L'ÉDUCATION NATIONALE, COURONNEMENT DE LA RÉFORME DE L’ÉTAT
Il existe dans la réforme de l’État un point sur lequel ni la Constituante ni la Législative ne réussirent à légiférer, c’est l'instruction publique. Pourtant, la question était capitale, la réforme de l’instruction et de l’esprit public devant couronner le « grand œuvre public ».
Cependant dès le début de la Révolution on trouve cette idée fortement indiquée. Siéyès, dans son Exposition des droits de l’homme, affirme sa foi en une « éducation publique » capable d'affiner l’individu (1); Liancourt, à propos du recrutement de l’armée, demande « une éducation vraiment nationale qui pénétrerait tous les citoyens dès leur enfance des principes et des sentiments du patriotisme (2). » Anson, à propos de l’organisation du ministère réclame l’organisation de l’instruction publique « comme le complément » de la constitution (3), et montre la nécessité de faire converger vers elle toutes les institutions. Tel est bien le caractère fondamental qui est mis en valeur par les députés qui se sont intéressés à ce problème, comme Gossin, Talleyrand, Mirabeau, Condorcet.
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(1) Préliminaire à la Constitution. Reconnaissance et exposition raisonnée des droits de l’homme et du citoyen, lues les 20 et 21 juillét 1789 au Comité de Constitution, par M. l’abbé SrÉyès. Arch. nat. AD xvrne. 4. 5, p. 17.
(2) Opinion sur le mode de recrutement pour l’armée par M. DE LiANCOURT, député de Clermont-en-Beauvaisis. Arch. nat. AD xvrrr. 87. 6. à ;
(3) Discours de M. Ansow, sur l’organisation du ministère (s. d.). Arch. nat. AD xvint. 6. 20, p. 6.
Pusqu’il s’agit de mettre l’éducation publique d’accord avec le nouveau régime (1), on devra répandre au moyen de l’ins-, truction les idées-forces de constitution, de liberté, d'égalité, de-nation — nouvel aspect de la cohérence des diverses réformes avec les idées constitutionnelles : «Le principal objet de l’enseignement, déclare Gossin, sera celui dela constitution, des droits et des devoirs de l’homme (2). » — «Nous créerons une éducation nationale pour fixer les principes que nous a fait saisir... le - généreux enthousiasme d’une liberté nouvelle. » On affirme que « la constitution serait incomplète si l’on n’y attachait enfin. l'instruction publique (3) »; — «les hommes sont déclarés libres, mais ne sait-on pas que l’instruction agrandit la sphère de la liberté civile. ; combien cette égalité de droits serait peu sentie.. si l'instruction ne faisait sans cesse des efforts pour rétablir le niveau (4). » Dans un régime d’esclavage l’homme ne peut avoir ni lumières ni vertus, tandis que la liberté dilate toutes ses activités; or, il faut que les peuples libres apprennent par l'instruction à se servir des forces physiques, intellectuelles, morales dont ils ont recouvré l’usage. « Jamais un peuple, déclare Condorcet, ne jouira d’une liberté constante si l'instruction dans les sciences politiques n’est pas géné-
rale (5). »
Ces idées d'inspiration constitutionnelle conduisent à déclarer
(1) Motion faite à l’Assemblée Nationale, par M. Gossin, député de Bar-le- Due, sur la nécessité d'établir des écoles nationales. Arch. nat. AD xvrrre. 82. 1. p. 6 et Bibi. nat. Le?°. 1793.
(2) Ibid., p. 2.
(8) Rapport sur l'instruction publique, fait au nom du comité de constitution, par M. TarreyrAnD-PÉRIGORD, ancien évêque d’Autun, administrateur du département de Paris. Bibl. nat. Le. 1794.
(4) Travail sur l’éducation publique, trouvé dans les papiers de MirABEAu l’aîné et publié par P.-J.-G. CaBanis, docteur en médecine, 1791. Arch. nat. AD xvine. 84. 1, p. 8, 9, 14. Pour Guillaume, ces documents ne seraient pas de MirABEAU, mais plutôt d’un de ses collaborateurs comme Reÿbaz; v. Guirraume. Proc.-verb. du Comité d'instruction publique de l’Assemblée Législative. (Collection de documents inédits sur l’histoire de France, introd., p. vi en note.)
(5) Rapport sur l’organisation générale de l'instruction publique présenté à l’Assemblée Nationale, au nom du Comité d'instruction publique les 20 et 21 avril 4792; v. GuiLAUME, op. cit., p. 202. La Législative ne le discute pas, mais la Convention l’adopte.
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que l'instruction publique doit être universelle (1) et permettre à chacun de développer ses aptitudes, afin que devienne effectif le principe de l’égalité politique’(2) ; aussi, l'expansion de l’individu qui concourt au perfectionnement de l’espèce humaine est-elle rattachée à la règle d'égalité. Pour la même raison, l’enseignement doit être indépendant de toute doctrine religieuse (3). D’une manière générale — et là on rejoint l’idée de liberté — l'indépendance de l’instruction fait, en quelque sorte, partie des droits de la nature humaine; si on interdisait d’enseigner une opinion contraire à l’ordre établi, on blesserait la liberté de pensée; de plus, on irait contre l'esprit de la constitution qui reconnaît à la nation le droit imaliénable de réformer son droit public, Celle a donc voulu que les principes de toutes les lois fussent discutés, que toutes les théories politiques puissent être enseignées et combattues. » Ainsi les diverses libertés se prêtent un mutuel appui, et une fois encore, nous voyons la pensée politique se refermer sur l’idée de constitution (4).
Destinée à sauvegarder la liberté, solidaire de la constitution, formatrice de l'esprit public, 1l est naturel que l’instruction publique soit considérée comme une fonction de l’État, «un devoir de justice » dicté par « l'intérêt commun de la société (5) »; Condorcet exprime l’idée en ces termes : « Nous n’avons pas voulu qu’un seul homme pût dire : ..… je ne dois dépendre que de la loi mais mon ignorance me rend dépendant de tout ce qui m’entoure. » L'État fournira donc aux pauvres. les moyens d'apprendre (6).
Le programme de l’enseignement se ressent de la prééminence des idées constitutionnelles; Talleyrand remarque, par exemple, que € ce n’est qu’à dater de la constitution que la science du droit peut devenir une et complète »; le droit
(1) Pour cette raison les lycées proposés par Conporcer seraient disséminés sur le territoire. Rapport, p. 206-207. LR : (2) Rapport de Conporcer, précit., p. 188, 190. 2) DTA, Sp205.10 |
) | | k) Rapport de Conporcer, p.225, 226.
5) Ibid., p. 188, 189.
( { ( (6) Ibid., p. 190.
public, rénové et mis en honneur, devient la discipline fondamentale, il perd « son caractère de science occulte », détenue par un petit nombre « d’augures » qui le ( travestissaient ». Désormais, 1l prendra sa source dans le texte même de la constitution (1). Condorcet décide que dans les écoles primaires la Déclaration des droits sera expliquée; on cessera de la considérer alors comme une « table descendue du ciel », on l’aimera en la comprenant; de même dans les casernes, on expliquera les lois et règlements militaires (2). Ainsi on s’attache à l’étude de (l’homme social (3) », de « la science sociale ». Les sciences morales et politiques deviennent une partie essentielle de l’instruction, elles mettront la nation « au niveau de l'esprit du xvirr siècle (4)». L’instruction nationale développera l’idée de raison, et on reconnaît dans les idées émises celles du cartésianisme : l’enseignement repose avant tout sur une méthode destinée à conduire l’esprit (5) vers la recherche de la vérité; cette méthode cartésienne est jugée indispensable, non seulement aux futurs savants mais à ceux qui discuteront de la législation ou tiendront le gouvernement; elle porte plus loin encore puisqu'elle est inséparable de la grandeur d’un peuple; c’est elle qui, en définitive, fixera sa place dans le monde (6).
L'éducation nationale reposera, d’autre part, sur l’enseignement de la morale car la régénération tout entière repose, comme on sait, sur des idées morales. Lorsqu'on réforme un peuple, dit Gossin, il ne suffit pas de rédiger une constitution, celle-c1 s’écroulera bientôt si on n’a pas pris soin de créer de nouvelles mœurs par l’éducation : © 1l faut de nouvelles” mœurs pour de nouvelles lois (7). » D'ailleurs Ja morale est le
(1) Rapport sur l'instruction publique, précit, p. 43, 45.
(2) Rapport de Conporcer, précit., p. 191, 204!
(3) Rapport de TarreyranD, précit., p. 112. \
(4) Rapport de Conporcer, précit., p. 191, 290,
(5) D'où la prééminence donnée sur les autres à la chaire de méthode dans le lycée national. Papiers de MiraBEAU, précit. 3° Discours sur l’établissement d’un lycée national, p. 125, 138, 139 et Rapport de TArLEYRAND, précit., p. 87.
(6) Ibid, p. 126. Kitts | NU
(7) Motion de Gossin, sur les écoles nationales, préeit. Arch. nat. AD xvrrr°, 82/4; Lp:rde