‹ La logique de l'hypothèseChapitre 19 sur 152 · Feraand Papillon, La nature et la vie, p. 3d · texte numérisé non relu

Feraand Papillon, La nature et la vie, p. 3d

l'hypothèse dans les sciences de faits 47 justes. On remarque, dans les concours des facultés de médecine, des élèves qui possèdent à fond la théorie et qui commettent les bévues les plus étranges dans le diagnostic. Je demandai, un jour, à feu le docteur Rilliet : (( Si, pour vous faire soigner dans une maladie, vous aviez le choix entre Hippocrate, muni des faibles connaissances de son époque, mais doué du génie que nous lui attribuons, et un jeune docteur d'un talent ordinaire, mais riche de toute la science médicale de nos jours, qui choisirieit-vous ? » Il me répondit à Tinstant : « Je choisirais Hippocrate. » L'art de déterminer des causes est l'élément essentiel de la pratique médicale ; et on ne détermine les causes que par la voie de l'hypothèse.

4** Recherche des fins.

Dans le domaine des sciences qui ont l'homme pour objet, la volonté figure au nombre des causes. Le pouvoir de la volonté s'explique par l'idée de la liberté, car l'être libre est par essence un être-cause; mais la considération d'un pouvoir libre n'offre point l'explication totale des actes humains, même pour ceux qui admettent la réalité du libre arbitre, parce que la liberté de l'homme est essentiellement relative. Les déterminations de la volonté se produisent en présence d'impulsions diverses, ou d'antécédents que la science cherche à reconnaître. Ces antécédents non volontaires des actes de la volonté sont de deux espèces : ce sont des impulsions passionnées, dont la cause dernière se trouve dans le tempérament et donne lieu à des explications physiologiques, ou bien ce sont des motifs raisonnes, et ces motifs sont des fins que les

agents se proposent. C'est la connaissance de ces fins qui rend les actes de la volonté intelligibles. Une volonté purement capricieuse ne pourrait être comprise ; mais, lorsqu'une volonté poursuit un certain but, la connaissance de ce but fournit l'intelligence des moyens employés pour l'atteindre. Comment peut-on parvenir à la connaissance de ces fins? Sauf les cas rares où l'agent nous renseigne lui-même sur le but-qu'il poursuit, il faut nécessairement recourir à la voie de l'hypothèse. Admettons par exemple qu'il soit établi que Charlemagne a été la cause de son couronnement, c'est-à-dire que c'est lui qui l'a voulu. Quel était son but? L'historien essaye des conjectures et cherche, dans les documents qu'il peut se procurer sur le caractère de Charlemagne et sur ses projets, des moyens de vérification. De même le passage du Rubicon par César est un fait dont César reste responsable : il l'a fait parce qu'il l'a voulu ; mais nous demandons pourquoi il Ta voulu, et ce sont les motifs qui l'ont poussé à cet acte qui nous rendent l'acte intelligible. Dans ce dernier cas, le but poursuivi est très apparent : César voulait se rendre maître de la république. Nous n'hésitons pas à penser ainsi ; et cette pensée toutefois est une hypothèse, bien que l'hypothèse soit instantanée et immédiatement confirmée.

Les hypothèses relatives aux fins n'ont pas d'emploi dans la physique spéciale. Cette science étudie la nature des phénomènes et les lois de leur succession. L'homme s'empare des connaissances ainsi acquises et les utilise en faveur de l'industrie ; il se rend maître des agents naturels dans la proportion où il les connaît. Dans un grand nombre de cas, la science se produit sous l'impulsion du

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besoin de connaître, et sans autre considération; mais, dans les cas même où l'on étudie des phénomènes physiques avec rintention d'en tirer des procédés pratiques, l'usage que l'homme fait des puissances naturelles ne peut pas être considéré comme l'intervention de la cause finale dans l'étude des phénomènes. Il est utile, par exemple, de connaître la vitesse de la propagation du son; mais, lorsque MM. Colladon ot Sturm étudiaient sur le lac de Genève le temps que les ondes sonores mettent à franchir l'espace, aucune considération relative aux fins n'intervenait dans leur étude. Les considérations de cet ordre sont pareillement étrangères aux observations et aux calculs par lesquels les physiciens cherchent à déterminer les nombres des vibrations de l'éther qui répondent à telle ou telle couleur. Dans son étude directe, le physicien se pose toujours la question du comment des phénomènes et non celle du pourquoi.

Les études biologiques se présentent dans des conditions différentes. Les êtres vivants sont des unités concrètes ; et, pour se rendre compte de leur mode d'existence, le savant se demande continuellement quel est le rapport des organes aux fonctions et le rapport des fonctions à l'entretien de la vie des individus et de l'espèce. C'est bien souvent la cause finale qui te met sur la voie de la découverte des causes efficientes. La circulation du sang, par exemple, est maintenant, à titre de cause efficiente, l'une des grandes sources des explications physiologiques. La découverte fut faite par Harvey, qui, en observant les valvules des veines, se demanda quel pouvait être le but de cette disposition des organes, et supposa

50 PLAGE DE l'hypothèse DANS LA SCIENCE

que Id fonction des valvules était d'empêcher le sang de refluer. Dans un cours d'anatomie comparée, fait à TAcademie de Genève, en 1863, M. le professeur Glaparède posa cette question : Certains animaux possèdent-ils des sens que nous n'avons pas? Il répondit : Cela est probable, et il ajouta : « En effet, on trouve chez certains poissons, par exemple, des appareils spéciaux que Thomme ne possède pas, et qui pourraient bien être les organes de sens inconnus pour nous^. » On voit ici l'observation d'un appareil organique donner lieu à une supposition dirigée par l'idée de la finalité. Remarquons, en passant, que les phénomènes physiques sont classés en lumière, son, chaleur, saveur, odeur, d'après les sens qui les perçoivent, et que nous ne possédons aucun sens spécial qui nous mette en rapport direct avec l'électricité. La supposition d'une perceptionf directe des phénomènes électriques par un sens particulier n'a rien d'impossible, et cette perception joue peut-être un rôle considérable dans l'instinct des animaux.

Lorsque Cuvier, jetant les bases de la paléontologie, réussit à reconstruire théoriquement un animal avec quelques débris trouvés dans le sein de la terre, il excita une admiration pleine de surprise. Quelle était sa découverte? Le principe de la corrélation des formes. Il existe un tel rapport entre l'estomac, les mâchoires, les dents et les moyens de locomotion d'un animal, que de La connaissance d'une de ces parties on peut déduire les autres. Pourquoi ? Parce que l'être vivant est hanoonique, et que

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