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L’ENTHOUSIASME COLLECTIF ET LA GUERRE

La fin de 1791 et 1792 allait voir, avec la gravité de la situation tant intérieure qu’extérieure et la guerre, s’intensifier la participation des pétitionnaires à la direction des affaires publiques.

On peut suivre dans les pétitions la marche ascendante des difficultés politiques. Les -citoyens de Cherbourg (5) applaudissent aux décrets contre les émigrés et les prêtres (6). Ceux de Château-du-Loir poussent aux mesures sévères : (La France

(1) Arch. nat. Fe T[[. Ain. 7. Extrait des registres de délibération du district de Saint-Rambert, 20 août 1791. à

(2) Il s’agit en réalité d’une série de décrets : décret qui ordonne l'impression du procès-verbal‘de la municipalité de Paris..., la poursuite des auteurs des délits et des chefs des émeutes qui ont eu lieu dans la journée d’hier. Décret, qui ordonne l’arrestation du patieuer qui a tiré un coup de fusil sur M. pe La FAYETTE. Décret concernant les peines à prononcer contre les personnes qui provoqueront le meurtre, l’incendie, ou conseilleront la désobéissance à la loi et insulteront la force publique en fonction.

(3) Directoire de département de Rhône-et- Lune 26 juillet 1791, cité par Wauz, op. cit., p.399.

(4) Arch. nat. C. 125. 406. 32. Adresse de la société des Amis de la constitution de Bordeaux, 25 juillet 1791.

V. sentiments analogues des sociétés populaires lyonnaises. WanL, op. cüt., p. 400.

(9) Arch. nat. D xz. 3. 48. 3. Adresse des SAR de Cherbourg, 14 décembre 1791.

(6) Décret du 9 novembre 1791, relatif aux émigrants et aux prêtres.

Décret du 29 novembre, relatif aux troubles excités sous prétexte de religion et aux ecclésiastiques qui ont prêté ou refusé le serment. |

519 V-35 entière a gému sur le veto royal. » Mais vous avez, disent-ils, à votre disposition un remède plus sûr que le décret : « prononcez qu'il y a lieu à accusation contre les rebelles d’outre- Rhin, ordonnez le séquestre de leurs biens, ils sufliront à la solde de nos armées... que la haute cour nationale s’empresse de frapper... » Le refus de sanction va accroître la pression contre les prêtres : € Puisque le Roï, par son veto, a paralysé la loi contre les prêtres réfractaires, ilne reste qu’un moyen... c’est de surveiller ces ennemis du bien public et de les livrer à la justice dès leur premier acte d’insubordination. »

D'autre part, les pétitions des volontaires tout entières tournées vers le danger extérieur, frémissent d’une ardeur guerrière qu’accompagnent ces élans de générosité d’où sont . sorties les vues réformatrices de la société internationale.

Ceux des Charentes (1) supplient l’Assemblée de faire sortir la France de sa torpeur et de la position humiliante qui lui est faite en Europe. Ils veulent la guerre, ils la feront pour le triomphe de leurs hbertés. Les affaires de politique étrangère sont ainsi abordées et discutées, alors qu’elles étaient jusque-là traitées entre un petit nombre d'initiés. © Entendez-vous dans le lointain l’orage qui gronde ? Entendez-vous le cri des tyrans qui s’indignent au nom de la liberté ? Entendez-vous le bruit de ces enclumes sur lesquelles dans toutes les parties de lAllemagne on forge des chaînes contre les Français ? Et nous, lâchement tranquilles, nous fixons ces préparatüfs et ces mouvements avec une torpeur qu semble présager notre servitude. Non, législateurs, nous ne pouvons souffrir plus longtemps cette attitude avilissante qui accroît l’insolence des tyrans ; qu’on nous mène vers l'ennemi. Nos garnisons pourraient devenir autant de Capoue où nos forces s’énerveraient.…. Encore un coup qu’on nous mène à l'ennemi, nous sommes sûrs de vaincre. » Et cette guerre qu’ils réclament se présente avec un visage tout nouveau, elle est, pour eux, le moyen d’émanciper les peuples allemands : « Allons planter l’oriflamme de la

(1) Arch. nat. D x. 4. 84. 6. Adresse du bataillon des volontaires de la Charente-Inférieure. Saintes, 17 décembre 1791.

liberté sur cette terre germanique, où ces petits roitelets d’outre- Rhin tiennent des peuples... courbés depuis des milliers de siècles sous le joug de la tyrannie la plus oppressive. Allons chezeux, non pour les combattre, mais pour les rendre libres comme nous. Qu'ils nous attendent avec sécurité, parce que nous les défendrons avec courage; que les Liégeois et les Brabançons, ces hommes faits pour la liberté, ne désespèrent pas de la conquérir. L'heure de la justice des peuples est venue... Législateurs, songez à cette vérité, si nous portons la guerre dans un pays qui nous la prépare, la France est sauvée, toutes les nations deviennent libres... et le règne de la félicité commence. Si les Français attendent l’attaque, ils perdront aux yeux des nations le mérite de n’avoir pas été les premiers à rompre leurs fers. Si nous attaquons, nous allons dans notre marche grossir nos forces des peuplés quin’attendent que le moment du signal de la liberté. Si on nous attaque, livrés à nos seuls moyens, nous aurons à lutter contre les efforts réunis des despotes... Nous voulons marcher vers l'ennemi. » — «L’incertitude du sort des Français trouble leur repos... Rompez donc au plus tôt cette glace obscurcie qui les empêche de voir la grandeur de leurs destinées... »

Ainsi, les pétitions avec fièvre émettent des avis qui deviennent des ordres. Les motifs qui les poussent à la guerre sont d’ordre à la fois rationnel et psychologique : ils veulent conserver leur liberté qui est menacée; anxieux, indignés, humiliés, 1ls ont aussi soif de grandeur.

Les événements, par ailleurs, marchaient à grands pas vers la guerre. Elle était désirée par la cour et la reine cherchait à réunir les puissances en congrès (1), dans le ministère même, par le comte de Narbonne, ministre de la guerre, à l’Assemblée, par le parti brissotin, et pour celui-ci la guerre n'était pas un expédient, elle devenait un moyen de conduire la Révolution. Chez les Jacobins même, la question de la guerre et de la paix enflamme les séances, le 16, le 18 et le 30 décembre;

(1) V. Lettre de Louis XVI à Frédéric-Guillaume, inspirée-par FERSEN, cité dans SaGwac, (Lavisse) t. I, p. 337. 5

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le 2 janvier, malgré les oppositions de Robespierre, de Danton, de Billaud-Varenne, Brissot l’emporte : « Il faut détruire Coblentz. » On réconcilie Robespierre et Brissot. Les Jacobins se prononcent pour la guerre et envoient aux sociétés affiliées une circulaire où la guerre est présentée comme «inévitable », les nations nous appellent, ce devra être une guerre «nationale » qui ne trouve son image dans un aucun conflit antérieur (1).

Toutefois, les puissances étrangères hésitaient; mais Narbonne continue à réclamer des préparatifs militaires avec les Brissotins et l'Assemblée va prendre position par ses deux décrets du 14 et 25 janvier.

L'esprit belliqueux gagnait la province. A la fin de 1791, les citoyens de Cherbourg écrivent à l’Assemblée Nationale que « lorsque la liberté se réveille, lorsqu'elle se lève, ce n’est point aux Nations, c’est aux tyrans à s’alarmer. » L’Assemblée peut compter sur eux. « Nous aurons du moins connu l’aurore de la liberté, nous mourrons pour elle (2). »

On adhère avec enthousiasme aux mesures énergiques du 14 janvier, l’Assemblée Nationale déclarait infâmes, traîtres à la patrie et coupables du crime de lèse-nation, «tout agent du pouvoir exécutif, tout Français qui pourrait prendre quelque part..., soit à un congrès dont l’objet serait d’obtenir la modification de la constitution française, soit à une médiation entre la nation française et les rebelles conjurés éontre elle, soit enfin, à une composition avec les princes possessionnés de la ci-devant province d'Alsace, quitendrait à leur rendre sur notre territoire quelques-uns des droits supprimés par l’Assemblée Nationale Constituante, sauf une indemnité conforme aux principes de la constitution. » C’était un avertissement sévère aux coupables de compromissions, aux négociateurs non accrédités; la France révolutionnaire se séparait des émigrés (3). Ce décret répondait à un état d’esprit qui se généralisait : la volonté d’aflirmer en face de l’étranger l'intention du pays de

(1) Circulaire du 17 janvier, fragments cités dans SAGNAC, op. cit., p. 342. (2) Arch. nat. D xz. 3. 48. 3. Adresse des citoyens de Cherbourg, 14 dé-

cembre 1791. 2 (3) Projet de décret présenté par Guaper. V. proc.-verb., 14 janvier 1792, t. IV.

se donner le gouvernement de son choix. « Votre décret est déjà gravé en caractères de feu dans tous les cœurs français. La France entière n’est qu’un vaste écho qui repète fidèlement : la Constitution ou la mort (1).» C’est le « pendant du serment fait au Jeu de Paume (2) », et les pétitionnaires veulent que leurs paroles se répercutent dans l’Assemblée : « Daignez, monsieur le Président, disent les administrateurs du département de l’Ardèche, répéter à l’Assemblée Nationale, en notre nom, ces mots sacrés et terribles : la Constitution ou la mort (3) »; de plus en plus les circonstances donneront à cette formule un accent tragique.

Certains mêlent à leur adhésion, au décret nouveau, le souvenir des abus et le désir de les éviter si bien que toute la genèse de la Révolution se trouve repensée : le décret du 14 janvier, c’est le « coup de massue » à la féodalité (4), c’est encore — le rejet du système des deux chambres (5) qui ramènerait, croit-on, l'aristocratie. Et ces considérations d’ordre interne poussent à encourager l’Assemblée : « Continuez... fermeté, ne tergiversez jamais; les Français veulent la Consti- * tution ou la mort. Point de capitulation! » — «Tant que vous serez inébranlables, nous serons invincibles. » L'Assemblée

(1) Arch, nat. D xz. 4. 75. 1. Adresse de la société des Amis de la constitution de Niort, 20 janvier 1792. V. dans le même sens D xz. 3. 55. 16. Adresse du département de la Moselle, 21 janvier 1792.

D xz. 3. 55. 48. Adresse des citoyens et soldats du district de Thionville, 21 janvier 1792.

D x. 3. 48. 23. Adresse de la société des Amis de la constitution de la Manche, section de Valognes, 29 janvier 1792.

D x. 4. 70. 4. Adresse des administrateurs composant le directoire de département de Saône-et-Loire, 23 janvier 1792.

(2) Arch. nat. D x. 3. 57. 19. Adresse des citoyens de Landrecy (Nord), 28 janvier 1792.

V. aussi : D xL. 1. 6. 2. Adresse au président de l’Assemblée Nationale des administrateurs composant le directoire et. procureur général syndic du département de l'Ardèche, 23 janvier 1792, lue à l’Assemblée le 26 février.

(3) Arch. nat. D x1.1.6.2. Adresse au président de l’Assemblée Nationale précit., 23 janvier 1792.

(4) Arch. nat. D xL. 3. 57. 19. Adresse des citoyens de Landrecies (Nord), précit.

(5) Arch. nat. D xL. 6. 2. 47. Aux représentants de la nation française, par les citoyens libres de la ville de Soissons, 27 juin 1792.

peut oser, car elle est (forte de l’opinion publique», et l’opinion «c'est votre Juge, c’est votre soutien», disent les citoyens de Lure (1); « avec elle, nulle puissance au monde n’est égale à là vôtre. » D'ailleurs, pour les pétitionnaires, il est indispensable que l’opinion s'exprime et guide l’Assemblée, c’est là une conséquence, expliquent-ils, du principe représentatif : comme la Constituante n’a laissé au peuple aucun moyen d'exprimer sa volonté et a borné tout l’exercice de sa souveraineté à élire des députés, c’est l’opmion publique qui doit y suppléer. Ainsi, l'opinion dans cette intéressante conception, va remplacer, dans une certaine mesure, le gouvernement direct.

Le décret du 14 janvier éveille parfois des idées différentes, on y voit un acte d'autorité de l’Assemblée qui va se dégager de l'emprise des clubs et des sections parisiennes : (Ne fléchissez jamais devant aucune portion du peuple, pas même devant celle qui tous les Jours à votre barre ne vous parle que de sa souveraineté... comme si les limites de la république avaient pour bornes les barrières de Paris (2). » Déjà les citoyens des départements s’émeuvent : Q1ils ne seront pas les témoins passifs de cette frénésie politique », ils veulent descendre sur la capitale, assurer l'indépendance des députés (3).

Mais le plus grand nombre des pétitions ne voit dans l’acte de l’Assemblée que sa portée internationale, tant la question extérieure est passée au premier plan des préoccupations collectives ; lamesure répond ainsi à l’état d’esprit qui se généralise, elle est, disent les pétitionnaires, l’affirmation solennelle de la volonté nationale — la « souveraineté plénissime » de la nation en face de « quelque diplomatie que ce soit (4). » D’ailleurs le point de vue constitutionnel et le point de vue inter-

(1) Arch. nat. D xz. 4. 69. 4. Adresse de plusieurs citoyens de la ville de Lure (Haute-Saône), lue à l’Assemblée le 26 février 1792.

(2) Arch. nat. D x. 4. 81. 3. Les administrateurs du directoire de district de Saint-Yrieix (Haute-Vienne). R{eçue] le 25 février 1792.

(3) Tbid. | |

(4) Arch. nat. D xL. 3. 57. 8. Pétition des Amis de la constitution, des droits de l’homme et de la liberté, Cambrai, 9 février 1792.

national sont, peut-on dire, noués; l’un aboutit à l’autre, car les idées politiques nouvelles ont séparé la France du reste de l’Europe, et ce fait rend la guerre inévitable.

Tel est le thème général que vont développer les pétitions en l’enrichissant du cortège d’idées-sentiments : liberté, déclaration des droits,équité, philosophie, honneur.

Le directoire du département de l’Ardèche (1), dans une proclamation où il commente le décret du 14 janvier pour ses administrés, salue en lui l’acte diplomatique qui satisfait l'honneur de la nation. « Une grande résolution vient d’être adoptée par l’Assemblée Nationale... les représentants d’un peuple libre viennent de faire entendre à l’Europe entière le langage énergique de la liberté et la dignité du nom français ne sera plus outragée par ceux qui osaient considérer la sage lenteur d’une nation toute puissant: mais pacifique, comme l’eftet de la crainte et de la faiblesse. »

L'accent est celui de citoyens qui s’éveillent à la vie internationale et prennent conscience d’une nussion : CÏl était temps... que le premier peuple du monde, qui a proclamé les éternels principes de la raison et de l’équité, qui en a fait la base de son gouvernement et de ses lois, qui a mis en pratique tous ces préceptes... que les philosophes de tous les siècles n'avaient pu faire considérer que comme le résultat d’une sublime mais impraticable théorie, prît parmi les puissances de la terre cette attitude imposante... » D'ailleurs « la guerre n’est point déclarée, la paix au contraire est offerte à ceux qui paraissaient nous menacer, » conformément à la politique de la Constituante, et cette offre ne sera point rejetée car la liberté est contagieuse. Les peuples voisins des frontières ne veulent pas la guerre, sur eux déjà « se réfléchissent les premiers rayons de notre liberté. » De leur côté, les princes n’y ont pas intérêt, puisqu'ils peuvent craindre « l’irruption de la liberté » dès que leurs peuples sortiront de « l'ignorance. » Nous sommes sûrs de l’emporter, car nous ne combattrons qu’en

(1) Arch. nat. D x. 1. 6. 1. Adresse aux citoyens et arrêté du directoire du département de l’Ardèche, sur le maintien de la tranquillité publique, 22 janvier 1792, lue le 26 février à l’Assemblée Nationale. \

525 | v-Al € éclairant » les peuples. « La déclaration des droits est une arme avec laquelle nous serons assurés de vaincre. Au reste que peut-on craindre des Français qui ont renoncé à toute conquête, qui ont déclaré les premiers que « les peuples ne sont la propriété que d'eux-mêmes, et ne peuvent être assujettis qu'aux lois qu'ils ont librement consenties ? »

Ainsi se fait jour une idée capitale, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et à se donner librement le régime politique de leur choix. La conception d’un dominium comportant la propriété sur les peuples est désormais périmée.

Quelles seront les conséquences de ces principes nouveaux ? Ils ne traduisent pas, souligne l’adresse des administrateurs de l’Ardèche, une volonté de guerre, mais s’il le faut, on se battra car 1l y va de la liberté et les Français veulent cette liberté. «Ils ne veulent pas la guerre, mais enfin s’il faut qu'ils l’ordonnent, s’il est écrit dans les destinées de la France que l’édifice de la Constitution ne peut être consolidé que par des combats, alors, citoyens, ce sera votre courage et votre modération qui rendront cette épreuve passagère. Alors la nation française... saura présenter au monde l'exemple mémorable d'un peuple victorieux qui n’abuse point de sa victoire. » Le département assure les populations que la Révolution est affermie, on ne reviendra pas en arrière, des millions d’hommes n’attendent que le signal. On nous menace d’une coalition des princes, mais (€ que peuvent nous faire les rois si nous avons pour nous les peuples ». — « Nous reprendrons notre place sur la terre (1). »

L'interprétation collective des faits politiques donne à l'idée de constitution une puissance considérable; la constitution vénérée qu'il faut défendre coûte que coûte est une vision hallucinante qui s‘empare des pétitionnaires quels que soient les détours de leur pensée : (Nous périrons tous, déclare le conseil général de la commune de Nancy (2), plutôt que de

(1) Arch. nat. D x. 3. 55. 49. Adresse des citoyens et soldats du district de Thionville. R[eçue] 11 février 1792.

(2) Arch. nat. D xr. 3. 52. 1. Adresse du conseil général de Ja commune de

Nancy, 21 janvier 1792.

souffrir qu’on porte la plus petite atteinte à la constitution; nous la voulons, nous la voulons tout entière, nous ne voulons qu’elle; nous ne connaissons de liberté que celle qu’elle nous assure, et nous repoussons avec horreur ceux qui... voudraient nous proposer de la changer. Ce n’est qu’à la volonté nationale que les Français peuvent désormais obéir, elle seule nous commandera et nous n’aurons Jamais de maîtres... Que les despotes assemblés dans les congrès s’agitent... nous nous attacherons à l’arche sainte de la Constitution et c’est là que nous défierons tous nos ennemis... les soldats de laConstitution vont forcer les despotes à respecter le nom français... et, qui donc pourrait rendre impuissante la volonté d’un grand peuple ? » Les pétitionnaires passent insensiblement de l’idée de constitution à l’action sur le plan international : « Nous désirons qu’il soit possible d’éviter la guerre, disent-ils; nous nous reposons sur votre sagesse du soin de rechercher les moyens de maintenir la paix; mais, s’il faut combattre, placés plus près que vous du théâtre de ces grands mouvements, nous vous servirons de rempart et ce n’est que sur nos corps sanglants que l’ennemi pourra parvenir jusqu’à vous », et le Comité des pétitions qui s'intéresse vivement à l'opinion des régions frontières écrit sur l’adresse en note : « lire la dernière phrase. » Des pétitions vont plus loin, et laissent voir au delà de la guerre menée pour la défense des institutions et du territoire, la guerre faite dans un esprit de propagande, la France a pour mission de libérer les peuples. « Que toutes les Nations en admirant... le courage qui règne parmi nous, déclare la commune d'Amiens, apprennent... que cette nation vaillante... ne sortira de son pays que pour détruire les tyrans et des esclaves, que pour An Atre aux hommes que la nature les ayant faits égaux, la raison n’a pu les rendre dépendants que

pour leur bonheur (1). »

Les habitants de Gaillac, dans le Tarn, sont plus audacieux encore (2); ils voient déjà dans le décret du 14 janvier une |

(1) Arch. nat. D xL. 4. 76. 4. Le conseil général de la commune d'Amiens 20 janvier 1792.

(2) Arch. nat. D xz. 4. 77.1. Adresse des citoyens du district de Gaillac (Tarn), 22 janvier 1792.

invitation à poursuivre les despotes jusqu’au fond de la Russie. Ils ne doutent pas du succès, pourvu que les soldats « ne rentrent pas dans le territoire français, sans avoir fait voir aux peuples chez lesquels ils iront chercher nos ennemis combien la liberté sait se faire chérir et respecter... » On persuadera donc tout en combattant. « Liberté, fille du ciel aussi belle que modeste... les Français... vont maintenant te conduire en triomphe chez les peuples et parmi des nations qui jusqu'ici ont ignoré jusqu’à ton nom : fais leur sentir en passant la douceur de ton influence et ne sois arrêtée. que par les bornes du monde. » Et les signataires, en grand nombre (1), déclarent que les soldats ne manqueront pas, ils attendent fébrilement le moment de rejoindre les armées décrétées par l’Assemblée.

Les pétitions prouvent qu’on se rendait parfaitement compte de la portée qu'’allait revêtir le conflit et l’on tient à en instruire l’Assemblée. « La guerre se prépare, 1l ne doit pas vous être indifférent de savoir de quel œil les Français des frontières envisagent une crise qui va peut-être décider du destin de l’Empire », disent les citoyens de Thionville {2), et ils soulignent l’importance de la guerre : « Ce n’est pas contre les émigrés, contre ceux qui leur donnent asile, c’est contre l'Empereur, la Russie, l'Espagne et tous les despotes conjurés qu'il faut la diriger. Avez-vous besoin d’autres provocations que leur conduite et le dernier office de l'Empereur, leur union avec nos ennemis ? » Au fait que risque la France ? « L’Europe... reculera... n’en doutez pas, à la vue des drapeaux de la liberté », nos idées militeront en notre faveur, Celle se ralliera aux défenseurs de l’humanité. »

D'ailleurs, les plus grands dangers sont préférables à la stagnation : « nous ne pouvons résister plus longtemps dans l’état d'incertitude qui nous égorge depuis trente mois, nos ennemis profitent de nos divisions. » La guerre, au moins, forcera l’unité à se faire : « Unissons-nous pour rendre la

(1) 220 signatures. | (2) Arch. nat. D xr. 3. 55. 49. Extrait d’une pétition des soldats citoyens du

district de Thionville, sans date.

liberté à la terre. » — La guerre a donc un ressort constitutionnel : elle est destinée à propager la liberté, elle signifie « l'olivier pour les peuples, le fer pour les tyrans »; elle est un «but». — « Venez au but, la guerre aux tyrans du monde », les « peuples sont pour nous. » La France est placée dans l'alternative de «€ mourir de consomption » ou de mourir «en exterminant les tyrans », mieux vaut donc la guerre; (« nous préférons remplir notre serment en donnant à la patrie la dernière goutte de notre sang (1). » — Plus laconiquement, les citoyens de Pau déclarent : « nous demandons la guerre parce que nous sommes impatients de savoir si nous devons vivre libres, ou si nous devons mourir (2). »

Parvenus à ce degré d'intensité, les sentiments collectifs valent par eux-mêmes indépendamment des, idées qu'ils expriment et les pétitions nous renseignent sur la force nouvelle d'expansion qui résulte de ce phénomène : « Les despotes, écrivent les citoyens de Lorient (3), voudraient arrêter cet élan sublime aux frontières... nous nous rions de leur colère, nous bravons leurs menaces. Le soleil de la liberté s’est levé en France et dans sa course majestueuse cet astre de la liberté brillera dans peu aux yeux de l’univers entier. » Un enthousiasme considérable entraîne les cœurs : « Déjà le despotisme.… dans l’accès de rage qui le transporte rassemble autour de lui ses fers, ses supplices et ses bourreaux, mais le jour de la justice est arrivé, le trône des tyrans s’est ébranlé... ils sont anéantis (4). » Les dragons de la garde nationale de Lorient sont en petit nombre, concluent les pétitionnaires, mais, s’ils marchent, chacun d’eux portera sur la poitrine l’acte constitutionnel (5), et la lance d’un esclave se brisera contre cette

(1) Les pétitionnaires répètent en février que la guerre ne peut être évitée. Arch, nat. D x. 3. 55. 50. Adresse des NÉE SEE pe du district de or 11 février 1792.

(2) Arch, nat.,D xtt13.,687 9; Pétition des citoyens de la commune de Pau, . 22 janvier 1792.

(3) Arch. nat. D x. 3. 54. 1. Adresse des citoyens de Lorient, 25 janvier 1792. . Une vingtaine de signatures.

(4) Les points de suspension existent dans l'original. (5) Souligné dans l'original.

armure.» Tous ces mots sont à noter :la guerre prend figure de croisade, et la constitution devient talisman (1).

On veut donc hâter la déclaration d’une guerre (nécessaire et instante (2). » Les volontaires des Ardennes (3) envoient une pétition pressante à l’Assemblée : « C’est à grand eri, c’est avec chaleur, c’est... avec la dernière insistance que nous vous conjurons de céder. » L’ardeur guerrière est à son comble :

Quoi... ne nous permettrez-vous donc jamais de tonner, d’éclater, de fondre sur les traîtres, de nous abreuver de leur sang, d’arborer... sur des monceaux de ruines et de crânes l’étendard de la liberté française ? Depuis longtemps nos bras formidables... sont levés et ne demandent qu’à frapper. Voulez-vous done sauver Ninive ?... Vous n'avez plus un instant à perdre... Allons, Représentants, allons, la liberté ou la mort. Déployez le signal d’un combat général, faites entendre... la trompette nationale »; et au milieu d’évocations martiales, 1ls voient les peuples «s’éveiller, s’agiter, se tendre et sortir glorieux des cachots. » Leur patriotisme est une «flamme inextinguible», — «nous sommes des Romains, disentils, soyez nos Césars. » |

Individuellement, on voit aussi les volontaires ou de simples particuliers pétitionner à l’Assemblée pour réclamer la guerre et demander à partir à la frontière (4).

Forts de cet état d’esprit et de l’espèce de fièvre qui secoue la Nation à l’approche des grands événements extérieurs, les Brissotins renversent les ministres Feuillants et prennent le pouvoir : après avoir fait mettre de Lessart en accusation,

ji!

(1) V. encore les pétitions suivantes où s'affirme avec force le patriotisme des volontaires :

Arch. nat. D x. 4. 84. 5. Adresse des volontaires du bataillon de la Vendée, 12 janvier 1792.

D x. 4. 84. 4. Adresse des officiers, sous-officiers et volontaires du bataillon du département de la Vienne. R{eçue] le 23 janvier.

(2) Arch. nat. D x. 3. 55. 50. Les citoyens-soldats du district de Thionville, 11 février 1792.

(3) Arch. nat. D xr. 4. 84. 7. Adresse des volontaires du premier bataillon du département des Ardennes, lue à l’Assemblée le 11 février 1792.

(4) Arch. nat. C. 158. 328. 4. Pétition de Lespomarède, Delle, 28 juillet 1792.

ils imposent au roi, le 23 mars, leurs amis Clavière, Roland, Dumouriez, de Lacoste, et le 20 avril, le nouveau ministère déclare la guerre au « roi de Hongrie et de Bohême. ».

5. — [La crise. LE RENVOI DES MINISTRES PATRIOTES. LA JOURNÉE Du 20 Juin.

La débandade des armées françaises de Lille et de Quiévrain allait provoquer une nouvelle marche en avant de la Révolution. La France était méprisée, Robespierre et les Jacobins rejetaient la cause de l’échec sur les Girondins qui avaient commis la faute de laisser diriger la guerre par le roi et ses généraux.

Les pétitionnaires suivent plus que jamais la marche des événements. Certains manifestent leur joie d'apprendre que la guerre est déclarée : « L’allégresse générale ne fait qu’une voix... les citoyens dé Saint-Macaire n’admettront jamais d'intervalle entre la liberté et la mort (1). » D’autres, plus circonspects demandent que les tribunaux, les départements, les districts et les municipalités soient renouvelés : « Ce n’est que par la nonchalance de presque tous les départements, districts et municipalités... ainsi que des tribunaux, que le mal s’est accru, que des provinces, des villages, ont été mis au pillage. » Ces corps sont « gangrenés d’aristocratie », il faut que l’on sache qu'ils ont perdu la confiance de la Nation, leur renouvellement servira d'exemple, en même temps qu'il prouvera à l’étranger que le peuple « sait se faire respecter (2). »

D’autres enfin oscillent au gré des circonstances — parfois même au gré de faits secondaires — des idées d’ordre et des Fewullants, aux mesures révolutionnaires ‘et aux Jacobins. Ce flottement est bien visible lors de la fête du 15 avril, en

(1) Arch. nat. D xrv. 4. Adresse des citoyens de Saint-Macaire (Gironde) aux représentants de la nation française, 22 avril 1792, cité dans Sacnac et CaroN, op. cit., p. 442.

(2) Arch. nat. D xx. 4. 76.7. Pétition de Jean-François Le Sueur, Abbeville (?)} (Somme), 18 avril 1792.

l'honneur des Suisses de Châteauvieux, libérés des galères on s’indigne à la vue d’un cortège qui tourne à la risée des Feuillants, à la glorification de l’indiscipline militaire et des morts républicains du Champ-de-Mars (1) — mais le faubourg Saint-Antoine applaudit (2).

En mai, des sections de Paris réclament la permanence, avec la dissolution de la garde du roi que l’Assemblée prononce (3) le 29, les Amis de la constitution triomphent (4). Le vote d’un camp de 20.000 hommes sous Paris, le 8 juin, provoque dans lopinion des remous : d’abord on adhère, puis on voit la constitution violée et on demande la mise en accusation du ministre de la guerre Servan (5); on hésite, des pressions s’exercent, on rétracte des adresses de blâme (6). La crise éclate : le roi refuse de sanctionner le décret du 8 juin, ainsi qu'un décret du 27 mai, ordonnant la déportation des prêtres réfractaires. Le 3 juin, il renvoie le ministère girondin, mais l’Assemblée Nationale peut déclarer le 15 que les ministres emportent les regrets de la Nation, car elle est soutenue par une opinion publique d’une tension exceptionnelle.

C’est alors que des adresses violentes sont envoyées où le roi est menacé. « Le renvoi des trois ministres revêtus de la confiance publique ne laisse plus de doute sur vos intentions, écrivent les citoyens de Laval (7); voulez-vous submerger le vaisseau de l’État puisqu’au moment de la tempête vous arrachez le gouvernail aux mains des pilotes expérimentés; peutêtre aussi avez-vous déjà arrêté la marche de nos généraux ? »

(4) Arch. nat, C. 150. 255. 11. Lettre du sieur Noudeville, citoyen-soldat de 1789, électeur de la section du Louvre, 5 avril 1792.

- (2) Arch. nat. C. 147. 220, 9. Adresse des citoyens du faubourg Saint-Antoine, lue à la séance du 23 avril 1792. =

(3) Arch. nat. C. 150. 255. 6. Adresse du sieur Blondeau, ci-devant garde du roi, de présent volontaire, 8. d. n. 1.

(4) Arch. nat. D x. 6. 2. 40. Adresse de la société des Amis de la constitution, de Saint-Quentin, 8. d. [1792].

(5) Arch. nat. C. 152. 268. 11. AAresse d'adhésion de la section du Théâtre- Français, 9 juin 1792.

(5) Arch, nat, D 111, 232, 10 juin 1792.

(6) Arch, nat. D 111. 232, 25 juin 1792.

, (7) Arch. nat. C. 154. 29923, 1, Adresse des citoyens actifs de la ville de Laval, 21 juin 1792.

On parle des « projets contre-révolutionnaires » que le rot «semble servir avec zèle. » Mais la volonté du pays s'oppose à celle de la cour : «€ Nous voulons la Constitution, nos fonctionnaires doivent la vouloir », par conséquent les ministres devaient rester à leur poste aussi longtemps qu'ils auraient conservé la confiance de l’opinion publique. Quant au camp sous Paris, la sécurité de la capitale l’exige. Que le roi se «défie » de ceux qui l’entourent, qu’il les «éloigne ». — « N'oubliez pas que déterminés à ne Jamais rétrograder, nous voulons sévir contre les ennemis du dehors et du dedans..…., les événements se poussent, leurs suites peuvent être terribles. Calculez-les… et agissez promptement. »

D’autres s’indignent de voir une crise politique éclater au moment où la guerre, («vœu de tous les Français », va permettre de punir une «injuste agression ;» le renvoi des ministres est, de ce point de vue, un ( scandale » pour la France et pour l’Europe. « Sire, comment voulez-vous qu’on vous nomme ? Etes-vous l’ami des Français ou le complice de leurs ennemis (1) ? » Le directoire du département de la Mayenne rédige une adresse (2) où le caractère parlementaire du gouvernement, en ce sens qu’il repose sur l’opinion, est mis en relief : « l’opinion publique avait désigné MM. Roland, Servan et Clavière… ils s’étaient acquis la confiance de la Nation et ils ne peuvent conserver celle de son représentant héréditaire. Se pourrait-il que les moyens de gagner l’un, d’obtenir l’autre ne fussent pas les mêmes ? » L'opinion publique — « l’oracle certain » — doit être respectée. Les ministres ne jouissaient pas seulement de la confiance du peuple, ils étaient, notent les citoyens d’Autun (3), dans la légalité : «ils marchaient invariablement sur la ligne de la Constitution », — remarque importante qui signifie que les détenteurs de la puissance publique sont inat-

(1) Arch. nat. C. 154. 2921 12, Pétition au Roi des citoyens du chef-lieu du département du Lot, s. d.

(2) Arch. nat. D x1. 3, 51. 3, Pétition des administrateurs du département de la Mayenne, 17 juin 1792. (Mention honorable par D. du 23 juin.)

(3) Arch. nat. D xL. 4. 70. 1. Adresse des citoyens libres de la ville d’Autun, 19 juin 1792.

taquables lorsqu'ils agissent dans les limites de la légalité constitutionnelle.

D'un autre point de vue, continuent les administrateurs du département de la Mayenne, l'instabilité des ministères est condamnable parce qu’elle nuit à la continuité dans l’action du gouvernement, € en l’exposant aux dangers d’un noviciat qui ne fait que se renouveler (1) » elle empêche la constitution de « s’asseoir (2) », enfin, par ces perpétuels changements « la responsabilité de ses agents échappe à la nation (3). »

Toutes ces considérations rendent les conclusions impérieuses : (les circonstances sont telles qu'il ne faut ni incertitude, ni moyen terme (4) »; il est grand temps de « rompre le fil secret de toutes les intrigues qui paralysent l’exécution » des décrets (5). Les citoyens de Pontivy (6) rappellent la conduite passée du roi : sa fuite, | (inertie de son gouvernement », « et la conduite de plusieurs de ses ministres », son «obstination à empêcher les mesures générales d’ordre publie », enfin le renvoi des ministres patriotes : (par quelle fatalité les ministres qui avaient la confiance de la nation, viennent-ils tout à coup de perdre la vôtre ? » Sans doute la constitution donne au roi le choix et la révocation des ministres, € ce droit nous le respectons,... mais ce droit, comme tous les autres, doit avoir ses règles et ses bornes. » Pour ces pétitionnaires, le problème se ramène donc à l’étude des moyens propres à limiter les prérogatives royales. S'ils restent modérés dans leurs critiques, une défiance profonde les envahit à la pensée

1) Arch. nat, D x. 8. 51. 2. Pétition des administrateurs du directoire du département de la Mayenne, précit. )

(2) Arch. nat. D xz. 3. 63. 1. Adresse du conseil général de la commune de Bayonne, 3 juillet 1792.

(3) Ibid. Une adresse de plusieurs citoyens de Lure, lue le 26 février 1792, déclarait déjà : « la responsabilité des ministres a été jusqu'à présent une chose purement illusoire. » D xL. 4. 69. 4. |

(4) Arch. nat. D xz. 3. 51. 2. Pétition des administrateurs du directoire du

département de la Mayenne, précit.

(5) Jbid.

(6) Arch. nat..C. 154. 2924. 1. Adresses des citoyens de Pontivy, au Roi, 22 juin 1792. (Mention honorable, décret du 26 juin 1792.)

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que le roi a choisi le moment où les armées sont en position difficile pour provoquer la crise, et se tourner du côté des «factieux. » Ils demandent donc courtoisement, mais fermement au roi de rappeler les ministres et de sanctionner le décret du 27 mai. Leur requête finit sur cet appel : « Sauvez le peuple de son désespoir. »

Au vrai, la crise répond à un conflit profond, d’ordre constitutionnel, elle marque le moment aigu de la «lutte désastreuse des deux pouvoirs », dira la commune de Bayonne (1), lutte à laquelle devait nécessairement aboutir la constitution de 1791, avec sa séparation trop tranchée des pouvoirs. Aussi, on ne pouvait pas se borner, comme le font les citoyens de Pontivy, à réclamer une limitation dans un texte constitutionnel du droit attribué au roi de choisir et de révoquer les ministres ; les Français le comprennent bien, lorsqu'ils s’attachent à détruire la prérogative dangereuse, le veto — le « fatal (2) », « l’exécrable veto (3) » — « Faut-il qu’un peuple qui espérait son salut de tous les pouvoirs délégués, trouve son malheur et sa ruine dans celui inconsidérément et vaguement accordé par l’Assemblée Constituante au chef de la Nation, c’est-à-dire le veto, l’infernal veto (4) ? » Une faute a été commise qu'il faut rattraper. « L’empire sera toujours déchiré, disent les citoyens de Soissons... si le pouvoir exécutif peut d’un mot anéantir les lois qui ramèneraient la paix (5). » Ces lois « d’absolue nécessité » qu’exigent les circonstances sont arrêtées par le veto € constitutionnel en apparence, lhiberticide en réalité (6). » C’est le moment d’appliquer, disent les péti-

(1) Arch. nat. D xL. 3. 63. 1. Adresse du conseil général de la commune de Bayonne, 3 juillet 1792.

(2) Arch. nat. D xr. 4. 70. 1. Pétition de citoyens d'Autun, 19 juin 1792, 70 signat.

(3) Arch. nat. D xz. 6. 2. 25. Adresse des citoyens du canton de Sollies (Aisne), R{eçue] le 2 août 1792.

(4) Arch. nat. C. 154. 2922, 38. Adresse à l'Assemblée Nationale qui vient à l'appui de celle de nos frères de Lyon sur les dangers de l’État. Les citoyens d'Orange, 17 juillet 1792.

(5) Arch. nat. D xL. 6.2. 47. Aux Rue de la nation française, PRE les citoyens libres de la ville de Soissons, 27 juin 1792.

(6) Arch. nat. D xx. 4. 69. 7. Commune de Vesoul, 30 juillet 1792.

tionnaires, la maxime — salus populi suprema lex esto, — il faut reviser la constitution pour décider qu’un « acte législatif en forme de police » puisse € courir d’une extrémité du royaume à l’autre... qu’il échappe au vu et à la] sanction du despote. » — (Déclarez hardiment que le veto suspensif ne peut s'étendre à des décrets prescrits par des circonstances trop impérieuses pour être éludées... Tous les patriotes voudront défendre cette vérité, car si elle n’est reconnue, tous vos efforts pour le salut de l’État et pour le maintien de la Constitution viendront périr honteusement dans le palais des Tuileries (1). » Les sociétés des Jacobins inspirent ces vues. La société des Amis de la constitution de Mane, précise, par exemple, que le veto ne se conçoit qu'à l’égard des lois qui n’ont pas été assez discutées, celles qui ne représentent pas I l’intérêt général », « l’utilité commune (2). »

Le renvoi du ministère provoque d’autre part une nouvelle explosion d’enthousiasme guerrier. On dénonce « l’infâme comité autrichien (3) » et « les Français autrichienistes (4). » On ne voit plus qu’un « moyen infaillible... la guerre... Quand est-ce qu’on la fera ?... Ordonnez à vos généraux de marcher en grande masse !» Que l’on marche sur Bruxelles et Anvers (5). Les sociétés populaires demandent qu’on procède aux enrôléèments de volontaires (6).

Cet événement constitutionnel produisit aussi des élans collectifs nouveaux et particulièrement ardents en faveur

(1) Arch. nat. D xx. 6. 2. 47. précit. (Ce passage est souligné dans la pétition). V. dans le même sens : D xL. 6. 2. 25. Pétition des citoyens du canton de Sollies, précit.

(2) Arch. nat. D xx. 1. 5. 27. Adresse de la société des Amis de la constitution de Mane (Basses-Alpes), R{eçue] le 17 juillet 1792.

(3) Arch. nat. C. 154. 2922. 38. Adresse à l’Assemblée Nationale, qui vient à l'appui de celle de nos frères de Lyon. Les citoyens d'Orange, 127 juillet 1792.

(4) Arch. nat. D xz. 1. 5. 2. Adresse de la société des Amis de la constitution

de Mane, précit.

(5) Arch. nat. D xr. 1. 5. 2. Adresse de la société des Amis de la constitution de Mane, précit.

(6) Le 18 juin à Lyon, les sociétés populaires présentent au directoire une pétition demandant l’ouverture de registres publics pour les enrôlements. V.

. Wauz, op: cit. p. 39%.

de l’Assemblée, espoir de la Nation. On attend d’elle des mesures exceptionnelles, une volonté à la taille des circonstances (1). À Autun, on demande qu’elle s'élève au-dessus d’elle-même, qu’elle n’écoute que «le cri de la patrie en danger », qu’elle « prenne une attitude imposante », qu’elle réveille la Nation de sa « léthargie », qu’elle la « force à se lever tout entière » — bref qu’elle « déploye un grand caractère (2). » Le ton se fait impérieux, menaçant : (Jusqu'à quand verronsnous tranquillement notre liberté en péril ? Répondez... c’est à vous que nous nous adressons... (3) » — « L’orage gronde, écrivent au roi les Jacobins, la foudre menace, il n’est plus temps de dissimuler. Soyez franchement le véritable ami ou l'ennemi déclaré du peuple; hâtez-vous d’opter... entre la couronne et la vie privée. Et si le fardeau de l’État, Sire, est au-dessus de vos forces, déposez-le. Alors des mains plus robustes, plus décidées, plus constitutionnelles que les vôtres prendront le timon de Fempire et la patrie est sauvée (4). »

Tout le mois de Juillet, les mêmes sentiments exprimés dans les mêmes formules se retrouvent : les uns et les autres sont bien nés du veto, de la crise ouverte par lui et qui ne se ferme pas. L’amour passionné de la constitution, l'hostilité ceroissante contre le pouvoir exécutif, lancent cet appel:«Que la nation se lève tout entière (5) »; de fait il n’y a plus d’autre formule à trouver : elle peut signifier aussi bien la république, la guerre à outrance que le gouvernement révolutionnaire — il ne s’agit plus que d’une question d'intensité dans le consensus de la Nation, et d'urgence dans les circonstances. Une idée

(1) Arch. nat. D x. 4. 69. 7. La commune de Vesoul, 30 juillet 1792.

(2) Arch. nat. D xx. 4. 70.1. Les citoyens libres de la ville d’Autun, 19 juin 1792.

(3) Arch. nat. C. 154. 2992. 38. Adresse à l’Assemblée Nationale qui vient à l’appui de celle de nos frères de Lyon sur les dangers de l'État. Les citoyens d'Orange, 1€ juillet 1792.

(4) Arch. nat. D x1. 6. 2. 39. Projet d'adresse faite aux Jacobins de Saint- Quentin, sous l'inspiration de Lecenpre, 7 juin 1792, d’après la lettre qui la dénonce. À

(5) Arch. nat. D x. 6. 1. 1. Les citoyens de la paroisse de Foissiat, canton de Montrevel (Ain), renvoyé à la commission extraordinaire des Douze, le 16 juillet 1792. |

nouvelle prend une importance croissante, celle de peuple ; l'association peuple-Assemblée prend place dans le réseau des liaisons d’idées spontanées. « C’est à vous, législateurs, à soutenir le Peuple, et le peuple vous soutiendra; n'oubliez point qu'il est là, que son salut est la suprême loi, que de tous les points de l’Empire il va marcher (1). »

La journée du 20 Juin, elle aussi, est sortie du veto du 15 juin. Elle est interprétée de façons opposées par les pétitionnaires : ceux qui voient, sous l'influence des Jacobins, avec faveur l’abaissement du roi, exultent; les autres, qui considèrent l’humuiliation subie aux Tuileries, s’indignent.

Des citoyens de Soissons, enthousiastes de l’émeute, dénoncent à l’Assemblée le directoire de district de leur ville qui fait à l’instant signer une adresse reprochant aux représentants de n’avoir pas fait punir les «innocents du 20 juin qui ne sont coupables que pour s'être montrés ardents patriotes (2) »; la journée est revêtue dans leur pétition d’un caractère national. |

L'événement provoque un regain de l’idée de constitution. Tout en dénonçant «la trahison» de l'exécutif, on se serre autour de la constitution : «Dans la crise quelsera notre point d'appui, nous n’en voulons point d’autres que la constitution (3). » D'autre part, si elle n’a pas eu de résultat précis, la journée du 20 juin a été suivie d’effets psychologiques certains : la Nation sent que ses forces de résistance sont à bout, il va falloir qu’elle se déchaîne. L'Assemblée, pense-t-on, n’a que trop temporisé : le directoire d'Hennebont montre cette angoisse croissante (4) qui vient des espoirs déçus : la Nation « s’agite en secouant ses chaînes, mais les adroits despotes savent les relâcher à propos et elle croit les avoir brisées...» Après avoir

(1) Arch. nat. D xx. 8. 16.3. Adresse des citoyens de La Rochelle, 5 juillet 1792.

(2) Arch. nat. D xz. 6. 2. 45. Pétition des citoyens de Soissons, 7 juillet 1792.

(3) Arch. nat. D xr. 7. 8. 18. Les citoyens de Saint-Girons, 24 juin 1792.

(4) Arch. nat. C. 158. 332. 49. Les administrateurs du directoire de district d'Hennebont (Morbihan) à l’Assemblée Nationale, 28 juin 1792.

fait un si grand pas vers la liberté, va-t-on retourner en arrière ? Il ne le faut à aucun prix, supplient les pétitionnaires; à cette pensée, la puissante idée affective qu’est la constitution s’empare une fois encore de leur esprit : ils ont goûté à la liberté, ils sont « enivrés des premières douceurs de la Constitution», Qils ne veulent plus qu’elle. » Il faut donc aller de l’avant pour protéger cette conquête, rechercher les obstacles qui arrêtent la Révolution. « Attaquez-les, quels qu’ils soient », clame-t-on à l’Assemblée, « c’est la Nation qui vous y invite, elle est là pour soutenir vos décrets. » Les pétitionnaires sentent revivre en eux le grand élan patriotique de 1789 : « la sainte confédération du 14 juillet 1789, est gravée dans tous les cœurs français en caractère de feu. On vole près de vous la renouveler. » Il faut sortir coûte que coûte de cet état de tension morale où se trouve le pays. « Législateurs, depuis quatre années, la France est dans un état de crise et de convulsion. : Cet état violent doit se terminer bientôt... par la guérison. ou par la mort ! »-— Que « la Nation française disparaisse à jamais de dessus la surface de la terre » ou qu’elle opère enfin la « conquête entière de sa liberté. »

Si les communes, principalement, manifestent leur approbaton (1) de la journée révolutionnaire, 1l y a des pétitionnaires qui pensent que la constitution est détruite puisqu'elle ne peut exister sans le concours des deux pouvoirs (2). On envoie donc des adresses de félicitations au roi pour son courage le 20 Juin; le directoire du département de la Somme dépêche même deux de ses membres à Paris pour les Lui offrir (3);

(1) Arch. nat. D xz. 6. 6. 16. Délibération de la commune de Bourg-Saint- Andéol (Ardèche), 1€T juillet 1792.

(2) Arch. nat. D x1. 7. 13. 54. Pétition des citoyens de la ville de Bayeux (Calvados), 30 juin 1792. V. aussi Adresse au Roi et à l’Assemblée de citoyens de Blois. Arch. nat. C. 154. 299%, pièces 9 à 28, juillet 1792.

(3) Arch. nat. C. 154. 291.7. Arrêté du directoire du département de la Somme au sujet des événements du 20 Juin, s. d. Plus tard, vers le Dix-Août, certaines pétitions, se dressant contre les audaces des révolutionnaires et les propositions de déchéance s’indigneront encore de la journée du 20 Juin. V. p. ex. : Pétition de citoyens des Ardennes, 12 août 1792. Arch. nat. D xx. 7. 7. 31.

d’autres corps déplorent « l’égarement de la multitude (1). » C'est que l’on sait que les événements sont inspirés par les Jacobins; le 28, La Fayette, accouru de la frontière, ne les a-t-il pas dénoncés à l’Assemblée en réclamant leur dissolution ?

On voit un grenadier de la garde nationale de Saint-Quentin dénoncer à l’Assemblée l’activité de Legendre, « un de ces émissaires qui parcourent l'empire pour égarer l'opinion du peuple et le porter au régicide (2) »; un sieur Thonnin, homme de loi, procureur syndic du district de Bellême (Orne), offre 200 livres au trésor le« jour de la dissolution des clubs des Jacobins et des Feuillants (3). »

L’agitation ne se calmait pas après le 20 Juin; la question des responsables de l’émeute était une de celles qui agitaient Paris.

Le 6 juillet, le département suspend Pétion, maire de Paris, et Manuel, procureur de la commune, dont l’attitude avait plus que favorisé les sections. Nouvelle matière à pétitions de caractère essentiellement politique.

La section des Tuileries (4) accuse violemment La Fayette et le directoire du département, — les membres du directoire surtout «n’ont cessé, toujours au nom de la loi et de la constitution, d'accélérer l’exécution des projets du comité d’Autriche et du conseil de Coblentz. Furieux que Pétion et Manuel, le 20 juin, aient trompé leur attente, en ne faisant pas déployer -le drapeau rouge, dont on rappelle l’exhibition lors de la fusillade du Champ-de-Mars — le département a donc suspendu ces deux «amis du peuple », et l’adresse s’achève sur de violentes menaces. Les fédérés «qui s’avancent à grandes journées » réclament eux aussi le rétablissement de Pétion et de Manuel (5).

; (1) Arch. nat. D x. 4. 68. 3. Proclamation du directoire de district de Roanne pour la fête de la Fédération, 14 juillet 1792.

(2) Arch. nat. D xz. 6. 2. 38. Pétition de Garrigou, Saint-Quentin, 6 juillet 1792, et il envoie deux adresses proposées au club de Saint-Quentin, le 7 juin, par Le- GENDRE, à la suite d’un discours violent contre le Roi.

(3) Arch. nat. D xL. 3. 59. 3., 27 juin 1792.

(&) Arch. nat. C. 154. 291. 4. Adresse à l’Assemblée Nationale par les citoyens de la section des Tuileries, sans date; 90 signatures environ.

5) Arch. nat. C.154.292?. 10. Pétition des fédérés du Jura, de la Côte-d'Or, s. d.

D’autres sections se joignant au mouvement, € appellent le glaive sur la tête de La Fayette », dont on note la « complicité » avec Bouillé dans l’affaire de Nancy (1). — A la section de la place Royale, on rédige une adresse portant que les membres du département ont perdu la « confiance » des citoyens (2), l’adresse sera envoyée à l’Assemblée Nationale, aux 47 autres sections et aux départements. À la section de la Grange-Batelière {(3), on voit dans la suspension un acte de la Cour et des « prétendus constitutionnels », on arrête d’envoyer des commissaires à la barre de l’Assemblée pour demander que Pétion et Manuel soient rétablis dans leurs fonctions, que le directoire du département soit cassé puis réélu. Les pétitions délibérées dans les sections sont renforcées par les pétitions individuelles des citoyens disant que Manuel est « nécessaire à son poste. Les citoyens soussignés vous le demandent avec instance (4). »

Le peuple, même dans les campagnes (5) pénétrait ainsi de plus en plus souvent dans la vie publique.

Dans la fièvre de la crise, l’Assemblée ménagea un repos, celui que lui suggéra l’évêque constitutionnel de Rhône-et- Loire, Lamourette — en invitant tous les partis à se rapprocher. Le « baiser Lamourette », utile à l’Assemblée, au roi, l’est aussi à la province; dans les adresses on sent la détente

(1) Arch. nat. C. 154. 2921 1. Arrêté de la section de Mauconseil, séance. du 3 juillet 1792, l’an 4 de la liberté, l’assemblée étant composée de plus de 600 citoyens.

(2) Arch. nat. C. 154. 2924 9. Extrait du registre des délibérations de l'assemblée générale de la section de la place Royale, 6 juillet 1792.

(3) Arch. nat. C. 154. 291. 11. Extrait du registre des délibérations des assemblées générales de la section, 8 juillet 1792.

(4) Arch. nat. C. 154. 291. 3. Pétition sans indication d’origine, sans date. Des centaines de signatures. Ê

(5) V. par ex. une adresse des citoyens actifs d’[Oignies] dans le Pas-de-Calais. « Du fond de nos chaumières nous voyons l’orage qui est prêt à fondre sur vos têtes. Nous voyons le pouvoir exécutif paralyser les plus sages décrets. O généreux législateurs, s'il faut vous faire des remparts de nos corps, nous sommes prêts à les former, car il n’est pas une seule goutte de notre sang que nous soyons prêts à répandre pour les défenseurs des droits de l’homme. » C. 154. 2993. 8, 8 juillet 1792.

bienfaisante de l’heureuse « réunion (1). » On y voit une victoire sur les ennemis de l’ordre constitutionnel, sur les r'épublicains, autant que sur les partisans des deux chambres (2): c’est l’indice que l’Assemblée va faire «céder à l’intérêt général » les factieux (3), imposer l’observation de la loi et sauvegarder l’unité constitutionnelle (4).

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