CHAPITRE IV
La tendance à Tunité manifestée dans l'induction, dans la recherche de Tharmonie et dans la recherche de la simplicité, est le principe directeur des hypothèses scientifiques et le postulat général de la science. On ne doit pas s'étonner que cette direction de la pensée soit sujette à de grands écarts. Le problème général de la science, comme Aristote déjà l'indiquait, est de concilier le multiple qui nous est révélé par l'expérience avec l'unité que réclame la raison. Cette pensée a donné naissance à cette maxime que nous rencontrons au moyen-âge : « Il ne faut pas multiplier les êtres au delà de la nécessité. » Entia non sunt multiplicanda prœter necessitatem. Ne pas multiplier les êtres, c'est la devise de la raison ; s'arrêter dans la recherche du simple en présence de la nécessité, c'est-à-dire de l'impossibilité de réduire à l'unité des éléments véritablement divers, c'est la constatation des droits de l'expérience. C'est ainsi par exemple que les cartésiens, qui auraient pu être tentés d'expliquer la
lumière comme le son par des vibrations de Fair, auraienl dû s'arrêter devant le fait bien constaté que la lumière se propage dans le vide, où ne se produisent pas les ondes sonores. On oublie trop souvent les droits de rexpérience, on ne s'arrête pas devant la nécessité. Un des plus grands défauts des esprits systématiques, défaut que Bacon a signalé avec énergie, consiste à tirer prématurément des conclusions générales. On est ébloui par une idée nouvelle, et Ton s'écrie : Tout est là ! C'est pourquoi il n'est guère de grande découverte qui ne traîne après elle, comme son ombre, quelque grande erreur. Un autre défaut, voisin du précédent, est de chercher l'uniformité, là où il ne faut chercher que l'unité d'harmonie. « La vraie simplicité atteinte dans la nature, dit avec raison M. Hirn, c'est que la diversité des éléments et des lois converge en un tout harmonieux que l'homme ne peut qu'admirer, mais qu'il ne peut concevoir à priori \ » Si l'on cherche l'uniformité, l'identité des éléments au lieu de leur harmonie, on s'égare souvent, en rêvant des réductions et des transformations imaginaires. L'histoire est riche en enseignements sous ce rapport; nous nous bornerons à quelques exemples significatifs.
Les tentatives de réductions impossibles ont une double origine, une origne mathématique ou spécialement rationnelle, et une origine empirique. Commençons par les écarts de savants formés sous l'influence prépondérante des mathématiques.
1. Conséquences philosophiques et métaphysiques de la thermodynami' quSf p. 363.
ABUS DE LA RECHERCHE DE L'UNITÉ i7t
1** Origine rationnelle.
Dans sa tentative pour expliquer tous les phénomènes du monde, Descartes se trouve placé, comme nous le sommes encore aujourd'hui, en présence de trois élé~ ments irréductibles les uns aux autres par les procédés légitimes de la science : Tesprit, ou le sujet des faits de conscience; la matière, ou Tobjet auquel se rapportent nos représentations sensibles ; la vie, dont la conception, pleine de difficultés, est celle d'une spontanéité qui n'est ni le mécanisme de la matière ni l'activité consciente de l'esprit. Sous l'empire du besoin d'unité que personne n'a éprouvé plus que lui. Descartes se défait d'abord de la vie par la doctrine de l'automatisme des êtres animés. Reste la dualité de l'esprit et du corps. Dans ses explications physiques, il est bien obligé de supposer la qualité essentielle des corps qui est la résistance dans l'espace * ; mais, dans ses théories générales, il oublie cette qualité jusqu'à la supprimer entièrement, pour ne conserver dans la conception du corps que la pure idée de la forme. Il dit : « J'ai considéré en général toutes les notions claires et distinctes qui peuvent être en notre entendement touchant les choses matérielles , et n'en ayant point trouvé d'autres, sinon celles que nous avons des figures, des grandeurs et des mouvements, et des règles suivant lesquelles ces trois choses peuvent être diversifiées l'une par l'autre, lesquelles règles sont les principes de la géométrie et des mécaniques, j'ai jugé qu'il