Philosophical Works, tome I, p
NAVILLE. i i
i&2 PRINCIPES DIRECTEURS DES HYPOTHÈSES
Tabandon de ce point de vue, et du retour à l'idée de propriétés essentielles des différentes matières, retour qui devait caractériser la physique, à la fin du xvm® siècle. A la suite de considérations générales sur ce qu'il faut entendre par la nature et la force des créatures, il écrit : « C'est par là que tombent les attractions proprement dites et autres opérations inexplicables par les natures des créatures, qu'il faut faire effectuer par miracle, ou recourir aux absurdités, c'est-à-dire aux qualités occultes scolastiques, qu'on commence à nous débiter sous le spécieux nom de forces, mais qui nous ramènent dans le royaume des ténèbres. Ce^tinventa fruge glandibus vesci. Du temps de M. Boyle et d'autres excellents hommes qui fleurissaient en Angleterre, sous les commencements de Charles II, on n'aurait pas osé nous débiter des notions si creuses. J'espère que ce beau temps reviendra, sous un aussi bon gouvernement que celui d'à présent, et que les esprits, un peu trop divertis par le malheur des temps, retourneront à mieux cultiver les connaissances solides. Le capital de M. Boyle était d'inculquer que tout se faisait mécaniquement dans la physique. Mais c'est un malheur des hommes, de se dégoûter enfin de la raison même et de s'ennuyer de la lumière *. »
La recherche du simple est donc si peu, en chimie, le résultat de l'observation et de l'expérience, que l'observation et l'expérience ont eu pour effet de multiplier les corps simples. Nous voyons ici la raison s'obstiner pour ainsi dire dans la recherche de l'unité, et peut-être avec
i . Cinquième écrit de M. Leibnitz, ou réponse à la quatrième répliqua de M, Ctarke, § 113 et 114. Edition Erdmann, p. 777.
excès, car l'idée de la parfaite similitude des atomes primitifs pourrait bien être l'abus et non le légitime usage de la r^herche de l'unité.
La physique, au début de ce siècle, admettait, comme nous l'avons déjà vu, l'existence de plusieurs fluides à propriétés spéciales. Les découvertes d'Œrstedt et d'Ampère sur les rapports de l'électricité et du magnétisme, les travaux de Fresnel sur la lumière, les rapports précisés, par la science contemporaine, entre la chaleur et le mouvement, ont donné une autre direction aux recherches, et mis en honneur la pensée d'un fluide unique. Nous avons entendu M. de La Rive signaler le fait. L'idée de l'unité d'un fluide dont les mouvements divers constitueraient la chaleur, la lumière et le magnétisme est-elle née des travaux scientifiques de l'époque contemporaine indiqués par ce savant? Assurément pas. Toute l'école cartésienne a affirmé au xvn* siècle et au commencement du XVIII' que la chaleur, abstraction faite de la sensation, n'est qu'un mouvement, que la lumière est une action et non une substance ; elle a affirmé l'unité primitive de la matière pondérable et de la matière impondérable. Lé système du monde dans lequel Descartes, imbu d'une fausse méthode, s'est livré à son imagination en croyant faire des déductions d priori^ a succombé devant les résultats de la science expérimentale ; mais le principe directeur de Descartes : la recherche de l'explication de tous les phénomènes physiques par des lois mécaniques *, . a inspiré les hypothèses qui ont constitué la science con-
1. Voir, dans la Revue scientifique du 15 mai 1875, un article sur les origines de la physique moderne.
temporaine. Les prolégomènes de Fresnel s'opposent absolument à ce qu'on considère l'influence de l'école cartésienne comme étrangère à la production de*la physique moderne ; et il n'est pas admissible que les auteurs de la théorie mécanique de la chaleur n'aient pas subi directement, ou par des intermédiaires, l'influence de cette école. On voit donc qu'en physique, ainsi qu'en chimie, la recherche de l'unité a précédé sa confirmation expérimentale.
L'astronomie moderne nous ofire un grand exemple de la même vérité. Newton pensait, comme nous l'avons déjà dit, que le système du monde tel qu'il existe devait, sous l'empire des lois qui nous sont connues, s'altérer à la longue, et exiger une nouvelle intervention de la puissance créatrice. Laplace a réussi à démontrer que les lois connues suffisent pour remédier aux altérations signalées et pour assurer, au moins pour une période d'une longueur immense, la stabilité du système du monde. C'est un progrès manifeste dans la conception de l'harmonie et de l'unité. Cette haute conception, Laplace l'a démontrée par l'observation et le calcul ; mais est-ce à l'observation fécondée par le calcul qu'elle doit son origine première ? En aucune sorte. On peut voir dans Maclaurin * que la thèse de Laplace était soutenue par Leibnitz contre les newtoniens. Laplace, sans doute^ n'ignorait pas Leibnitz ; et nous savons, du reste, que, de son propre aveu, il était placé sous l'influence du sentiment naturel à la raison qui l'a fait se complaire dans la simplicité des hypothèses.
1. Exponition des découvertes philosophiques de M , le chevalier Newton, livre I, chap. iv, p. 87.
Divers savants contemporains, entre lesquels M. Rol)ert Mayer occupe la première place, ont émis la théorie de la constance de la force et de la transformation des mouvements. Si Ton s'arrête aux premières apparences, on pourra croire que cette théorie est née de la découverte de l'équivalent mécanique de la chaleur, et de la ;généralisation de cette belle découverte. Il n'en est point ainsi. Descartes avait affirmé la permanence du mouvement de l'univers *. Il fut contredit par Newton, qui écrit, dans la trente et unième des questions placées à la suite de son Optique : « Le mouvement peut naître et périr Il n'y a pas toujours la même quantité de mouvement dans le monde. » Et plus loin, dans la même «question, en écartant le cas de l'élasticité : « Si deux corps 4gaux, allant directement l'un vers l'autre avec des vitesses égales, se rencontrent dans le vide, par les lois du mouvement, ils s'arrêteront à l'endroit où ils viendront ^ se rencontrer, perdront tout leur mouvement et demeureront en repos. » Clarke ayant soutenu la même thèse, Leibnitz lui répondit : « J'avais soutenu que les forces actives se conservent dans le monde. On m'objecte que -deux corps mous, ou non élastiques, concourant entre <eux, perdent de leur force. Je réponds que non. Il est vrai que les touts la perdent par rapport à leur mouvement total; mais les parties la reçoivent, étant agitées intérieurement par la force du concours. Ainsi ce défaut n'arrive qu'en apparence. Les forces ne sont pas détruites, mais dissipées parmi les parties menues. Ce n'est
1. Voir en particulier Le mondb, chap. III, et les Principes > de la -Philosophie, partie II, § 36.
pas les perdre, mais c'est faire comme ceux qui changent la grosse monnaie en petite. Je demeure cependant d'accord que la quantité du mouvement ne demeure point la même, mais j'ai montré ailleurs qu'il y a de la différence entre la quantité du mouvement et la quantité de la force *. » Leibnitz avait rectifié la théorie de Descartes en indiquant la manière dont la vitesse doit entrer dans les calculs. Il avait établi que ce n'est pas la quantité mv, c'est-à-dire la masse multipliée par la vitesse, qu'on retrouve toujours la même, mais la quantité mi;', c'està-dire la masse multipliée par le carré de la vitesse. Mais, pour le fond et l'essentiel, la théorie de la constance de la force a été soutenue par l'école cartésienne, dès le milieu du xvn* siècle, et reproduite en termes clairs et précis, avec un correctif nécessaire, dans une discussion qui date de 1715.
Les idées fondamentales de la physique moderne ont donc deux cents ans de date. La confirmation expérimentale devait se faire longtemps attendre, et n'est point achevée encore ; mais avant de confirmer une idée scientifique il faut l'avoir. Partout et toujours, l'affirmation de l'unité et de l'harmonie en a devancé la preuve. L'empirisme est aussi incapable d'expliquer l'histoire de la science, qu'il est impuissant, malgré les efforts désespérés qu'il a tentés pour cela, à ramener les notions mathématiques à une origine sensible. Toute science qui ne repose pas sur l'observation des faits est une science vaine ; mais les hypothèses explicatives se produisent sous l'influence de principes que la pensée ne reçoit pas
i. Cinquième éait § 99. Edition Erdinann^ p. 775.
du dehors, et qui sont le patrimoine de l'esprit humain. La recherche de l'unité, dans ses manifestations diverses, est la source de la science ; la faire sortir de l'observation, c'est prendre les effets pour les causes. Les tendances de la raison vers l'unité, l'harmonie, la simplicité, sont les ailes de la pensée, et c'est parce que la pensée a des ailes qu'il est nécessaire, pour emprunter . une image à Bacon, de lui donner pour lest le plomb de l'expérience. Modérer par l'usage de ce plomb l'essor trop hardi de l'esprit scientifique dans les explications de la nature fut le rôle des physiciens de la fin du ïvin* siècle et du commencement du xix®. Les conceptions cartésiennes de l'unité de la matière, de la constance de la force, de la transformation du mouvement, se produisirent à une époque où les données expérimentales manquaient pour asseoir des théories solides ; aussi , trop pressés d'établir des théories complètes, les savants se livrèrent à la construction de systèmes imaginaires. La tendance empirique prévalut ensuite ; on s'arrêta à la diversité des phénomènes sans chercher leurs rapports. On considéra la lumière, la chaleur, l'électricité, le magnétisme, l'affinité, comme les eflfets d'agents distincts, doués de propriétés spéciales. Au point de vue de la théorie générale de la nature, c'était un recul ; mais il était utile, à cette époque, de concentrer l'attention sur la nature propre et la diversité des phénomènes, afin d'établir une base d'analyse sérieuse pour la synthèsa future. L'esprit humain a des audaces parfois trop grandes ; il convient de retenir son élan pour lui ménager un vol, non pas plus élevé, mais plus sûr. L'organisation
de la nature est conforme à celle de la pensée, sans quoi la science serait impossible. L'harmonie qui est la loi de notre intelligence est aussi la loi suprême des mouvements du ciel et de la terre.
Toutes les sciences ont une même méthode fondamentale, et sont placées sous Tinfluence des mêmes principes directeurs. L'étude directe de ces principes appartient à la philosophie, qui n'est que l'esprit de la science prenant conscience de lui-même et affirmant ce qu'il suppose. Ici se manifeste le vrai rapport de la philosophie et des sciences particulières. Les prétentions du rationalisme, manifestées dans la construction d priori^ sont justement rejetées ; mais le rationalisme est une philosophie et non la philosophie. La philosophie fortifie la raison dans sa confiance en l'unité, manifestée par l'harmonie des phénomènes. Si, fidèle à la méthode vraie, elle se borne à diriger des hypothèses qui demeurent absolument soumises au contrôle de l'expérience, elle maintient les sciences dans la bonne voie. Quand la méthode sera bien comprise, on ne confondra plus les principes directeurs de la recherche avec des principes dont on puisse déduire un système. Au lieu d'opposer les philosophes aux savants, on reconnaîtra la profonde harmonie de la science générale qui fortifie en les étudiant les éléments de la raison, et des sciences particulières qui fécondent par ces éléments les données de Texpérience.