‹ La logique de l'hypothèseChapitre 53 sur 152 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Il existe donc pour les sciences particulières des principes directeurs des hypothèses, principes qui varient selon l'objet de chaque science. La réduction de tous les phénomènes au mouvement de la matière, la loi d'inertie et la théorie de la constance de la force sont les principes directeurs de la physique. La spontanéité des êtres vivants combinée avec les lois qui régissent la matière inerte, et la finalité en vertu de laquelle cette spontanéité maintient, pendant un temps déterminé, la vie de l'individu et, d'une manière indéfinie, la vie de l'espèce, sont les principes directeurs des études biologiques. L'existence de causes libres, et la combinaison incessante de leurs effets avec tout l'ensemble des forces biologiques et physiques sont les principes directeurs pour l'étude de l'homme. Au-dessus des principes directeurs des sciences particulières, nous avons à considérer des principes plus généraux, relatifs à la science dans sa totalité, ou plutôt un principe qui se manifeste dans des applications diverses.

L'esprit humain, muni de Tappareil logique, recherche les classes, les lois, les causes, les buts des phénomènes observés. Cette quadruple direction de la pensée se remarque déjà dans les manifestations de Tintelligence des enfants. Elle a été formulée par Aristote, et c'est une des erreurs de la philosophie moderne que d'avoir voulu' exclure les causes et les fins des cadres de la science universelle *. Dans l'étude des classes, des lois, des causes et des fins, l'intelligence est dirigée par un principe propre à la raison, qui est la recherche de l'unité. La recherche de l'unité se manifeste sous trois formes principales : l'induction, qui généralise les faits, c'est-àdire qui voit dans un cas particulier le type d'un phénomène général; la recherche de l'harmonie, soit des rapports qui unissent les choses entre elles et les rattachent k un centre commun ; la recherche de la simplicité, c'està-dire d'un petit nombre d'éléments et d'un petit nombre de lois exprimant les rapports de ces éléments. Le but le plus élevé de chaque science particulière peut être exprimé ainsi : rendre raison de son objet par un petit nombre d'éléments et de lois. Le but le plus élevé de la science générale peut être exprimé ainsi : par l'harmonie d'un petit nombre d'éléments expliquer l'univers. Déterminer les éléments , à partir de la complexité des phénomènes observables , c^est la tâche de l'analyse ; établir les rapports de ces éléments et montrer comment ces rapports rendent raison des phénomènes observés.

i. Voir à ce sujet, dans les Séances et travaux de l'Académie des sciences morales et politiques^ tome LXXIX, un mémoire intitulé : De l'influence des études m,orales sur Vidée de la philosophie.

c'est la tâche de la synthèse. La science générale ainsi conçue peut être désignée sous le nom de cosmologie, si Ton conserve à ce mot sa signification étymologique, qui en fait l'expression de la connaissance de l'ordre et de l'harmonie de tous les éléments de l'univers, et non pas seulement de ses éléments matériels. L'esprit humain n'arrête pas son ambition à ce but déjà si élevé; il aspire à déterminer, au-dessus d'un petit nombre d'éléments et d'un petit nombre de lois, une unité suprême qui soit la source commune des éléments et de leurs rapports. A cette aspiration la plus haute de la raison répondent les recherches de la philosophie proprement dite. La philosophie, dans la pleine et haute acception de ce terme, est la recherche d'un principe suprême d'unité, et l'existence de cette unité est le postulat de la philosophie *.

La recherche de l'unité est le principe directeur de toutefs les hypothèses scientifiques. Instinctif d'abord, et suivi dans ses conséquences sans être directement conçu, ce principe devient ensuite réfléchi. Le passage de l'état instinctif à l'état réfléchi est très ancien; Pythagore est le premier savant à nous connu qui ait formellement énoncé la thèse que l'univers est une harmonie, et que la tâche générale de la science est de ramener la diversité à l'unité. En poursuivant cette tâche, la pensée entre en lutte avec les apparences qui sont toutes en faveur de la diversité des phénomènes. Cette lutte de la raison contre les apparences et contre

1. Voir le Postulat de la philosophie ^ dans les Séances et travaux de r Académie des sciences morales et politiques j tome XG.

les doctrines qui veulent demeurer attachées aux apparences forme une partie essentielle de Thistoire de la philosophie.

Il est important d'observer qu'il ne s'agit point ici d'un principe qui puisse servir de base immédiate à des déductions, mais d'un principe directeur d'hypothèses qui doivent rester constamment soumises au contrôle de l'expérience. Lorsqii'on affirmait que le ciel est parfait, que le cercle est la figure parfaite, et que par conséquent les astres se meuvent selon des circonférences de cercles, on posait à priori des principes dont on déduisait une affirmation fausse. La recherche de l'unité n'a rien de commun avec les principes de cette espèce. C'est une direction de la pensée purement formelle, qui ne fournit aucune loi, mais le caractère général de toutes lois, qui ne produit directement aucune théorie, mais qui met la pensée sur la voie qui conduit aux théories vraies. Dans^ îette vue juste de la méthode se réunissent les bons éléments du rationalisme et de l'empirisme, à l'exclusion les erreurs propres à chacune de ces deux tendances. Suivons le principe de l'unité dans ses trois applications [)rincipales.

r Induction.

La recherche de l'unité se manifeste d'abord dans l'induction, dont le caractère est de généraliser un fait Aservé. La généralisation se montre spontanément dans a formation de la parole, puisque, sans la généralisation^ 1 ne pourrait y avoir que des noms propres et aucun nom îommun, ce qui rendrait impossible tout exercice un

d40 PRINCIPES DIRECTEURS DES HYPOTHÈSES

peu élevé de la pensée. L'induction réfléchie se présente d'abord sous la forme d'une conclusion du particulier au général, fondée sur plusieurs observations. C'est ainsi que le géologue qui aura trouvé un certain nombre de fois des fossiles dans un terrain déterminé s'attend à en trouver dans tous les terrains de même nature. Mais ce n'est là qu'une induction imparfaite, une simple analogie. L'induction strictement scientifique, telle qu'elle s'emploie en physique particulièrement, ne conclut pas du particulier au général, mais saisit un fait général dans un cas particulier. Le physicien multiplie les expériences pour écarter les chances d'erreur; mais d'une simple expérience supposée parfaitement exacte, et dans un cas supposé simple, il n'hésite pas à tirer une conclusion générale ; la fixité des classes et des lois est la majeure de tous ses raisonnements. L'idéal de la science serait d'atteindre par l'analyse les éléments primitifs des choses : l'atome premier, la loi initiale... et de partir de là pour la synthèse. En réalité, nous n'atteignons jamais des éléments simples^ nous restons toujours dans le complexe; mais il suffit d'atteindre des éléments fixes pour que l'induction soit bonne. Lorsqu'on a atteint des éléments qui, bien que composés, sont véritablement fixes, on peut sans crainte d'erreur affirmer d'un individu ce qui est vrai de sa classe ; d'une classe, ce qui est vrai d'un individu envisagé dans ses éléments essentiels. Telle est la marche de la pensée ; mais la pensée engagée dans cette voie est exposée à des écarts. Il arrive facilement en effet que, par une induction précipitée, on prend pour l'élément constant d'une classe d'êtres ou de phéno-

mènes ce qui est simplement accidentel. Telle est Terreur du botaniste qui considère comme le caractère fixe d'une espèce le produit accidentel d'actions exercées par le sol et le climat. Si une espèce présente toujours en Europe certains caractères fixes, mais que sa graine semée en Amérique ou en Australie donne naissance à des végétaux qui perdront quelques-uns de ces caractères, il sera expérimentalement démontré que ces caractères n'étaient qu'un accident. Lavoisier, ébloui par la découverte de l'oxygène, et voyant ce corps entrer dans la composition d'un grand nombre d'acides, induisit que tout acide renferme de l'oxygène. Or l'acide muriatique est une combinaison de chlore et d'hydrogène. Lavoisier, persuadé que cet acide renfermait de l'oxygène que l'on n'avait pas encore réussi à dégager, fut ainsi conduit à méconnaître le chlore, dont Davy, plus tard, devait faire la découverte.

Quand il s'agit des lois, l'erreur de l'induction consiste à prendre pour une loi constante le résultat complexe et variable des lois fixes. C'est ainsi que la loi de Mariotte, qui suffit aux besoins de la mécanique pratique, n'est pas une loi simple et rigoureuse. Les phénomènes de la pesanteur nous offrent ici un exemple plus considérable. La pesanteur varie sur le globe; elle diminue en allant du pôle à l'équateur. Cette variation nous est expliquée par la gravitation et par la force centrifuge, dont les effets sont divers sur les divers points du globe, en raison de la forme de la terre et de son mouvement. L'induction scientifique doit donc s'appliquer à la gravitation, qui ne varie pas, et son application directe à la pesanteur nous tromperait. Des inductions précipitées sont une source

considérable d'erreurs, mais sans IMnduction il n'y aurait pas de science. La fixité des classes et des lois est la condition en dehors de laquelle toutes les hypothèses seraient impossibles; c'est le postulat général de tout exercice de la pensée; mais la tentative de déterminer les vraies classes et les lois véritables ne peut s'effectuer que par des hypothèses qui demeurent soumises au contrôle de l'expérience.

•2" Recherche nE l'hahmonie.

Considérons maintenant le besoin d'unité dans son application à la recherche de l'harmonie. L'harmonie se manifeste dans les rapports qui relient des effets à lenrs causes, des conséquents à leurs antécédents, des moyens à un but, des membres à un organisme, des fonctions subordonnées à une fonction principale. Saisir ces rapports est un des éléments essentiels du génie; et plus la science se développe, plus les rapports se manifestent dans toute leur étendue. Le fait de la pesanteur de l'air et des relations de cette pesanteur avec les corps plongés dans l'atmosphère ayant été constaté, on a trouvé là l'explication d'une multitude de phénomènes. Depuis que nous sommes en possession de la théorie mécanique de !a chaleur, l'influence du soleil sur le développement de la vie à la surface du globe n'est plus une simple donnée d'observation, mais la manifestation d'une des principales harmonies de l'univers physique , et les conséquences de celle décou-

^ verte sont loin sau(- doute d'être encore épuisées. Pythaire, comniejc l'ai dit, a le premier, à notre connaissance,

F affirmé d'une manière précise le caractère harmonique du

monde. Dans les temps modernes, Leibnitz a développé cette pensée avec éclat, dans sa théorie de l'harmonie préétablie et dans sa doctrine des monades. En vertu de l'harmonie préétablie, chaque monade réfléchit l'univers, c'est-à-dire qu'il n'est pas un seul des éléments du monde qui ne subisse l'action de tous les autres, et qui réciproquement n'agisse sur tous. La même idée a été exposée, avec beaucoup de charme, dans l'introduction des Etudes de la nature de Bernardin de Saint-Pierre. Il raconte comment il avait conçu le projet de faire l'histoire complète d'un fraisier qui croissait sur sa fenêtre, et comment il arriva à reconnaître que l'histoire entière de cette seule plante dépasserait de beaucoup les forces d'un homme, puisqu'il faudrait constater ses rapports innombrables, non seulement avec tous les insectes qui la visitent, tous les animaux microscopiques qui l'habitent, mais encore avec l'air, le soleil, toute la nature en un mot.

La recherche de l'harmonie s'égare souvent dans la considération de rapports imaginaires et devient ainsi l'origine d'hypothèses fausses. La théorie si longtemps régnante, qui plaçait la terre immobile au centre du monde et cherchait à déterminer les rapports de tous les mouvements du ciel avec ce centre supposé, offre un grand exemple des erreurs de cette espèce. Si l'opinion populaire qui établit un rapport entre l'état de l'atmosphère et les phases de la lune est contredite par l'observation, c'est encore là un exemple d'un rapport fau\. L'astrologie tout entière était basée sur des conceptions de cette nature.

L'idée de l'harmonie générale des phénomènes doit être toujours présente à la pensée du savant dans le choix de

ses hypothèses ; Toubli est ici une cause de fautes graves. Le botaniste, par exemple, occupé à faire la géographie des plantes, se tromperait bien souvent s'il oubliait de tenir compte de Faction des vents, des courants d'eau, des insectes et des autres animaux qui ont pu transporter des semences, c'est-à-dire s'il négligeait de considérer les rapports qui unissent la vie végétale, d'une part aux phénomènes physiques, et de l'autre à la vie animale. Le géologue ne doit pas oublier les rapports possibles de la terre avec l'état des diverses régions du ciel. On trouve dans les régions du nord de l'Europe les fossiles de végétaux qui n'existent maintenant que dans des climats plus méridionaux, et l'histoire des glaciers, telle qu'on la fait aujourd'hui, semble établir le fait de variations considérables dans la température du globe. Poisson a émis la pensée que le système solaire dont notre terre fait partie se déplace et en se déplaçant s'approche ou s'éloigne de certaines constellations, ce qui modifie sa température *. L'hypothèse , je le crois , n'est pas vérifiable dans l'état actuel de l'astronomie, mais il est certain qu'on risquerait de s'égarer si l'on refusait de tenir compte, à titre d'explication possible, des considérations de cette nature. L'étude de l'atmosphère terrestre appartient spécialement au physicien et au chimiste; mais elle demeure incomplète si l'on néglige les rapports de l'atmosphère avec la vie organique, si l'on ne tient pas compte des germes vivants qui paraissent être répandus avec profusion dans l'air, et avoir une influence marquée sur sa transparence.

1. Annales de chimie et de physique, tome LXIV. — Voir Bordas Demoulin. Le cartésianisme t tome I, p. 315.

D'une manière générale l'hypothèse qui se renferme dans la considération d'une seule classe de phénomènes risque d'avoir une base étroite et fausse ; il faut toujours avoir en vue le rapport de chacune des parties du monde avec l'ensemble. Pour ne pas l'oublier, qu'on se rappelle les monades de Leibnitz et le fraisier de Bernardin de Saint- Pierre.

3® Recherche de la slmpliqté.

La tendance à l'unité se manifeste par l'eflFort de la pensée pour atteindre le plus petit nombre possible de lois et d'éléments. A égalité d'explication des phénomènes, les savants préfèrent l'explication la plus simple. L'histoire de la science établit que c'est dans cette voie que se trouve la vérité, et justifie ainsi la devise de Boerhave : « Le simple estle signe du vrai. » C'est le développement de l'astronomie qui nous offre ici les exemples les plus illustres et les plus abondants. Alphonse, roi de Castille, était choqué de la multitude de cercles et d'épicycles dans lesquels on faisait mouvoir les corps célestes pour expliquer les apparences du ciel, et il exprima un jour sa pensée à cet égard par ces paroles vives : « Si Dieu m'avait appelé à son conseil, les choses eussent été dans un meilleur ordre. » Le mot du Garo de La Fontaine se trouvait ici à sa place, parce que le roi de Castille ne visait pas dans sa parole l'œuvre du Créateur, mais les théories embarrassées au moyen desquelles on voulait en rendre compte. Kopernik fut choqué, comme le roi Alphonse, de l'extrême complication du système de Ptolémée ; c'est ce qui le décida à parcourir les écrits des anciens, pour voir s'il n'y

découvrirait pas quelques théories plus simples. La lutte entre la doctrine nouvelle et les svstèmes anciens dura jusqu'à répoque des découvertes de Newton, qui mirent liors de doute, pour le monde savant tout entier, les théories de Kopernik. Le grand argument employé par les défenseurs de la doctrine nouvelle dans cette lutte prolongée fut la simplicité relative des explications de Kopernik. Galilée en appelle plusieurs fois au principe que la nature ne fait pas intervenir beaucoup de causes pourréaliser ce qui peut se faire avec un nombre moindre *« (îe n'est pas seulement dans la lutte relative au nïouve — ment de la terre que Galilée fait usage de cette pensée, L 1 énonce formellement, et d'une manière générale, la règl^ de méthode que la recherche du simple doit être le pria — cipe directeur des hypothèses : « Les lois de la nature , dit-il, sont les plus simples qu'il se puisse : il n'est pm^s possible de nager mieux que les poissons ou de voler mieux que les oiseaux. Elevons donc notre pensée jusqu''/i la règle la plus parfaite et la plus simple ; nous formerons; la plus vraisemblable des hypothèses. Suivons-en curieusement les conséquences ; que les mathématiques les transforment sans scrupule en théorèmes élégants, nous ne risquons rien. La géométrie a étudié déjà bien des courbes inconnues à la nature et dont les propriétés ne sont pas moins admirables ; c'est à elle seule aussi qu'appartiendront nos résultats, si l'expérience ne les confirme pas *. » Descartes reconnaît que le système de ïycho peut rendre raison des apparences célestes aussi bien que

Page 1