L HYPOTHÈSE DANS LES SCIENCES DE FAITS
blocs erratiques. Certains blocs de rocher s'offrent dans des conditions spéciales; il s'agissait de déterminer la cause de leur présence. On a d'abord supposé qu'ils ne sont pas dans leur position primitive, et qu'ils ont été transportés aux places où ils se trouvent maintenant. L'examen de la nature du sol qui les entoure a vérifié cette première conjecture. Le transport était ainsi désigné comme la cause de la situation actuelle des blocs. Quel a été l'agent de leur ti'ansport? Il y a peu d'années encore, on admettait que c'était l'eau. Une autre supposition, le transport par le moyen des glaciers, a pris aujourd'hui la place de l'idée ancienne. Comment cette hypothèse estelle née, et comment a-t-elle été de plus en plus acceptée par les savants? C'est un fragment de l'histoire de la science que j'emprunterai à M. de La Rive. Je l'extrais du discours qu'il prononça, le 21 août 1865, à l'ouverture de la quarante-neuvième session de la Société helvétique des sciences naturelles, réunie à Genève :
« Je me souviens qu'étant fort jeune encore, c'était en 1819, et voyageant avec mon frère dans le Valais, nous fîmes la rencontre d'un homme qui, sous une apparence rustique, cachait un esprit d'observation aussi vif que profond. C'était Venetz. II venait de rendre un grand service à son pays en trouvant un moyen naturel et facile de détruire à l'avenir^ au fur et à mesure de sa formation, un glacier dont les blocs accumulés avaient produit, au moment de leur débâcle, un grand désastre dans le Valais. Le travail que Venetz venait d'opérer sur le glacier de Gétroz, dans la vallée de Bagnes, avait dirigé son attention sur le déplacement des glaciers en général. Je n'oublierai ja-
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mais avec quelle conviction il cherchait à nous démontrer que, dans le pays qu'il habitait, il y avait actuelleinent des glaciers là où jadis il n'y en avait point, et qu'il y en avait eu de très considérables là où maintenant il n'en existe plus. C'était un horizon tout nouveau ouvert aux géologues, qui n'accueillirent d'abord qu'avec une extrême défiance une idée qui leur semblait fort chimérique. Yenetz ne se laissa point décourager par les objections, et, en 1821, il lisait à notre Société im mémoire qui ne fut im-
primé qu'en 1833, et dans lequel , à la suite de nombreuses et persévérantes recherches, il relatait 22 observations constatant la présence de glaciers dans des lieux où il n'y en avait pas eu de tout temps, et 35 observations qui établissaient qu'il y avait eu des glaciers là où maintenant on n'en aperçoit plus.
« Un savant géologue dont la Suisse s'honorera toujours, M. de Charpentier, que sa position et son carac^ tère bienveillant avaient rapproché de Venetz, combattit vivement à l'origine, comme contraires à tous les principes de la physique et de la géologie, les idées de son ami, qui, du reste, n'étaient pas nouvelles pour lui. Il raconte en eflfet que, revenant en 1815 de visiter les beaux glaciers du fond de la vallée de Bagnes, et voulant se rendre au grand Saint-Bernard, il était entré pour y passer la nuit dans le chalet d'un intelligent montagnard, grand chasseur de chamois, nommé Perraudin. La conversation durant la soirée roula sur les particularités de la contrée et principalement sur les glaciers, que Perraudin avait souvent parcourus et connaissait fort bien. Les^ glaciers de nos montagnes, disait ce dernier, ont eu au--
l'hypothèse dans les sciences de faits 43 trefois une bien plus grande extension qu'aujourd'hui. Toute cette vallée a été occupée par un vaste giacier f/ui se p^'olangeait Jusqu'à Martigny, comme le prouvent les blocs de roche qu'on trouve dans les environs de cette ville^ et qui sont trop gros pour que l'eau ait pu les y amener. Cette hypothèse parut à de Charpentier \ tellement invraisemblable qu'il ne la prit pas même en ; considération. On comprendra donc facilement raccndl qu'il fit, au premier abord, à la thèse de Yenetz d-un glacier qui aurait jadis occupé non seulement le Valais, mais tout Tespace compris entre les Alpes et le Jura. Si ITiypothèse de Perraudin lui avait paru extraordinaire et invraisemblable, celle de Venetz dut lui sembler folle et extravagante. Et pourtant, après une étude longue et consciencieuse, de Charpentier arriva à admettre la théorie nouvelle qui lui avait semblé d'abord si étrange, et à la regarder cotfime pouvant seule expliquer une foule de faits observés dans nos vallées, et dont la science n'avait pu jusqu'alors rendre compte que d'une manière très imparfaite. Il fit connaître, en 183i, à la Société helvétique des sciences naturelles, le résultat de ses observations dans un mémoire qui parut en 1835 dans les Annales des mines , et publia en 4841 un ouvrage plus complet sur la matière.
« Deux ans après la lecture de son premier mémoire, M. de Charpentier recevait à Bex la visite d'un jeune naturaliste connu déjà par des travaux importants et qui dès lors a fait d'un autre continent son champ d'activité. Agassiz, convaincu que de Charpentier est dans l'erreur , va passer auprès de lui cinq mois consécutifs, se flattant.
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en étudiant la question sur le même terrain que lui, de le ramener à des idées plus Justes. Mais la conversion que Venetz a opérée sur de Charpentier, de Charpentier Topère à son tour sur Agassiz; et le jeune néophyte, aussi ardent à défendre les idées de Charpentier qu1l l'avait été à les combattre, vint faire sa profession de foi la plus explicite dans un discours qu'il prononça en 1837, en sa qualité de président de notre Société réunie à Neuchâtel. Puis plus tard, dans son ouvrage intitulé : Etudes sur les glaciers^ publié en 1840, il développe plus au long ce sujet, qu'il n'avait fait qu'effleurer en 1837. Sans doute l'idée mère du rôle que les glaciers ont joué dans les phénomènes (géologiques appartient avant tout à Venetz, et il est juste de revendiquer pour de Charpentier la priorité des recherches qui ont établi solidement cette théorie. Mais l'ardeur d'Agassiz, son dévouement scientifique, celui de ses^mis, et en particulier de MM. Desor et Vogt, avec lesquels il alla s'établir sur le glacier de l'Aar, afin d'y prendre en quelque sorte la nature sur le fait, contribuèrent pour une grande part à faire avancer et à populariser la question des glaciers. En eflet, franchissant dès lors les frontières de la Suisse, elle finit, après des luttes assez vives, où figure plus d'un nom illustre en Europe, par acquérir son droit de bourgeoisie dans la science. Il nous paratt irrévocablement acquis maintenant qu'il n'est pas possible d'expliquer autrement que par l'existence de grands glaciers qui ont rempli jadis les vallées, le transport de ces masses rocheuses désignées sous le nom de blocs erratiques, qu'on trouve jusqu'à 1200 et même 1400 mètres de hauteur sur
l'hypothèse dans les sciences de faits 45 les flancs des montagnes qui bordent les plaines de la Suisse. »
Un jour peut-être, les affirmations des savants seront plus catégoriques encore. On ne dira plus : « il nous parait, » mais : « il est certain. » La théorie du transport des blocs erratiques par les glaciers sera si universellement admise et paraîtra si naturelle, qu'on sera tenté de la prendre pour le résultat immédiat et direct de l'observation. On voit qu'elle fut à son début, non seulement une hypothèse, mais une hypothèse dont la confirmation n'avait pas un caractère d'évidence immédiate, puisque Tidée nouvelle fut repoussée au début, en Suisse et ailleurs, par quelques-uns des géologues les plus compétents et les plus illustres.
Les sciences médicales ouvrent un vaste champ à la recherche des causes. Un état maladif livre à l'observation un certain nombre de symptômes anormaux, de troubles dans les fonctions. Cet ensemble de symptômes étant donné, la question, pour arriver à un traitement rationnel, est, si l'on suppose une maladie unique, de déterminer la cause générale des symptômes, c'est-à-dire l'antécédent dont le reste suit selon les lois connues de la physiologie. Dans le plus grand nombre des cas, on est réduit à un traitement empirique, c'est-à-dire à combattre tels symptômes déterminés par des remèdes dont une circonstance quelconque a révélé l'efficacité. C'est ainsi que la vertu fébrifuge du quinquina est une donnée d'expérience ; ce médicament est appliqué sans qu'on possède aucune notion sur l'action immédiate dont la guérison de la fièvre est la conséquence. D'une manière plus générale, le nom
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d'une maladie désigne, le plus souvent, un ensemble de troubles fonctionnels dont Texpérience a montré le lien, sans que la racine première du mal soit connue, et Ton applique le traitement dont Texpérience a prouvé Tefficacité. La médecine scientifique a une plus haute ambition. Elle aspire à déterminer la nature primitive des maladies, c'est-à-dire le désordre fondamental auquel il faut remédier, et dont la suppression ferait disparaître Tensemble des accidents qui ne sont que ses conséquences. La nature du choléra est encore inconnue. On traite cette redoutable maladie par des procédés empiriques. On combat, par des moyens appropriés, les crampes, le refroidissement, la suspension des fonctions sécrétoires.... ; mais il est manifeste que le savant qui réussirait à déterminer Toriginf première du mal ouvrirait la voie à un traitement rationnel. Les uns considèrent le choléra comme une maladie due à des parasites, d'autres comme une affection du grand sympathique, etc. ; mais aucun de ces systèmes n'a été confirmé par l'expérience *. Si la cause première du mal est découverte un jour, elle ne le sera que par le moyen d'une conjecture vraie. Il en est de même dans le domaine entier de la médecine. Entre l'examen d'un malade et la prescription du docteur intervient toujours le diagnostic, c'est-à-dire une supposition vraie ou fausse, sur la cause des symptômes observés. C'est pourquoi les connaissances scientifiques les plus étendues ne sauraient remplacer dans l'art de guérir le génie médical, qui n'est que \^ faculté de faire promptement des suppositions