DROIT PUBLIC ET MORALE
L'éducation nationale a cette caractéristique de reposer sur l’enseignement du droit public et de la morale.
Vouloir mettre le droit public à la portée des citoyens, c'était une entreprise originale, difficile entre toutes, mais révélatrice de l’esprit de reconstruction qui anime les pétitionnaires. Le citoyen aime sa patrie, il se préoccupe sans cesse du bien public, il est appelé à remplir un grand nombre de fonctions électives, il faut donc qu xl ait quelque connaissance du droit particulier qui s’élabore. Les mémoires insistent sur ce fait que par l’enseignement il s’agit de former des citoyens (1), que les enfants « sont ceux de l’État » puisqu’« ils doivent être un Jour citoyens (2). » Voilà pourquoi on veut introduire l’enseignement gratuit des rudiments du droit public dans les casernes; à côté de cours de mathématiques, de physique, d'histoire, de dessin, d’agriculture, des leçons de droit public seront faites que devront suivre officiers et soldats: cours de € municipaliture », (de provincialiture », de « législature », — mots nouveaux pour des connaissances nouvelles qui annoncent tout un programme. Allant plus loin, certains mémoires et pétitions font une part à l’enseignement constitutionnel. Ainsi, Bonnefoux (3), dans son plan d’éducation nationale, prévoit une « classe de droit constitutionnel de la France » dont la durée serait d’une année. « C’est dans cette classe que les jeunes gens apprendront à connaître les lois fondamentales d’après lesquelles ils doivent être gouvernés, à les aimer et à s’y soumettre. C’est là qu’ils apprendront à chérir leur patrie et à la servir aux dépens de ce qu’ils ont de plus cher, à respecter l’ordre public et l’autorité légitime. » Une loi devrait écarter
(1) Arch. nat. AD xvrrrt. 82. 5. Bonnefoux, précit.; AD xvrn°. 83. 4. Abbé Auger, précit.
(2) Arch. nat. D 1v. 13. 194. Extrait du registre des TAbétatos de la section
‘de Mauconseil du samedi 22 pas 1791. Pétition présentée à te
Nationale par la section.
(8) Arch. nat. AD xvurre. 82. #. Bonnefoux, précit.
de la fonction publique tous les candidats qui n’auraient pas suivi cet enseignement. Un mémoire anonyme place à la «base » de l’éducation les droits de l’homme et la constitution (1). De même, les citoyens de Saint-Macaire (2) mettent en lumière l’importance de l’enseignement du droit constitutionnel. « C’est là, disent-1ils, un des plus puissants moyens pour régénérer la France et aucun point de ce vaste empire n’est encore arrosé de cette source de bien public.» Ils signalent seulement à Bordeaux l’initiative de deux patriotes, les sieurs Boissel et Lacombe qui s’y emploient; les pétitionnaires demandent qu’on leur accorde un local pour leurs conférences et qu’on cite en exemple ces deux citoyens aux départements pour exciter l’émulation, car leur initiative peut « devenir un grand bien national. » On ne peut trouver d’exemple plus éclatant de la valeur de l’idée de constitution.
Enfin, le plan d'éducation nationale trouve son achèvement dans l’idée morale.
L'éducation est destinée à rétablir les mœurs, à développer la force de caractère chez le futur citoyen (3), et si certains pensent qu’il faut renoncer à l’espoir de changer la génération présente et se borner à limiter les effets des « principes corrupteurs (4) », la tâche n’en n’est pas modifiée. «Il faut s'emparer de toutes les forces de l'éducation, s’assurer qu’elles soient pures et saines, qu’elles aient le bien public pour objet et qu’elles renferment tout ce qui est nécessaire pour former des hommes et des citoyens. » Le bien public se confond ici avee le but moral.
La préoccupation morale se retrouve dans la conception que l’on a de l’enseignement de l’histoire; on en fera une description des mœurs, une illustration de l’idée de loi. L’his-
(1) Bibl. nat. Papiers d'Emmery Mss. fr. nouv. acq. 2634, t. II, fo 37 : « Éducation française pour tous les enfants de quelque condition qu'ils soient »; plan anonyme envoyé à Emmery, s. d. |
(2) Arch. nat. D x1v. 4. Adresse des citoyens de Éaint: Macaire (Gironde), 29 avril 1792. SAGNAc et CARON, op. cit., p. 442.
(3) Arch. nat, AD xvirre. 82,2. Villier, de Saumur, Nouveau plan d'éducation précit.… Épître à Messeigneurs les députés de l’Assemblée Nationale de France, en 1789, écrite de Saumur, le 20 novembre 1789.
(4) Arch. nat. AD xvnre. 82. 5. Bonnefoux, précit.
toire ne poursuit pas un but scientifique, mais un but d’éducation; on lit dans un mémoire que le professeur d’histoire devra prendre des € précautions infinies »; Qil se gardera bien de s’appesantir sur les détails de ces longues et sanglantes guerres qui ont désolé la terre, sur ces sièges meurtiers et ces batailles qui n’ont été que de grands massacres; il n’en parlera que comme des époques nécessaires dans l’histoire et 1l aura soin d’en inspirer l’horreur qu’elles méritent. mais 1l S’appliquera à développer tout ce qui tient aux mœurs, aux lois, au gouvernement, la succession des empires et les causes de leur prospérité et de leur affaiblissement, de leur chute l'influence constante des mœurs sur les lois, leur union nécessaire et l’impuissance de celles-ci sur un peuple corrompu. »
Pour écrire les livres d’histoire, on devra donc se référer à une sorte de sociologie utilisant surtout des faits éthiques; on mettra aussi en valeur des idées Juridiques comme celle de légalité, en s’efforçant de faire ressortir à travers l’histoire de France les résurgences de cette notion qui n’a jamais été totalement obscurcie quels que soient les régimes : « Dans notre histoire [l’auteur] recueillera les monuments précieux qui prouvent que notre gouvernement a toujours été une monarchie tempérée par les lois ; que nous avons toujours été gouvernés par elles; que la volonté arbitraire de nos rois n’a jamais pu être muse légitimement à leur place; que les plus longs abus n’ont ni prescrit, ni dû prescrire contre les principes constitutionnels et qu’on a eu constamment le droit d’y recourir et de les invoquer. » Éducation morale, éducation constitutionnelle vont de pair.
La morale pratique sera placée au sommet de l’enseignement, les petites classes n’ont appris à l’enfant qu’à écrire et à parler, il faut encore lui apprendre à agir, car « la vie d’un citoyen est plus en action qu’en parole (1). » Cest donc par la philosophie et par les sciences qui fortifient la raison, comme la logique, la physique, les mathématiques, la métaphysique, que va se
(1) Arch. nat. AD xvur® 82, 4. De Las, précit. Le plan anonyme « Éducation française pour tous les enfants de quelque condition qu’ils soient » (Bibl. nat. Papiers d'Emmery mss. fr. nouv. acq. 2634, t. II, {0 37) insiste sur la nécessité
prolonger l'instruction du citoyen: c’est à ce moment, expliquet-on, que va commencer la véritable éducation nationale. A toutes ces connaissances, la morale fournira un point d’appui : « la morale serait, dans mon plan, conclut de Las, du collège du Mans, la véritable science du citoyen — et à bon droit — elle serait le complément de toutes les vertus nationales. » Ce qu'il nous faut noter, c’est que cette morale est conçue en liaison avec l’idée de citoyen, par conséquent elle rentre dans les préoccupations politiques nouvelles, elle possède cette caractéristique d’être une pièce de l’ordre juridique nouveau qui s'établit dans l’État, « traitée comme je m'en forme l’idée, dit l’auteur, elle deviendrait une espèce d’école de droit public. »
L’idée que l’on se fait de l’instituteur publicillustre ces vues générales. D'abord, l’instituteur est l’initiateur de l’idée morale chez les élèves : (Tout instituteur, disent les maîtres et maftresses de pension de Paris (1), doit... faire éclore dans le cœur de ses élèves le germe impérissable des vertus et de la félicité », 1l doit rendre ses élèves « dignes de la patrie que vous avez créée », «améliorer le sort de l’espèce humaine ». L’instituteur sera aussi celui qui divulgue les droits nouveaux, «il doit contribuer au rétablissement des droits de la nature humaine »; 1l développera par conséquent la valeur de l’idée civique, il habituera les enfants à placer «la qualité de citoyen au-dessus de tous les biens (2) », il se montrera citoyen lui-même et fera de sa profession une sorte de sacerdoce (3).