paris le 14 juillet 1790, sont assemblées des gardes nationales de toutes les régions.
. La fédération est une aflirmation de volonté collective, un centre de culture politique. Dans ces assemblées, des harangues sont faites par les maires, les chefs des gardes nationales, un serment fédératif est prononcé; les procès-verbaux sont envoyés à l’Assemblée Nationale, à la Fayette, à la manière de pétitions — si bien que l’on peut parler d’une participation collective, dans cet acte essentiel pour la fixation des idéessentiments.
L'accord s'établit sur le petit nombre de principes fondamentaux de l’ordre nouveau : respect des personnes et des propriétés (1), consentement à l’impôt, affirmation d’une liberté sans licence, respect de la loi (2), désir d'égalité (3). Le consensus se fait également sur certains sentiments ou disposi-
(1) Pacte fédératif de Tallard (Hautes-Alpes), 7 avril 1790. Arch. nat. C. 1144. 2982. 24. $ (2) Procès-verbal de la prestation du serment fédératif et de la célébration de la fête civique de Romans (Drôme), 14 juillet 1790. Arch. nat. C. 121. 3675, 10. (3) Procès-verbal de la fédération de la ville d'Orange, 11 avril 1790.Arch. nat. C.,11442982449: à
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tions de la conscience collective : désir du bien public devenu une «passion», ou encore, comme disent les textes, (une vertueuse espérance (1) » — espoir, enfin, en l’Assemblée Nationale qu’on identifie avec la Liberté (2). Il est remarquable surtout que les idées nouvelles de Patrie, de Nation, prennent une valeur considérable; ce sont elles qui animent ce mouvement à la fois civil et militaire (3) : «C’est la fête de la Patrie que nous célébrons», déclare-t-on à la fédération d'Orange (4): «la France ne présente plus un amas de peuples divers s’enveloppant dans leurs usages, s’isolant de la chose publique et méconnaissant cette vertu : l'âme des États — l’amour de la Patrie (3) »; de fait, on voit les gardes nationales d'Avignon se réunir aux Français à cette fédération d'Orange. Tels sont les sentiments dans lesquels est prononcé le « pacte fédératif », dit encore € acte d’union »; on jure de rester unis pour le maintien de la paix et de l’ordre publie, pour l'exécution d’une constitution (6), de se prêter assistance en cas de danger. Jaillissement spontané provoqué par les idées nouvelles et les faits, le serment fédératif est bien «l’expression du sentiment intime [des] consciences (7). » Cet assentiment donné au mou- - vement révolutionnaire revêt un aspect religieux accusé qui le rattache au courant mystique du xvin® siècle, qui est en
(1) Procès-verbal de la fédération de la ville d'Orange, 11 avril 1790. Arch. nat. C. 1144. 2984 19.
(2) Serment de Romans, loc. cit.
(3) Les gardes nationales protestent de leur caractère « civil » et, PH sont formées de « soldats-citoyens. »
(4) Discours du maire d'Orange, tbid.
(5) Discours du maire de Romans. Procès-verbal du serment fédératif, 14 juil- Jet 1790, loc. cit. -
(6) Voici, par exemple, le serment prêté à Danse «Nous Français, citoyens armés pour la défense de la patrie, prions sur son autel en présence de F Être Suprême d’être fidèles à la Nation, à la Loi, au Roi, de respecter et de faire respecter les décrets de l’Assemblée Nationale, sanctionnés ou acceptés par S. M.; de maintenir la Constitution de tout notre pouvoir, d’acquitter.exactement toutes les impositions légalement établies, d'en protéger la perception et de consacrer le secours de nos armes au soutien de la liberté, de la tranquillité publique; jurons encore de rester inviolablement unis et de nous donner mutuellement tous
les secours nécessaires. » e (7) Fédération d'Orange, précit.
pleine force en 1789 (1). Les termes qu’emploient les serments, certains détails des fêtes qui se déroulent alors, le montrent assez. « Nous jurons de nous vouer à l? exécution de la Constitution » — (Que cet acte religieux et solennel soit pour chacun de vous, une sorte de trempe où votre âme puise... le degré d'énergie et de force qui vous rendront toujours aussi chers que sacrés les engagements que vous allez prendre.» De même, on voit en cette occasion, les mères venir consacrer leurs enfants sur l'autel de la patrie (2); un sentiment de fraternité «sainte (3) » soulève les individus; «tous sont pénétrés d’un respect et d’un amour religieux pour la patrie; partout elle obtient un culte, partout on lui consacre un autel (4). » La croyance au «bonheur commun » est le but même des fédérations et le besoin de concorde qui s’exprime alors repose sur un sentiment d’adoration pour un idéal social que l’homme doit atteindre par la régénération (5).
La vie politique des pétitions devient encore plus intéressante à observer à partir de 1791, car une suite de difficultés vont créer un état de crise qui ne se dénouera qu’au Dix-Août 1792. La fuite du roi, la fusillade du Champ-de-Mars, la menace de la guerre, puis la guerre, vont retentir dans les textes.
Comment les pétitionnaires réagissent-ils à la fuite du roi le 20 juin ? L’événement était d’une extrême gravité, il allait mettre en question toute la politique de De te agiter les clubs, ébranler le pays.
Les pétitions reflètent les sentiments divers qui le remuent. Déception sentimentale, d’abord. Comment le roi qui a reçu . tant de preuves de loyalisme peut-il délaisser son peuple ? —
(1) V. Sacwac, Les grands courants d'idées et de sentiments en France, vers 1789. Revue d’histoire politique et constitutionnelle, 1938, n° 8.
(2) Serment fédératif de Romans, loc. cit.
(3) Adresse des communautés de Saint-Julien, Ville-Chantria, Liconnaz, La Balme, Toinia, Florencia, etc. Arch. nat. C. 1144, 2991 8
(4) Fédération d'Orange, précit. =)
(5) Voir aussi les nombreux textes cités par À. AuLarp dans son Patriotisme français de la Renaissance à la Révolution, Paris, 1921, p. 137 à 240.
Préoccupation constitutionnelle : que fera-t-on du roi fuyard? — Préoccupation extérieure : un plan n'est-il pas arrêté entre la Cour et l'Allemagne, qui mène la France à la guerre ?
Sur le premier point, les adresses marquent le double aspect d’un même effet psychologique : le prestige de la royauté a baissé, et la foi en l’Assemblée Nationale s’accroît de toute la gravité des circontances.
« Le salut de tous est-il donc livré aux caprices d’un seul homme (1) ? » Le roi est done un parjure, un « déserteur (2) » — pensent les uns. — C’est un complot des ennemis du bien public pour provoquer l’émeute (3) ..., on en avait à la Nation qu’on espérait (anéantir », déclarent les autres, mais cela ne se peut pas, car avec elle périaient « les lois qui ont brisé ses chaînes », l’idée de nation est le sentiment qui a rendu possible les réformes. Aussi le pays s’est-il ressaisi très vite : «Quel a dû être le désespoir des ennemis du bien publie, disent les Amis de la constitution de Bourbonne-les-Bains, au lieu de ces scènes d’horreur auxquelles ils s’attendaient pour exercer leur vengeance, de voir et d'apprendre que le moment de leur parjure et de leur perfidie découvert, n’a été que celui de l’étonnement et du mépris, et que l'instant qui lui a succédé a été celui du calme, dela sécurité et de l’union (4).» À Brest, la nouvelle n’a causé que la € surprise du moment (5) », et les femmes patriotes pétitionnent afin d'obtenir pour le régiment de Provence le premier drapeau aux couleurs nationales (6). «Le départ du Roi, écrit le directoire du département de
(1) Arch. nat. C. 130. 442, 18. Les administrateurs composant le directoire et le procureur général du département de la Haute-Saône, à l’Assemblée Nationale, 27 juin 1791.
(2) Arch. nat. C. 125. 406. 77 et 78. Les administrateurs 4 déetolie du district de Bourmont (Haute-Marne), à l’Assemblée Nationale, 4 juillet 1791.
(3) Arch. nat. C. 125. 406. 60. Adresse de la société des Amis de la constitution de Bourbonne-les-Bains (Haute-Marne), 6 juillet 1791.
(4) Adresse de ie société des Amis de la constitution de Bourbonne-les-Bains, préeit.
(5) Arch. nat. C. 125. 406. 98. Lettre du juge de paix du canton de Brest pour le côté de Recouvrance, 8 juillet 1791. k
(6) Arch. nat. C. 125. 406. 99. Pétition des femmes et filles patriotes dè la paroisse Saint-Sauveur de Brest à l’Assemblée Nationale, 8 juillet 1791.
Saône-et-Loire, a apporté l’affliction dans nos cœurs, mais ni la crainte, ni le trouble n’y sont entrés avec elle; notre cri de ralliement a été : l’Assemblée Nationale nous reste et nos lois avec elle (1). » L'Assemblée paraît plus forte que jamais, tant est grande la confiante ferveur dont on l’assure. « C’est vous qui avez planté en France l’étendard de la liberté... c’est vous qui avez fait éclore le germe fécond du patriotisme. c’est vous qui avez créé les lois fondamentales de la gloire et de l’indépendance des Français... Sachez que le peuple a pensé et pense avec vous que c’est du centre où réside la véritable autorité publique que doivent sortir les lois que le peuple veut seules reconnaître et s’oblige à respecter : et ce centre unique est l’Assemblée Nationale. » Et si le peuple s’attache tellement à l’Assemblée, c’est qu'il «est assuré [qu’elle] seule peut lui garantir la liberté qu’il a conquise, et c’est tout ce qui lui importe de conserver (2). »
Le roi a tenté de fuir, mais la Nation demeure, et « l’Assemblée Nationale représente la Nation (3). » 11 résulte de là d'importantes transformations dans l'esprit public. « Le temps, dit le directoire du département des Bouches-du-Rhône, est passé où le sort d’une nation dépendait d’un seul homme; qu'il veuille ou non concourir aujourd’hui à son bonheur, la France n’en sera pas moins libre et heureuse. » Si Louis XVI « regrette le serment par lui fait... qu'il lui soit loisible de s’en dégager et soyons assurés que la Constitution de l’État ne sera point ébranlée par la disparition d’un seul homme. Il n’en est point sur la terre qui puisse se flatter d’être plus puissant que sa patrie, qu'il abdique s’il veut.» —- D'autre part, on mesure avec une fermeté lucide les répercussions possibles de la fuite à Varennes. La conduite de l’Assemblée ne devra pas varier. « Qu'il appelle à son secours des esclaves
(1) Arch. nat. C. 130. 442. 23. Adresse du directoire du département de Saôneet-Loire, 27 juin 1791.
(2) Arch. nat. C. 125. 406. 42. Adresse des administrateurs composant le directoire et procureur général syndic du département des Bouches-du-Rhône, Aïx, le 27 juin 1791.
(3) Arch. nat. C. 130. 443. 6. Adresse des administrateurs composant le directoire du département de la Seine-Inférieure, 18 juillet 1791.
étrangers, ils ne seront point redoutables sur la terre de la hberté. L’unanimité de vos premières délibérations doit leur apprendre que l'honneur français ne se démentira point et qu'on ne parviendra pas à nous armer les uns contre les autres. Conservez cette union intrépide, vous sauverez la France une seconde fois et vous mettrez un grand poids dans la balance des destinées de l’univers qui attend de vous un exemple mémorable. » — De ce jour les préoccupations internationales ne quitteront plus l'esprit des pétitionnaires, tant elles leur apparaissent liées à la question interne.
Devant ce réseau de difficultés qu'ils voient clairement ils se sentent plus étroitement unis à l’Assemblée, leurs encouragements redoublent. Sans la fuite du roi, disent-ils, « les nations étrangères auraient peut-être ignoré à quel point nos représentants avaient mérité notre confiance. C’est aux manœuvres des ennemis du bien public que l’Assemblée Nationale doit son triomphe le plus complet... Vos travaux ne peuvent être arrêtés par des forces étrangères, vous achèverez
votre ouvrage (1). » — « Nos regards sont tous portés vers vous en qui réside la loi, la force et la plénitude du pouvoir national (2). » — « Nous avons mis toute notre confiance
dans vos sages délibérations et nous sommes tranquilles (3). » — « Vous avez fait entendre la voix de la patrie, les Français se sont ralliés (4). »
Déjà est évoquée l’image qui hantera les volontaires, d’une Révolution française émancipatrice des peuples, vision qui donne parfois à la phrase une grandeur prophétique : « L’univers était accablé sous le poids d’une chaîne immense que le
(1) Arch. nat. C. 128. 433. 32. Le directoire du district de Nevers à l’Assemblée Nationale, 8 juillet 1791.
(2) Arch. nat. C. 130. 442. 18. Les administrateurs composant le directoire et procureur général syndic du département de la Haute-Saône à l’Assemblée Nationale, 27 juin 1791. V. dans le même sens : C. 125. 411. 55. Adresse des Amis de la constitution de Digne, 30 juin 1791.
(3) Arch. nat. C. 125. 406. 30. Adresse du conseil général de la commune Fe Bordeaux, 25 juin 1791. V. aussi une adresse du même conseil général du 24 juin. C. 125. 406. 29.
(&) Arch. nat. C. 125. 405. 104. Les officiers municipaux du conseil général ‘de la commune de Brioude à l'Assemblée Nationale, sans date.
despotisme et la superstition resserraient à l’envie, vous l’avez brisée sur le territoire de la France et ses anneaux interrompus vont laisser respirer tous les peuples de la terre. » — Si le moment est «fatal », la crise « décisive », ce n’est donc pas seulement pour des raisons internes, c’est aussi pour des raisons internationales. « L’Europe entière a les yeux sur vous (1). »
Le patriotisme, le désir d’union, l’application des corps administratifs se trouvent dilatés. « La circonstance critique dans laquelle nous venons de nous trouver, écrit le directoire du district de Bordeaux n’a produit d’autre effet que de développer l’énergie du civisme de notre ville et de nos campagnes », il a même fallu modérer les «élancements du patriotisme (2).» Les municipalités se sont «surpassées», aidées par les gardes nationales et les sociétés patriotiques ; on renouvelle le serment d’être libre, « le génie de l’Assemblée Nationale tout entier est dans l’enceinte de notre territoire », — on dirait que cet événement ( en apparence malheureux » a servi à développer « la grandeur (3) » du pays.
Quel allait être le sort du roi ramené à Paris par les commissaires de l’Assemblée ? — Nouvelle occasion pour les pétitionnaires de suivre le développement des faits politiques.
S1 des partis s’opposaient à l’Assemblée, si même les Jacobins avaient pris de plus en plus d'importance, tous les députés les plus avancés étaient à peu près convaincus de l’impossibilité de la république. Louis XVI est suspendu, mais le mot n’est pas employé dans le décret du 24 juin confirmant celui du 21 juin quienjoimt au ministre de la Justice d’apposer le sceau de l’État aux décrets sans l’adjonction de la sanction royale (4). L'Assemblée qui a confié l’étude des conséquences constitutionnelles de la fuite du roi au Comité de constitution
: (1) Arch. nat. C. 125. 406. 104, précit.
(2) Arch. nat. C. 125. 406. 31. Adresse des administrateurs du directoire de district de Bordeaux, 26 juin 1791.
(3) V. pour tous ces détails Arch. nat. C. 125. 406. 30. AGtéssS du conseil général de la commune de Bordeaux, 25 juin 1791.
(4) Art. 5, décret 24 juin 1791.
s'efforce de soutenir que le roi n’est pas coupable. Cette tactique sauvegardait la monarchie, évitait la déchéance. La commune de Brioude éerit (1) :« Ce n’est pas un roi rebelle, ce n’est pas un roi parjure... ce n’est pas un traître que vous avez à juger, c’est un monarque malheureux, faible, abusé et séduit qui, même en s’éloignant, portait le plus tendre amour à son peuple. » Ce sont des « factieux » qui parlent de république, les Français aiment leur roi. Aussi adhère-t-elle à la proclamation décrétée le 22 juin (2) qui rejette la responsabilité de la fuite du roi sur les ennemis du bien publie : le roi et sa famille ont été enlevés dans la nuit du 20 au 21. On reconnaît là le langage de l’adresse qu’envoyèrent les Jacobins le 21 juin aux sociétés affiliées, repris par la proclamation de l’Assemblée du 22. «Frères et amis, était-il dit, le roi égaré par des suggestions criminelles s’est éloigné de l’Assemblée Nationale. Toutes les divisions sont oubliées, tous les patriotes sont réunis. L'Assemblée Nationale, voilà notre guide; la Constitution, voilà notre cri de ralliement (3). » Les mêmes expressions reproduites dans les adresses d’adhésions montrent l'influence des clubs. Toutefois, l'événement n’en est pas moins difficile à colorer : « Vous voudriez, poursuit l’adresse de la commune de Brioude, ne pas trouver notre monarque coupable, vous voudriez ne pas cesser d’aimer et d’estimer un Bourbon. Nous sommes tous pénétrés des mêmes sentiments... mais le premier fonctionnaire public a quitté son poste (4).» D'autres pensent : (par quelle fatalité... a-t-1l voulu nous replonger dans l'esclavage (5) ? »
Le décret du 16 juillet évite à nouveau la déchéance, d’après ce texte, le roi ne sera censé avoir abdiqué que s’il prend la tête d’une arrhée dirigée contre la France, ou s’il ne s’oppose pas à une telle entreprise (6). « Le gouvernement est monar-
(1) Arch. nat. C. 125. 406. 104. Les officiers municipaux du conseil général de la commune de Brioude, s. d., à l’Assemblée Nationale. -
(2) Baupouin, Proc.-verb., t. XXII.
(8) Cité par Sacnac, op. cit., Lavisse, I p. 309.
(4) Adresse du conseil général de la commune de Brioude, précit.
(5) Arch. nat. C. 130. 442. 34. Adresse du directoire du département de la Sarthe, 2 juillet 1791. jee
(6) Art. 1-2.
chique, la personne du Roi est inviolable et sacrée; ces vérités nationales ont triomphé... par vos décrets des 15 et 16 juillet », déclare une adresse du département des Bouches-du- Rhône (1). Si les députés avaient adopté un décret d’esprit différent de celui des 15 et 16 juillet, ils eussent « ébranlé les bases de la constitution, parce qu’'[un tel décret] eût mus l'Assemblée Nationale en contradiction avec elle-même (2). » En effet, n’a-t-on pas établi en France la monarchie constitutionnelle ? L’inviolabilité du roi n'est-elle pas complétée par la responsabilité des ministres (3) ?
Telles sont les raisons d'ordre constitutionnel qui poussent
les pétitionnaires à approuver l’attitude prise par l’Assemblée. |
Des corps administratifs, comme le directoire de département de la Seine-Inférieure (4), légitiment ces mêmes mesures par la crainte des difficultés internationales : un décret contraire « eût entraîné les mouvements de l’Europe entière. »
Mais on voit aussi des sentiments nouveaux se faire jour qui voisinent avec les premiers dans un même texte : « Que le roi ait eu des torts réels et graves, fallait-1l que la Nation, les rachetât de ses larmes et de son rang ? C’est la Nation, Messieurs, que vous représentez; c’est son intérêt, son seul intérêt que vous ayez dû fixer. »
Quel sens, ces prémisses une fois posées, peuvent bien avoir les arguments constitutionnels qu’on a avancés ? On sent, dans la contradiction des formules, que la pensée des pétitionnaires est prête pour un retournement : à la lumière de
(1) Arch. nat. C. 125. 406. 40. Adresse des administrateurs du département des Bouches-du-Rhône, sans date. V. dans le même sens : C. 125. 406. 59. Adresse du tribunal de district de Bourbon-Lancy, 6 août 1791.
V. aussi : Fte III. Ain. 7. Extrait des registres de délibérations du district de Saint-Rambert, 2 août 1791. |
(2) Arch. nat. C. 130. 443. 6. Adresse des administrateurs composant le directoire du département de la Seine-Inférieure, 18 juillet 1791.
(3) Arch. nat. C. 128. 429. 1. Adresse du directoire du district, du conseil général de la commune, de la garde nationale de Meaux réunis, s. d.
(4) Arch. nat. C. 130. 443. 6. Adresse des administrateurs composant le directoire de département de la Seine-Inférieure, 18 juillet 1791.
l’idée de nation, ils demandent bientôt de revenirsur les décrets qui déclarent le roi imviolable et qui lui accordent une liste civile. La liste civile n’a servi qu’à combiner sa fuite, disent les citoyens de Montauban (1), — c’est dire que le principe même de l'impôt est faussé : en effet, l'impôt est payé pour obtenir en compensation la libre jouissance des propriétés, quel est donc le citoyen qui consentira à ce sacrifice pour voir détruire son bien par la guerre civile ou par des « brigands étrangers ? » Le gouvernement doit assurer la sécurité et les fonctionnaires publics ne sont salariés que dans ce but. L’affaire de Varennes conduit les pétitionnaires à des considérations sur les «finances publiques». C’est vers le salut commun (uniquement que doivent être dirigées les dépenses de l’État. » Le moment est venu de revenir aux principes, retour d'autant plus logique que la nation est souveraine et que l'arbitraire — «les motifs particuliers» — ne peuvent plus diriger le maniement des deniers publics. |
Quant à l’inviolabilité royale, il y va de la responsabilité du chef de l'État — « grave question » disent les citoyens de Montauban que «nous n’abordons qu’en tremblant. » Dans leur adresse, ils présentent un raisonnement très clair, où l’on retrouve l’agilité que nous connaissons bien à raisonner sur les principes politiques nouveaux — en l’espèce sur l’idée de loi. Tout fonctionnaire public, y lit-on, est responsable de ses actes devant la loi. C’est là une proposition évidente, une règle qui ne peut souffrir d'exception, sinon la loi perdrait son caractère de « suprême autorité » devant laquelle doivent plier toutes les volontés particulières; pareillement, l'égalité civile deviendrait « illusoire » — pour tout dire il existerait des « privilèges». Si l’on adapte ces données à la situation du roi, les déductions sont aisées mais redoutables. Le roi est le premier fonctionnaire public, « celui dont les fautes sont d’une conséquence telle qu’elles peuvent... bouleverser tout l’empire; celui dont la négligence suflit pour paralyser le gouvernement, pour enrayer la machine politique... et dans quelque
(1) Arch. nat. C. 128. 431. 21. Adresse des citoyens actifs de Montauban, 2 juillet 1791.
cas peut-être, lui imprimer une direction contraire au bien publie. » Il a en main tous les moyens d’action : l’argent à distribuer sur la liste civile, les places, l'influence de son nom. Dès lors, que penser d’une inviolabilité conférée à un homme placé si haut dans l’État? On l’a présentée comme attachée moins à sa personne qu’à la nation; ce serait, dit-on, une € prérogative nationale. » — «Mais dans cette supposition même on pourrait demander : l’inviolabilité doit-elle, être absolue ? N'y a-t-1l point des circonstances où l'effet doit en être suspendu — celle, par exemple, d’un roi quittant furtivement sa place. allant se mettre à la tête d’un parti de mécontents et implorer des secours étrangers pour faire la guerre à son peuple qui le chérit ? » Et si le loyalisme cherche encore à excuser, cet abandon sans précédent de sa fonction par un roi de France n’en pose pas moins un inquiétant problème.«Ce que Louis XVI s’est permis dans un moment d’erreur, un autre dans la suite des temps ne pourra-t-1l pas se le permettre dans des vues plus criminelles ? Alors qu'est-ce qui l’arrêtera ? Qu'est-ce qui fixera sur son trône et à sa place le prince mécontent ? Qu'est-ce qui nous sauvera même de la mauvaise volonté qui se refuserait à l’exécution des lois ? » Une seule réponse est possible : « Ce sera la loi et la loi seule », la loi «rigide». Il faut donc entourer le roi de barrières légales : « Cette loi.., lui dira... le peuple, t'a mis à la première place, non pour l’opprimer mais pour le servir... si tu t’en écartes, songe que le monarque qui viole la Constitution déchire de ses propres mains le contrat social où sont inscrits les titres de sa grandeur. » On conservera la royauté, mais on rendra, demandent les pétitionnaires, le conseil du roi (électif et amovible »; on entourera le monarque d’hommes éclairés afin qu’il suive désormais la « pente » tracée par les amis de la constitution (1). à
La fuite du roi eut pour effet de provoquer un mouvement républicain mené principalement par le club des Cordeliers (2),
(1) Arch. nat. C. 125. 406. 78. Pétition de la société des Amis de la constitution | de Boutmont (Haute-Marne), 4 juillet 1791.
(2) Le 21 juin aux Cordeliers une déclaration est rédigée portant : (nous sommes
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avec François Robert, Desmoulins, Momoro au Cercle social, à la Société fraternelle des deux sexes. Des polémiques sont engagées dans les journaux, les Révolutions de Paris, la Bouche de Fer, l’Orateur du Peuple. Condorcet, le 16 juillet, publie sa « Lettre d’un mécanicien sur la République». Toutefois Robespierre ne se déclare pas pour la république et Sieyès combat ouvertement l’idée. L’agitation d’ailleurs subit des avances et des reculs (1). Les Jacobins ne sont en général pas républicains, 1ls envoient cette adresse circulaire du 21 juin aux sociétés affiliées qui excuse le roi et ne cherche qu’à
: fortifier l’Assemblée Nationale en faisant vibrer l’idée de constitution. Dans ces conditions les Cordeliers vont se borner à rallier les Jacobins les plus avancés, autour d’un programme commun : la déchéance du roi. C’est dans cette effervescence des esprits qu’on a connaissance des termes du décret du 16 juillet, qui élude la déchéance. Les Cordeliers décident d’inviter le peuple à signer le 17 sur l’autel de la Patrie une pétition en faveur de la déchéance du roi. Devant l'agitation croissante, la municipalité proclame la loi martiale à | Hôtel-de-Ville et un conflit sanglant a lieu au Champ- -de-Mars entre la garde nationale et les manifestants qui sont dispersés.
La province où l'esprit républicain est à peine répandu ‘approuva la conduite de la municipalité de Paris. Les assemblées primaires de Blois (2) voient dans les républicains (une secte de novateurs dont le but était le renversement d’un ordre sagement établi. » La république ne représente pour eux que «trouble et anarchie. » Aussi tiennent-ils à proclamer leur adhésion au décret du 16, dans lequel ils voient le «palladium d’une monarchie. tempérée par les lois », ils s’engagent à la défendre contre tous ceux qui tenteraient de « soulever les
libres et sans roi. Reste à savoir, s’il est plus avantageux d’en nommer un autre.» Cité dans SAGNAC, (LaAvissE), t. I, p. 309.
(1) M. Sacnac, (Lavisse), t. I, p.315, note une pétition collective des ouvriers réunis le 24 juin sur la place Vendôme où il n’est plus question de république. (2) Arch. nat. C. 125. 406. 13. Adresse des assemblées primaires de la ville de Blois, sans date. Les officiers municipaux de Bourges dans ce moment de crise . cse rallient aux bases de la constitution. » V. C. 125. 406. 75. Adresse des officiers municipaux de Bourges, 25 juillet 1791
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esprits contre la constitution. » Le district de Saint-Rambert, dans l’Ain (1), adhère au décret du 18 juillet « qui réprime l’audace des factieux (2). » Le département de Rhône-et-Loire félicite l’Assemblée d’avoir (nus la constitution monarchique hors de toute atteinte (3) »; les sociétés populaires affirment à nouveau leur attachement : «ralliés autour de vous, disent les Amis de la constitution de Bordeaux, nous renouvelons le serment de mourir plutôt que de souffrir la moindre atteinte à la loi et au libre exercice de la souveraineté nationale qui réside toute entière entre vos mains (4). »