Discours de la méthode, partie VI
l'avant-coureur de sa chute. Par l'effet d'une réaction violente/le matérialisme reparaît et fleurit sur les ruines des conceptions hégéliennes.
Les prétentions du rationalisme en effet ne résistent pas à l'examen. Par l'emploi de cette méthode, on ne peut qu'élever des constructions imaginaires (tisser des toiles d'araignée, disait Bacon) ou se faire l'illusion qu'on construit par un procédé purement logique des théories dont l'origine est expérimentale. Hegel a fait, comme Descartes, une science à priori. Pourquoi trouve-t-on chez Hegel des notions de chimie que Descartes ne possédait pas? Entre les doctrines de ces deux philosophes, ce qui est intervenu, ce ne sont pas des modifications de la raison, mais bien les travaux de Boyle et de Lavoisier, c'est-à-dire une série d'hypothèses heureuses confirmées par l'observation.
2" Origines de l'empirisme.
En face du rationalisme s'est toujours posée une méthode contraire dont Bacon est, dans les temps modernes, le représentant le plus connu. La pensée de Bacon était dirigée principalement vers les sciences physiques et naturelles. Il a méconnu l'importance des mathématiques dans l'explication des phénomènes, à l'époque même où Kepler en faisait un usage si fécond. C'est dans la physique, telle qu'il la comprenait (et il la comprenait mal *), qu'il a pris le type de la science universelle. Il a bien vu
1. Voir, dans la Revue scientifique du 15 mai 1875, un article sur les origines de la physique moderne.
'20 PLACE DE l'hypothèse DANS LA SCIENCE
que robservation des faits est la condition de la science^ mais il a pris cette condition pour une cause efficiente et a suivi sa pensée avec tant d'excès qu'il a cru que Tinduction pourrait remplacer le syllogisme. Il parle bien de rhymen de l'esprit et de la nature; mais l'impression générale qu'on retire de ses écrits est que, dans cet hymen, la nature seule apporte une dot que l'esprit se borne à recevoir. Bien qu'il donne des règles pour les expériences, ce qui suppose la nécessité des hypothèses, sa pensée fondamentale est que l'observ ation est tout, et que, pour trouver les lois de la nature, il suffit de constater les faits. Cette conception de la méthode, en passant par l'intermédiaire de Locke, arriva à son développement extrême dans l'œuvre de Condillac. Condillac, dans une note de sa Logique ^^ rappelle qu'on lui a enseigné au collège la théorie du syllogisme, c'est-à-dire de la déduction rationnelle, et il ajoute : « Nous ne ferons aucun usage de tout cela. » Il affirme, dans le même ouvrage ^ que l'analyse est l'unique méthode pour acquérir des connaissances, et voici comment il développe sa pensée : Si vous regardez la campagne de la fenêtre d'un château, le paysage entier est peint sur votre rétine. Comment arriverez-vous à le connaître? Par l'examen successif de toutes ses parties. C'est là la méthode unique de la science. Notre âme reçoit les sensations qui lui viennent de dehors, et nous ne savons absolument rien que ce que nous pouvons apprendre par l'analyse de ces sensations. Telle est la méthode à posteriori^ qui formo le caractère spécial de l'empirisme.