‹ La logique de l'hypothèseChapitre 29 sur 152 · Retmt des cours scientifiques du 22 janvier · texte numérisé non relu

Retmt des cours scientifiques du 22 janvier

2. Discours sur les bornes de la philosophie naturelle, contenu dans la Revue scientifique du i octobre 1874.

deux ordres est contenue, je le répète, dans la démonstration de leurs rapports, et conclure de ces rapports qui supposent la différence à l'identité est un paralogisme. L'hypothèse matérialiste, sous la forme où je l'ai indiquée, peut donc être rejetée, sans autre examen, comme impossible en soi. Quant à l'affirmation des savants qui, comme M. du Bois-Reymond par exemple, après avoir reconnu et proclamé la diversité essentielle des phénomènes de la matière et des manifestations de l'esprit, affirment que le mécanisme de la matière produit la pensée, <î'est une thèse philosophique que je n'ai pas à examiner ici. Il me suffit de faire observer que cette thèse de la production de l'ordre spirituel par l'ordre matériel est absolument différente, au point de vue logique, de la thèse de l'identité des deux ordres, qui est une hypothèse impossible*

2° Hypothèses contraires a l'expérience.

Il est des propositions qui, sans être contraires aux lois de la raison, sont contraires à des lois d'expérience si solidement établies, qu'on les rejette sans examen. Telle serait, par exemple, la pensée d'un naturaliste qui, par une distraction étrange, voudrait expliquer certains phénomènes par les effets actuels de la gelée dans les régions tropicales. Un esprit inventif a proposé d'utiliser le mouvement de rotation de la terre comme moyen de locomotion. Il voulait qu'on s'élevât en ballon, à une grande hauteur au-dessus de l'action des vents. Le ballon restant immobile dans cette atmosphère calme, il ne s'agirait plus que d'attendre le moment où la terre, en tour-

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nant, présenterait le pays où Ton désirerait se rendre et où Ton descendrait. On pourrait voyager ainsi avec une rapidité qui laisserait à une grande distance celle des chemins de fer les plus rapides. Quel est le défaut de cette invention romanesque ? Son auteur, s'il était sérieux (ce dont il est permis de douter), oubliait que l'atmosphère participe au mouvement de rotation du globe terrestre ,^ c'est-à-dire qu'il se mettait en contradiction avec une vérité expérimentale solidement établie ^ .

Il existe donc des hypothèses que l'on peut légitimement écarter ; mais on doit user de beaucoup de précautions, avant d'opposer à la réalité possible d'une découverte une fin de non-recevoir tirée de considérations expérimentales. Un énoncé qui contredit les lois de la raison est exclu de plein droit des cadres de la science, pirisque la science n'a de valeur que celle que la raison lui donne ; mais les théories expérimentales ne doivent jamais être admises que sous bénéfice d'inventaire, et l'on oppose souvent à des faits réels une science prétendue qui n'est autre chose que l'habitude d'esprits imbus de fausses doctrines. On sait par exemple qu'une tradition fort ancienne, puisqu'on la rencontre déjà dans le livre de Josué, parle (le pierres tombées du ciel. La présence des pierres 1 auxquelles on attribue cette origine est un fait incontestable ; mais, pendant longtemps, les savants ont considéré leur chute du ciel comme une hypothèse impossible et : ont relégué cette croyance dans le rang des supersti^ . lions populaires. En 1794, cependant, un savant italien

î constata la réalité du fait. En 1803, le fait fut constaté de \

[ t. GuiUemin, Le ciely p. 132.

nouveau, en Normandie, par des témoins dignes de foi : et, de nos jours, non seulement l'existence des aérolithes n'est plus contestée, mais cette existence joue un rôle considérable dans les théories des astronomes, puisque quelques-uns cherchent dans l'action de ces corps la cause de l'entretien de la chaleur du soleil. Il me semble avoir in quelque part ou entendu, mais je ne suis pas sûr de la réalité du fait, qu'à la fin du siècle dernier l'Académie des sciences de Paris avait décidé de ne plus recevoir aucun mémoire sur les pierres tombées du ciel. Cette décision, rapprochée de celle qui concernait la quadrature du cercle, est fort instructive. Dans l'un des cas, on exclut une hypothèse parce qu'elle est contraire aux lois de la raison, et cet arrêt sans doute ne sera jamais réformé ; dans l'autre cas, on exclut une hypothèse jugée impossible, sous l'influence de certaines idées expérimentales qui étaient fausses.

Il arrive quelquefois que l'on prétend exclure de la science, au nom des lois de la nature que l'on pense connaître assez pour cela, non seulement des théories, mais des faits que l'on ne veut pas même prendre la peine de constater. Je me rappelle avoir entendu un homme fort instruit, et dont la valeur scientifique était réelle, dire, en parlant de phénomènes plus ou moins mystérieux de l'ordre physiologique : « Quand j'aurais vu cela de mes propres yeux, je ne le croirais pas. » C'est méconnaître les droits de l'expérience, qui prime toute théorie. La raison doit rectifier les jugements erronés qui se fermenta l'occasion des perceptions sensibles, et nous empêcher, par exemple, de donner un pied de diamètre au soleil; mais aucun raisonnement ne doit prévaloir contre une

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perception personnelle ou contre un témoignage valable qui affirme la réalité d'une perception. La seule exception à faire concerne les cas d'hallucination. Un homme habitué aux recherches psychologiques était près de la mort et le savait. Il voyait au pied de son lit des affiches de spectacles peu sérieux auxquels il avait assisté dans sa jeunesse. Il se plaignit à ses enfants de ce qu'on plaçait de tels objets sous ses regards, dans le moment solennel où il se trouvait. On réussit à le convaincre qu'il était victime d'une hallucination, et cette conviction détruisit pour lui la valeur d'une perception fausse, qui continuait toutefois à se produire. La foi au témoignage d'autrui était ici le remède à un désordre mental, et c'est le seul remède applicable à un désordre de cette espèce. Les cas de cette Qature exceptés, toute perception fait loi, et on ne saurait lui opposer légitimement des préjugés scientifiques que l'on confond trop souvent avec la raison.

Ce qui explique, et justifie en quelque mesure, les dé- •dsioms tranchantes de certains savants sur l'impossibilité de tel ou tel fait, c'est la masse énorme d'affirmations portant sur des choses extraordinaires qui ont été démontrées fausses par un examen attentif. L'homme qui voudrait appliquer à la rigueur la loi scientifique qui affirme qu'un fait bien constaté prime toute théorie, et qui chercherait à vérifier par lui-même tout ce que disent les amis du merveilleux, les spirites, les directeurs de somnambules, risquerait fort de consumer sa force et son temps en démarches inutiles, et de finir sa carrière en répétant avec le poète Musset :

J'ai perdu ma force et ma yie.

L'amour du merveilleux n'est pas le seul adversaire de la science ; on doit aussi malheureusement compter avec la fraude. Il faut avoir l'esprit ouvert à l'exauien de toute réalité ; mais, lorsqu'on a été trompé, on devient naturellement circonspect. Une femme somnambule, reçue dans les hôpitaux de Paris, vomissait du sang. Dans ses crises somnambuliques, elle annonçait, avec une précision extraordinaire, l'époque et la quantité de ses vomissements. Le fait fut constaté, avec grande surprise, par quelques médecins. Cette femme mourut. Avant de mourir, eUe avoua à une sœur de charité qu'elle avalait en cachette une certaine quantité de sang de bœuf qu'elle rejetait ensuite, et elle la pria de transmettre cette confession à ceux qu'elle avait trompés. Je cite l'anecdote , telle que je l'ai recueillie de la bouche du docteur Herpin. Un fait analogue s'est produit en Hollande, il y a quelques années. Une femme, dans les environs deDelft, prétendait ne prendre aucune nourriture. On la visitait par curiosité, et les curieux lui donnaient de l'argent. Un médecin la fit surveiller pendant un certain temps ; et, n'ayant pu constater l'introduction d'aucune nourriture dans la chambre de la malade, il lui acheta le droit de faire, après sa mort, l'autopsie de son corps, moyennant une rente viagère de 150 florins par an. La femme mourut, et le médecin trouva de la nourriture dans l'estomac du cadavre qu'il avait acquis. Une recherche attentive fit découvrir un trou caché par les rideaux du lit, et qui servait à introduire des aliments. Le fait m'a été rapporté par une personne qui avait visité la femme qui ne mangeait pas. J'ai eu connaissance plus directement encore du fait suivant.

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Une somnambule arrive à Genève, sous la conduite de son magnétiseur. Elle avait, disait-on, la faculté de lire des caractères écrits qu'on lui plaçait sur le creux de l'estomac. Les docteurs Théodore Maunoir et Marc D'Espine, hommes exempts à la fois de toute crédulité et de ces préjugés négatifs qui sont une crédulité retournée, estimèrent qu'il valait la peine de vérifier le fait, que Ton affirmait avec insistance. On les prévint, un soir, que la somnambule était en état lucide. Le docteur D'Espine écrivit quelques mots, dans son cabinet, sur un papier qu'il plia et mit dans sa poche, sans en donner connaissance à personne ; puis il se rendit avec son ami au lieu qu'on leur avait indiqué. La chambre de la somnambule était complètement obscure ; le papier fut placé selon les indications données, et, après un laps de temps assez considérable, la somnambule lut, par une série d'efforts qui paraissaient pénibles, les caractères écrits. Cette observation paraissait entourée de garanties assez sérieuses, mais voici ce qui advint. L'appartement au-dessous de celui qu'occupait la somnambule était inhabité. Un voisin, informé de ce qui se passait, observa que lorsque la somnambule présentait ses phénomènes extraordinaires, ou^ selon l'expression dont elle usait, avait ses lumières^ on voyait en effet des lumières matérielles dans l'appartement inhabité. On est arrivé, en partant de cette observation, à la conjecture plausible que la somnambule lisait sous ses couvertures au moyen d'une étincelle électrique obtenue fpar une pile disposée dans l'appartement audessous du sien. Je ne me rappelle pas si la chose a été vérifiée avec certitude, mais, dans tous les cas, le

NÀVILLE.

soupçon fut assez fort pour invalider l'observation faite.

Aux fraudes qui peuvent avoir un but intéressé s'en joignent d'autres dont la vanité est la source. Sous l'empire de ce sentiment, les malades qui présentent des phénomènes rares, les femmes surtout, sont fort enclins à mêler des éléments fictifs à ceux de la réalité. On comprend que des hommes sérieux, lorsqu'ils ont été gravement trompés, ou savent de science certaine que d'autres l'ont été, répugnent à l'examen des phénomènes extraordinaires qu'on leur signale. Le rejet à titre d'hypothèses impossibles de faits contraires aux lois connues de la nature est une règle de prudence bonne pour la pratique ; mais, en théorie, un fait bien constaté prévaut contre toutes les lois de la science, et il faut être très retenu dans le jugement qui suppose que les lois de la nature nous sont si bien connues qu'elles peuvent prévaloir contre des témoignages sérieux. Il y a ici une question de proportion entre le caractère invraisemblable d'un fait et la valeur des indices qui tendent à l'établir. J'éclaircirai ceci par un exemple :

On a souvent affirmé que la volonté peut produire un mouvement sans l'intervention directe de l'action musculaire : je parle des expériences qui ont été à la fois illustrées et compromises par les tourneurs de tables. Le fait, s'il est exact, est en contradiction avec l'ensemble des phénomènes observés. S'il n'est affirmé que par des hommes incompétents et manifestement enclins à la superstition, le savant qui refuse d'en prendre connaissance obéit à une règle de conduite pratiquement justifiable. Mais voici qu'un homme sérieux, M. Crookes, qui

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