‹ La logique de l'hypothèseChapitre 10 sur 152 · Partie I, chap. ii · texte numérisé non relu

Partie I, chap. ii

L'âme humaine y est considérée comme une simple capacité passive, comme étant à Forigine, selon l'expression de Locke, « une table rase » ^

L'empirisme ne résiste pas à l'examen mieux que le rationalisme. Les partisans de cette méthode sont les victimes d'une illusion continuelle : dans le fait double de la connaissance, ils oublient la part de l'esprit, du sujet, par une erreur analogue et contraire à celle des rationalistes qui oublient la part de l'objet. Les données qu'ils rapportent à l'observation seule proviennent toujours de la combinaison de l'expérience avec les lois de la raison, car les lois de la raison entrent en exercice même dans les perceptions les plus élémentaires. L'observation pure, si elle pouvait produire quelque chose, ne fournirait jamais que des faits égrenés, sans lien, sans rapport entre eux, qui seraient la matière brute de la science sans pouvoir jamais revêtir les caractères de la science même. A l'aphorisme qu'il n'y a rien dans l'intelligence que ce qui procède des sens, Leibnitz a opposé cette réserve magistrale qui suffit pour ruiner les bases de l'empirisme : « si ce n'est l'intelligence elle-même. »

Il est évident que la théorie de la méthode qui cherche Torigine de toutes nos pensées dans les impressions reçues du dehors ne saurait faire aucune place à la spontanéité intellectuelle dont l'hypothèse est le résultat. Ses conclusions sous ce rapport sont les mêmes que celles du rationalisme.

1. Ensai philosophique concernant Ventendement humain^ livre U, •bap. I.

22 PLACE DE l'hypothèse DANS LA SCIENCE

3° Dualisme de la ^méthode.

Nous venons de signaler une double tentative pour arriver au monisme de la méthode, en affirmant que tout vient de la raison, ou que tout procède de rexpérience. Ces deux affirmations entrent en lutte, et cette lutte se retrouve, sous des formes variées, à toutes les époques de rhistoire de l'esprit humain. Elle n'a pas d'issue possible, parce que chacune des affirmations opposées renferme une part de vérité qui fait défaut à l'autre. Euclide, selon le témoignage des historiens de l'antiquité, enseignait que c'est l'œil qui produit la lumière ; quelques modernes ne seraient pas éloignés de la pensée que c'est la lumière qui a produit l'œil. Il est manifeste pourtant que l'œil ne fait pas la lumière et que la lumière ne fait pas l'œil, mais que ces deux facteurs du fait de la vision matérielle sont reliés par une harmonie préétablie. Il en est de même de la vision intellectuelle : l'expérience ne fait pas la raison, la raison ne fait pas l'expérience, mais notre savoir résulte de leur harmonie.

Bien que la lutte de l'empirisme et du rationalisme remplisse les annales de la philosophie, les esprits qui ne sont pas placés sous une influence systématique prononcée admettent, en général, dans le fait de la connaissance, une participation de l'expérience et une participation de la raison, c'est-à-dire un dualisme. Kant, héritier sous ce rapport des tendances de Leibnitz, est, chez les modernes, le représentant le plus illustre de ce point de vue. Dans la partie la plus solide de sa Critique de la raison

purey il intervient, comme un médiateur plein d'autorité, entre les rationalistes et les empiriques. Il a démontré, plus rigoureusement qu'on ne l'avait fait avant lui, l'intervention de formes inhérentes à la pensée dans toutes les données de l'observation, prouvant ainsi que l'action exercée du dehors par les objets de l'expérience n'est qu'un seul des éléments du fait de la connaissance. Dans l'état actuel de l'analyse psychologique et métaphysique, il est facile de maintenir cette vérité contre toute tentative de monisme. Cette vue est juste, mais insuffisante. On ne peut pas en effet expliquer l'origine de notre savoir par la simple addition de l'expérience et de la raison, parce que ni l'expérience, ni la raison, ni leur mélange, ne peuvent nous fournir la connaissance des théorèmes, des lois et des causes. L'empirisme oublie la raison ; le rationalisme oublie l'expérience ; l'un et l'autre méconnaissent la spontanéité de la pensée individuelle dans la découverte des principes d'explication qui ne sont l'expression immédiate ni des faits, ni des lois à priori A^ la pensée. L'esprit humain ne parvient pas à la vérité en marchant, sans quitter le sol, dans les voies de l'induction ou de la déduction. Il faut qu'il use de ses ailes pour se poser sur des sommets auxquels aucun sentier ne conduit. Telle est la vertu propre de l'hypothèse. Aristote a rédigé la logique de la déduction. La logique de l'induction a été fort avancée par les modernes. La logique de l'hypothèse est à faire. Sa première tâche est de reconnaître la place de l'acte de supposer dans la construction de la science. Nous allons marquer cette place, en développant les indications contenues dans les considérations qui précèdent.

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