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Exposition du système du monde, livre III, chap. ii

3. Voir les pages 12, 15, 16, 25, 31, 35, 91, 128, 375, de la troisième édition.

fluides impondérables distincts ; des mouvements produits par les corps pondérables dans ce fluide unique, et non des particules matérielles tantôt d'une espèce, tantôt d'une autre, émises par eux : voilà, sans aucun doute, ■des notions plus satisfaisantes pour Tésprit, parce qu'elles sont plus en rapport avec celles que nous fournissent les sensations dont, comme pour l'ouïe, nous avons pu nettement discerner la cause; parce qu'elles sont plus d'accord avec les faits observés; parce que, enfin, elles convergent davantage vers cette unité que nous aimons à chercher dans l'ordre physique. Un atome pesant, un fluide éthéré remplissant l'univers, un mouvement dans ce fluide produit par l'atome : c'est simple, c'est grand, c'est vrai peut-être *. »

Vingt années plus tard, M. de La Rive abordait le même sujet avec des développements nouveaux :

« La fin du dernier siècle et le commencement de celui- <îi avaient amené une transformation remarquable dans l'étude des sciences expérimentales. Par l'effet d'une réaction contre l'esprit de système dont on avait abusé, les hommes de science n'avaient plus voulu d'autres guides que l'observation et l'expérience. Cette méthode les avait conduits à établir entre les différentes parties des sciences des distinctions bien tranchées qui faisaient de chacune un tout complet et isolé. Ainsi, la lumière, la chaleur, l'électricité, le magnétisme, l'affinité chimique, étaient considérés comme les effets d'agents distincts doués de propriétés spéciales. Ce n'est pas à nous qui

1. Discours prononcé à l'ouverture de la trentième session de la Société helvétique des sciences naturelles, réunie à Genève, le 11 août 1845, p. 28.

en avons largement profité à méconnaître les grands résultats qu'a produits , entre les mains de tant de savants illustres, cette analyse rigoureuse et serrée des phénomènes de la nature. Mais, à partir de 1815 , une nouvelle direction est imprimée à la marche de la science : au besoin de distinguer vient se substituer •celui de rapprocher. Deux faits scientifiques sont la première manifestation de cette nouvelle tendance et inaugurent brillamment le début de ce demi-siècle dont nous touchons aujourd'hui le terme. Je veux parler des recherches si remarquables par lesquelles Fresnel réussit à démontrer d'une manière irréfragable ce qui n'était encore que soupçonné, à savoir que la lumière n'est que le résultat d'un mouvement, et de l'importante découverte par laquelle Œrstedt parvint à établir la liaison entre l'électricité et le magnétisme. Ce fut là le double point de départ des nombreux travaux qui, aboutissant de nos jours à la théorie mécanique de la chaleur, ont fait découvrir entre les différentes forces physiques des rapports multipliés, et substituer dans l'idée qu'on doit se faire de leur nature la notion de mouvements à celle d'agents distincts. Nous pouvons même entrevoir déjà le moment où elles arriveront à n'être plus considérées que comme des modifications d'une force unique, et où un nouveau Laplace pourra, comme l'auteur de la Mécanique céleste l'a fait pour les phénomènes du ciel, ramener aux lois de la simple mécanique tous les phénomènes de la nature inorganique*. »

l. Discours prononcé, le 21 août 1865^ à l'ouverture de la quaranteneuvième session de la Société helvétique des se iencesnatureles réunie à Genève, p. 3 et 4.

Laplace avait signalé lui-même, soit dans son ou\Tage sur le calcul des probabilités, soit dans son Exposition du système du Monde ^ la possibilité d'arriver un Jour à ramener à Tunité supérieure d'une mécanique universelle le mouvement moléculaire et le mouvement des astres.

L'importance exceptionnelle des travaux de Fresnel doit fixer l'attention sur les procédés logiques au moyen desquels il a établi, ou plutôt, ainsi qu'il le reconnaît luimême loyalement, renouvelé et confirmé la théorie des ondulations. Son Mémoire sur la diffraction de la lu-mière fut couronné par l'Académie des sciences, en 1819. La Commission de l'Académie présenta son rapport à l'unanimité ; elle renfermait cependant, sur cinq membres, trois partisans déclarés de la théorie de l'émission : Laplace, Biot et Poisson. Ce mémoire porte cette épigraphe : iVa/wrû simplex et fecunda. Je transcrirai ici une partie de l'introduction, qui renferme un excellent traité delà méthode,, écrit par un homme des plus compétents :

« Avant de m'occuper spécialement des phénomènes^ nombreux et variés compris sous la dénomination commune de diffraction^ Je crois devoir présenter quelques considérations générales sur les deux systèmes qui ont partagé Jusqu'à présent les savants relativement à la nature de la lumière. Newton a supposé que les moléculeslumineuses lancées des corps qui nous éclairent arrivent directement Jusqu'à nos yeux, où elles produisent, par leur choc, la sensation de la vision. Descartes, Hooke, Huyghens et Euler ont pensé que la lumière résultait des vibrations d'un fluide universel extrêmement subtil, agité par les mouvements rapides des particules des corps lumi-

aeux, de la même façon que Tair est ébranlé par les vibrations des corps sonores ; de sorte que, dans ce système, ce ne sont plus les molécules du fluide en contact avec le corps lumineux qui parviennent à Torgane de la vue, mais seulement le mouvement qui leur a été imprimé.

« La première hypothèse a l'avantage de conduire à des conséquences plus évidentes, parce que l'analyse mécanique s'y applique plus aisément : la seconde, au contraire, présente sous ce rapport de grandes difficultés. Mais, dans le choix d'un système on ne doit avoir égard qu'à la simplicité des hypothèses ; celle des calculs ne peut être d'aucun poids dans la balance des probabilités. La nature ne s'est pas embarrassée des difficultés d'analyse^ et n'a évité que la complication des moyens. Elle parait s'être proposé de faire beaucoup avec peu : c'est un principe que le perfectionnement des sciences physiques appuie sans cesse de preuves nouvelles ^ .

« L'astronomie, l'honneur de l'esprit humain, en présente surtout une confirmation frappante ; toutes les lois de Kepler ont été ramenées par le génie de Newton à la seule loi de la gravitation, qui a servi ensuite à expliquer et même à découvrir les perturbations les plus compliquées et les moins apparentes des mouvements planétaires.

« Si l'on s'est quelquefois égaré en voulant simplifier

i. Si la chimie» dans ses progrès, parait faire une exception à cet égard^ cela tient sans doute à ce qu'elle est encore peu avancée^ malgré les pas rapides qu'elle a faits depuis trente ans. Mais on peut déjà remarquer que les proportions des nombreuses combinaisons qu'elle présente^ qui avaient paru d'abord soumises chacune à des lois particulires, sont embrassées maintenant dans des règles générales d'une ^nde simplicité. (Note de Fresnel.)

les éléments d'une science, c'est qu'on a établi des systèmes avant d'avoir rassemblé un assez grand nombre de faits. Telle hypothèse, très simple quand on ne considère qu'une classe de phénomènes, nécessite beaucoup d'autres hypothèses lorsqu'on veut sortir du cercle étroit dans lequel on s'était d'abord renfermé. Si la nature s'est proposé de produire le maximum d'effets avec le minimum de causes, c'est dans l'ensemble de ses lois qu'elle a dû résoudre ce grand problème.

« Il est sans doute bien difficile de découvrir les bases de cette admirable économie, c'est-à-dire les 'causes les plus simples des phénomènes envisagés sous un point de vue aussi étendu. Mais, si ce principe général de la philosophie des sciences physiques ne conduit pas immédiatement à la connaisance de la vérité, il peut néanmoins diriger les efforts de l'esprit humain, en l'éloignant des systèmes qui rapportent les phénomènes à un trop grand nombre de causes différentes, et en lui faisant adopter de préférence ceux qui , appuyés sur le plus petit nombre d'hypothèses, sont les plus féconds en conséquences. Sous ce rapport, le système qui fait consister la lumière dans les vibrations d'un fluide universel a de grands avantages sur celui de l'émission. »

(Suit la preuve, en onze pages, de la complication du système des émissions, et de la simplicité relative de celui des ondulations.)

(( La multiplicité, la complication des hypothèses n'est pas le seul défaut du système de l'émission. En admettant même toutes celles que je viens d'énoncer, je ferai voir, dans la suite de ce mémoire, qu'on ne parvien-

(Irait pas à Texplication complète des phénomènes, et que la seule théorie des ondulations peut rendre compte de tous ceux que présente la diffraction de la lumière *. m

On voit quelle a été l'origine d'une des théories qui ont renouvelé la science moderne. Observer, supposer, vérifier : telle est la méthodfe de Fresnel. Supposer, en préférant les explications les plus simples : tel est pour lui le principe directeur des bonnes hypothèses. On remarquera qu'il argumente bien du fait que le système des ondulations explique des phénomènes dont la théorie de l'émission ne rend pas compte, mais c'est pour lui l'argument secondaire ; tout l'effort de sa pensée consiste à démontrer que sa doctrine est plus vraie que celle qu'il veut remplacer, parce qu'elle est plus simple.

Lavoisier opposa à la doctrine du phlogistique les résultats de l'emploi de la balance, qui a créé la chimie moderne. Sûr de ses expériences, il attaqua de front la doctrine reçue, en lui opposant cet argument : « L'intervention du phlogistique n'est point nécessaire pour expliquer les faits ; c'est une supposition à rejeter, parce que, loin de simplifier la théorie, elle la complique ^. » C'était uoe apphcation directe de la règle de Newton et de Fresnel.

La physiologie moderne n'obéit pas moins que l'astronomie, la physique et la chimie au besoin rationnel de simphfier Ja science. Aux actions indéfiniment diverses d'une force vitale inconnue, il s'agit de substituer un petit nombre de lois rattachées aux propriétés d'un petit nombre

1. Œuvres complètes d'Augustin Fresnel, tome I, p. 217 à 261.

2. Leçon publique de M. Marignac, faite à Genève, le 2 mars 1875.

i50 PRINCIPES DIRECTEURS DES HYPOTHÈSES

d'éléments. « Les progrès de cette science, dit M. Claude Bernard, tendent à déterminer les propriétés et les conditions d'existence des éléments organiques qui constituent les radicaux physiologiques de la vie. » Et ailleurs : « L'objet de la physiologie générale sera de distinguer expérimentalement trois éléments absolument inséparables (le nerf sensitif, le nerf moteur et le muscle) et de montrer que c'est de leurs propriétés physiologiques élémentaires que se déduisent les explications de tous les phénomènes nerveux les plus complexes *. »

Voilà donc des savants connus par le nombre et la valeur de leurs découvertes, qui nous livrent eux-mêmes leur secret, en nous indiquant les principes directeurs de leurs travaux. Ce sont pour ainsi dire des horlogers qui ouvrent une montre et mettent à nu sous nos yeux le ressort moteur du mécanisme. D'autres savants se bomeDi à suivre le courant, à obéir à l'instinct de la raison et à l'impulsion de leurs devanciers, sans se rendre compte d'où vient l'esprit dont ils sont animés; mais, lorsqu'ils se croient de purs observateurs, lorsqu'ils affirment se placer devant les faits, en l'absence de tout principe directeur de la pensée, ils se font illusion. Leur œuvre rend témoignage contre eux. Dès qu'ils s'élèvent à une théorie quelconque, ils cherchent l'unité dans quelquesunes de ses manifestations. Tout le monde admet que la généralisation est un progrès de la science ; or généraliser, c'est tendre à l'unité. L'expérience est la base nécessaire et le contrôle obligatoire de toute affirmation scientifique;

1 . Rapport sur les progrès et la marche de la physiologie générale en France, p. 9 et 15.

mais, dès que la pensée entreprend d'expliquer les faits constatés par Texpérience, elle est dirigée, qu'elle le sache ou qu'elle Tignore, par la recherche de la simplicité et de l'harmonie.

La question se compliquerait si nous abordions ici le <lomaine de la psychologie. La science a pour mission -de rechercher la simplicité et l'harmonie des lois du monde spirituel comme des lois de la nature ; mais l'existence de libertés relatives qui peuvent violer les lois, sans échapper définitivement à leur empire, place l'étude dans des conditions spéciales. Les considérations de cet ordre m'éloigneraient du but direct de mon étude. Ce but sera d'autant mieux atteint qu'il le sera dans le domaine des sciences mathématiques, physiques et naturelles, parce que ce domaine est celui d'où l'on a tenté le plus souvent d'exclure totalement l'hypothèse et les principes directeurs de la pensée.

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