L'INDIVIDU QUI CONÇOIT L'HYPOTHÈSE
ment qu'ils ne les expliquent, ni se laisser toucher par des probabilités qui les convaincraient que les choses ne vont pas justement de la même manière qu'ils l'ont déterminé en eux-mêmes. Enfeffet, ne serait-ce pas une chose insupportable à un savant professeur, de voir son autorité renversée, en un instant, par un nouveau venu, jusqu'alors inconnu dans le monde * ? » L'amour-propre ne crée pas seulement un attachement aveugle à ses propres opinions; il suscite encore des sentiments fâcheux de rivalité et de jalousie. Il est difficile de disculper entièrement Leibnitz (le tout sentiment de cette nature à l'égard de Newton. S'il avait admis le système de la gravitation universelle, dont il eut le tort de méconnaître la valeur, il aurait prémuni peut-être les newtoniens contre des erreurs qui ont retardé la marche de la théorie générale de la nature. Le patriotisme aussi a ses écarts. M. Wurtz a inscrit en tête de son Histoire des doctrines chimiques cette, phrase imprudente : « La chimie est une science française. Elle fut constituée par Lavoisier. » Un Allemand a jugé bon de répondre que « Lavoisier n'était pas chimiste ». De là toute une querelle ^ Dans des discussions de cette nature, il y a pour le moins du temps perdu.
La vanité, cette cousine germaine de l'amour-propre, produit des hypothèses fausses. Le savant qui cherche la renommée s'attachera tantôt aux idées qui servent les préjugés régnants, tantôt à celles qui flattent la curiosité, avide de choses nouvelles. Il pourra se trouver ainsi, ou
1. Essai philosophique concernant l'entendement humain y livre ÏV, <îhap. 20, § 11.
2. Voir cette quereUe dans la Revue scientifique du 3 février, du 9 mars et du 16 mars 1872.
conservateur excessif, ou novateur imprudent, ou même revêtir successivement Tune et l'autre de ces qualités^ dans les évolutions diverses de sa pensée. Rousseau a écrit dans un de ses accès de misanthropie : « Tout savant dédaigne le sentiment vulgaire.... Chacun sait bien que son système n'est pas mieux fondé que les autres, mais il le soutient parce qu'il est à lui. Il n'y en a pas un seul qui, venant à connaître le vrai et le fayx, ne préférât le mensonge qu'il a trouvé à la vérité découverte par un autre. Où est le philosophe qui pour sa gloire ne tromperait pas volontiers le genre humain? Où est celui qui dans le secret de son cœur se propose un autre objet que de se distinguer? Pourvu qu'il s'élève au-dessus du vulgaire, pounu qu'il efface l'éclat de ses concurrents, que demande-t-il de plus? L'essentiel est de penser autrement que te autres ^ » Dans cette caricature qui n'est souvent que trop ressemblante, on voit intervenir ces deux causes perturbatrices de la science : l'amour-propre et la vanité.
L'intérêt peut agir dans le même sens. Un grand nombre de savants sont en face de la nécessité matérielle ; il leur faut une place rétribuée ; et faire du bruit, au moyen de théories bonnes ou mauvaises, peut être un moyen de s'ouvrir les portes d'une Université. Ainsi peuvent apparaître, en dehors des règles d'une pensée vraiment loyale, des hypothèses lucratives. Le fait paraît s'être produit quelquefois en Allemagne, où le nombre et la concurrence des Universités donnent à la réputation une valeur ISnancière plus considérable qu'ailleurs. Il est à craindre aussi que des intérêts matériels n'aient pas été sans
i . Pro Cession de foi du vicaire savoyard.
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nfluence, aux Etats-Unis, sur quelques-uns des défendeurs de l'hypothèse de la diversité essentielle et primitive des diverses races d'hommes.
Dans l'enchaînement des choses humaines on voit le bien sortir du mal, ce qui ne signifie pas, pour un esprit sérieux, que le mal soit jamais un principe producteur du bien. Il est, dans l'ordre moral, un certain équilibre des vices qui permet au monde de cheminer avec une dose de vertu relativement faible. Nous avons ici un exemple de cet équilibre. L'amour-propre, la vanité, le désir du gain altèrent la loyauté de la pensée scientifique, cela ne peut pas être contesté; mais, si l'on pouvait supprimer ces stimulants, la paresse envahirait l'intelligence, et la science, en devenant plus honnête, risquerait de demeurer relativement stationnaire. Le problème est de substituer à des passions mauvaises une passion bonne, la passion de découvrir la vérité et de réaliser le bien qui résulte pour rhumanité de la vérité découverte. On rencontre avec bonheur chez plusieurs des fondateurs de la science un noble et saint enthousiasme de cette nature. Si cette disposition d'esprit se généralisait, nous aurions moins d'hypothèses fausses, moins de querelles vaines et de temps perdu. Tout bien considéré, Liebig a émis une pensée vraie, lorsqu'il a écrit : « Les lois morales oiit la même valeur dans la science que dans la vie pratique *. »