L’EXEMPLE DE LA FRANCE ET L'IDÉE DE PEUPLE
Le premier effet de la Révolution, en cette matière comme dans toutes les autres, fut d’éveiller chez les individus un intérêt passionné pour tout ce qui a trait à la chose publique. Les pétitionnaires se préoccupent de grands problèmes généraux : la position de la France en Europe, la question des alhances, le problème de la guerre surtout, celui même de l’orgamisation de la société internationale. Lorsqu'il devient évident que l’attitude de l’étranger peut compromettre le succès de la régénération, la volonté de protéger l’œuvre accomplie décuple leur bonne volonté, suscite en eux des aptitudes ils iront jusqu’à s'intéresser à la conduite de la diplomatie dont ils chercheront à rénover les pratiques.
La municipalité de Digne (1) constate avec tristesse que la France n’a plus la place qui lui revient en Europe et compte sur l’esprit nouveau pour la relever. La considération dont jouissait notre pays à la veille de la Révolution « était plutôt précaire que réelle », dit-elle; d’ailleurs, la «maladie » dont 1l souffrait était universelle, puisqu'elle tenait à la conception autocratique du pouvoir qui régnait en France comme dans les autres États, mais la « mâle » constitution qui s’élabore l’a « douée d’énergie »; on aura désormais, espère-t-on, une politique étrangère ferme : la constitution formera le centre d'attraction des énergies nouvelles : « Inviolablement attachés à la constitution, disent les Amis de la constitution de Bor-
(1) Arch. nat. C. 1 144, 298. 19. Adresse de gratulation à Nosseigneurs de l’Assemblée Nationale, municipalité de Digne, 7 avril 1790.
deaux, forts de cette union nous ne redoutons aucune influence étrangère (1). » En 1792, l’utilité sociale des temps de crise dicte des formules plus incisives, comme celle-c1 : «le peuple libre, écrit un pétitionnaire, apprendra à l’univers qu'il sait se faire respecter et être respecté (2). »
La Constituante a posé, nous l’avons vu, dans son décret du 22 mai 1790, l’idée de paix à la base dela politique extérieure de la France et cette attitude est conforme à son désir de liberté, d'humanité. Ce sentiment pacifiste est partagé par le pays ainsi qu’on le voit dans les adresses d'adhésion envoyées à l’Assemblée Nationale en 1790 comme en 1792 : « vous avez annoncé la paix aux nations, vous avez détruit cette illusion barbare qui faisait verser des torrents de sang pour le caprice d’une femme, le délire d’un ministre », disent les électeurs de l'Hérault en 1790 (3); « puissent les principes vivifiants, régénérateurs qui t’animent se propager et s’étendre sur toute la surface du globe... produire cette paix si désirable, cette paix universelle qui, elle seule, peut... faire de l’univers entier une seule et même patrie », souhaite une pétition de 1792 (4).
Et pourtant, la politique de paix est abandonnée, le ministère girondin déclare la guerre et nous aurons l’occasion de noter l’intensité du mouvement qui poussa au conflit et dans lequel les pétitionnaires prirent une place très large. Ce revirement signifie que l’utilité sociale qui s’entend de la défense de l’État nouveau, menacé dans les institutions qu'il s’est données, est passée au premier plan. Peu à peu s’élabore ainsi une psychologie de crise qui s’enrichit de sentiments, d'idées morales, d’aspirations politiques dont les pétitions sont imprégnées et qui sont le ferment de conceptions juridiques nouvelles.
(1) Arch. nat. C. 125. 406. 32. Adresse des Amis de la constitution de Bordeaux, 25 juillet 1791.
(2) Arch. nat. D x. 4. 76. 7. Pétition de Jean-François Le Sueur, Abbeville, 18 avril 1792.
(3) Arch. nat. C. 117. 334. 6. Adresse des électeurs du département de l'Hérault, 12 juin 1790.
(4) Adresse des cultivateurs libres du canton d’Aubière (Puy-de-Dôme), du 26 août 4792. Arch. nat. D x. 5. 62. 1.
— «Les événements en apparence les plis malheureux, dit la commune de Bordeaux (1), ne servent qu’à... faire déployer un caractère de grandeur et de loyauté qui doivent lui [la France] assurer l’estime de toutes les nations. » Le département des Bouches-du-Rhône (2), dans une instruction que l’histoire du xix® siècle permet de juger prophétique, écrit à la même date, faisant allusion à l’évolution du droit des nations : « Vous mettrez un grand poids dans la balance des destinées de l’univers qui attend de vous un exemple mémorable. » L'idée s’acclimate que la Révolution française intéresse tous les peuples qui souffrent sous les tyrans. La constitution acquiert de plus en plus une importance internationale; on lit en août 1791 que la constitution est une « arme » — encore que cette dernière soit « douce et bienfaisantée, — qui combat partout en notre faveur. » (3) «Ce code devient déjà la terreur des despotes, provoque les soupirs de leurs sujets (4). » Un sentiment nouveau naît chez les pétitionnaires : ils comprennent que leur constitution renferme une force d’expansion considérable; « c’est la morale des peuples qui renverse le trône des despotes » (5), — phrase concise, mais lourde de conséquences : les peuples ont une morale qui leur est propre et qui l’emportera, — qu'est-ce à dire, sinon qu’un droit international va naître qui tiendra compte des nations plus que de leurs chefs, et qui assurera la primauté de la justice sur la force ? Ce sera la mission des volontaires d’aller chez les peuples « non pour les combattre (6), mais pour les rendre libres (7). »
(1) Arch. nat. C. 125. 406. 30. Adresse du conseil général de la commune de Bordeaux, 25 juin 1791.
(2) Arch. nat. C. 125. 406. 42. Adresse à l'Assemblée Nationale des administrateurs composant le directoire et procureur général syndic du département des Bouches-du-Rhône; Aïx, 27 juin 1791.
(3) Arch: nat. D xxur. 2. 34.9. Adresse du club patriotique de Versoix [Le
Versoix] (Jura) à l'Assemblée Nationale, 25 août 1791.
(4) Arch. nat. D xxur. 2. 384. 9. Adresse au club patriotique de Versoix, précit.
(5) Arch. nat. D 1v. 13. 194. Pétition des Amis de la constitution de Cherbourg à l'Assemblée Nationale, 8 août 1791, renvoyée au Comité de constitution.
(6) Arch. nat. D x. 4. 84. 6. Pétition du bataillon des volontaires du département de la Charente-Inférieure, 17 décembre 1791 (plus de 200 signatures).
(7) Arch. nat. D x. 3. 48. 3. Adresse des op de Cherbourg, 14 décembre 1791 (57 signatures environ).