M. du Bois-Reymond, si je ne me trompe
science à la machine elle-même, on sort manifestement de toutes les données de la science de la matière. Si Ton traduit la formule en disant que les animaux sont déterminés dans toutes leurs actions par des influences extérieures, qu'ils présentent des manifestations psychiques : sensibilité, intelligence, désirs, mais sont destitués de tout principe de libre arbitre ; on énonce, en faisant du terme machine un emploi abusif, une thèse, vraie peutêtre, et qui me paraît probable; mais, comme l'acte de la volonté est chez nous le fond de la vie spirituelle, la conception d'une vie psychique privée de cet élément nous reste profondément obscure.
Lorsqu'il s'agit de l'homme, les données de la conscience nous sortent de cette obscurité. Les mots qui désignent les phénomènes de la sensibilité, de l'intelligence et de la volonté oût pour nous un sens aussi clair que ceux qui désignent les phénomènes de la matière. L'objet spécial de la psychologie est la volonté, qui suppose indivisiblement la sensibilité, l'intelligence et l'activité, de même que la conception du corps suppose indivisiblement , dans la résistance qui est sa notion fondamentale, les trois dimensions de l'espace. L'homme est doué d'une liberté relative ; il est soumis à la loi des penchants et obligé par la loi du devoir. L'action qu'il exerce, à dater du premier et du plus intime des phénomènes cérébraux, entre en combinaison avec tous les faits de rx)rdre biologique et de l'ordre physique ; mais les fonctions spirituelles en elles-mêmes échappent à un déterminisme absolu. Selon la judicieuse remarque de M. Claude Bernard, l'acte libre existe dans la période directrice des phénomènes volontaires ; le déterminisme
i32 PRINCIPES DIRECTEURS DES HYPOTHÈSES
se manifeste dans la période executive *, puisque toute volonté s'exécute par un corps soumis à l'ensemble des lois physiques et physiologiques. L'homme est donc une cause essentiellement relative et limitée dans son action ; mais il est cause, principe et commencement de la portion de ses actes dont il est responsable. Cette détermination de l'objet des sciences psychologiques est la seule qui réponde aux données de l'expérience. Dans les essais de théories relatives soit aux individus, soit aux sociétés humaines, il ne faut jamais oublier la Uberté et la limite delà liberté, la réalité de l'individu et la solidarité qui relie l'individu, non seulement à son espèce, majis à l'ensemble de l'univers; c'est là le principe directeur des hypothèses. Si on l'oublie, on se place sur le chemin de l'erreur. La conception d'une liberté absolue ou d'indifférence , d'une liberté qui se déterminerait sans aucun motif, échoue devant le plus simple examen des faits, et jamais aucune hypothèse sérieuse n'a été tentée dans cette direction. Souvent, au contraire, on a essayé, et on essaye encore, d'expliquer les destinées de l'homme et de l'humanité par la seule action des causes étrangères à l'individu. Ce déterminisme, fort en faveur auprès des savants dont la pensée s'est formée exclusivement dans l'étude des sciences mathématiques et physiques, se heurte dans l'individu au sentiment immédiat de son propre pouvoir, ou, pour les théoriciens qui nieraient la valeur de ce sentiment, au fait de l'obligation, qui est le fondement de l'ordre moral. Les essais de philosophie de l'histoire qui ont pour but de tout expliquer, en sup-
1. Rapport sur les progrès et la marche de la physiologie générale en France j p. 233.
primant la réalité des actions individuelles et spontanées, n'ont abouti qu'à des constructions fantastiques. Ce n'est pas, du reste, le passé seul qui est en cause ici. Si l'humanité, dans son développement, était régie par des lois absolues semblables à celles de la matière inerte, dès que ces lois seraient connues, la prévision de l'avenir devrait en résulter aussi bien que l'explication du passé. Les astronomes déterminent les époques précises auxquelles se produiront les éclipses de la fin de notre siècle avec autant d'assurance que l'époque de l'éclipsé qui fut annoncée par Thaïes de Milet. Les partisans du déterminisme historique ont tenté quelquefois des prévisions de cette nature, mais le résultat n'a pas été favorable. Il existe assurément des lois psychologiques. Ces lois produisent des phénomènes historiques qu'il est permis de prévoir, mais d'une manière générale seulement , et, si l'expression m'est permise, sous bénéfice d'inventaire. Lorsqu'on méconnaît le principe directeur des hypothèses psychologiques, on veut prévoir le détail des événements, à la façon des astronomes, et l'on s'attire ainsi de cruels démentis. J'en citerai trois exemples. En 1829, peu de temps avant la révolution de Juillet, Victor Cousin, placé, à cette époque de sa carrière, sous l'influence prédominante des conceptions hégéliennes , annonçait, en se fondant sur une déduction philosophique , que la Charte de Louis XVIII était l'avenir, non seulement de la France, mais des sociétés européennes. En 1851, peu de temps avant le 2 décembre, j'ai entendu un professeur de philosophie de l'histoire certifier, au nom de la science, que les coups d'Etat étaient désormais impossibles. Auguste
Comte enfin, qui a affirmé de la façon la plus catégorique le déterminisme des phénomènes humains, prédisait, après la révolution de 1848, que la République ne serait jamais détruite en France et qu'il n'y aurait plus de grandes guerres en Europe. On voit que les hypothèses dirigées par le principe du déterminisme absolu des actes humains ne se trouvent pas vérifiées par les faits.
Une autre conséquence du déterminisme serait que, les lois psychologiques une fois trouvées, on pourrait régler la marche des sociétés humaines, comme on règle la marche d'un mécanisme lorsque les lois de la dynamique sont bien établies. C'était le fond des conceptions de Fourrier, comme c'est le fond de toutes les illusions des réformateurs socialistes qui attendent tout du jeu des institutions. Les expériences tentées dans cette voie n'ont pas obtenu un bon résultat. L'homme n'entre pas dans une organisation de la société avec la docilité absolue dont font preuve dans un mécanisme les molécules de la matière.
Les partisans du déterminisme ne contestent pas la réalité de ces faits, mais ils en contestent la portée. Ils pensent que ce qu'on ne peut pas aujourd'hui on le pourra plus tard. Notre astronomie prédit les éclipses et, d'une manière générale, la position relative des astres à un moment quelconque. La prévision certaine des phénomènes météorologiques échappe encore à notre science ; elle sera possible à une science plus avancée, il est permis de le penser. Plus un objet se complique, plus sa connaissance exacte devient difficile ; et c'est seulement parce
que l'homme est le plus compliqué de tous nos objets d'étude, qu'il garde à nos yeux l'apparence de la liberté. La liberté n'est qu'un mot qui sert à couvrir notre ignorance des causes nécessitantes ; mais cette ignorance fera place peu à peu au savoir. Après avoir trouvé les lois qui nous permettront d'annoncer avec certitude la marche des vents et la formation des nuages, nous arriverons enfin à voir en pleine lumière l'origine toujours parfaitement déterminée des actions humaines, et nous pourrons prévoir la destinée des sociétés aussi bien que les phases des phénomènes naturels. Ces affirmations sont visiblement le résultat d'une conception à priori^ en vertu de laquelle on étend aux faits psychiques une manière de voir formée dans l'étude de la physique. Il n'est pas nécessaire d'aborder ici cette discussion philosophique. Au point de vue logique, il est certain que, dans l'état actuel de nos connaissances et de nos observations, le déterminisme absolu des phénomènes humains est un principe d'explications qui se trouvent fausses. L'idée de la liberté relative demeure, en psychologie, le principe directeur des hypothèses sérieuses. Libre à chacun de penser que l'idée de la volonté , considérée comme une cause , est une explication provisoire; mais ce provisoire nous est nécessaire, et les théoriciens qui ne l'admettent pas tombent dans de manifestes erreurs.