Le monde j ou traité de la lumière, chap. VI
fallait nécessairement que toutes les connaissances que les hommes peuvent avoir de la nature fussent tirées de cela seul *. » Il admet Tidentité de la matière et de rétendue, d'où il conclut la négation du vide. Il ne nie pas seulement Texistence du vide, mais sa possibilité. Aussi, lorsqu'on lui demande ce qui arriverait si l'on pouvait enlever de l'intérieur d'un vase toute la matière qui y est contenue, il répond sans hésiter que les parois du vase se toucheraient ^ Voilà donc la physique réduite à la géométrie, c'est-à-dire, au fond, la négation de la réalité des corps. C'est la conséquence ouvertement tirée par Malebranche, qui affirme, au point de vue philosophique, l'identité du corps et de la pensée. Ainsi les trois éléments : la matière, la vie, l'esprit, sont réduits à l'intelligence seule ; l'unité est faite. C'est là l'origine de la méthode fausse qui a si gravement compromis l'œuvre du génie de Descartes. Ayant ramené, sans bien s'en rendre compte, toute existence à la seule pensée, il en conclut que la pensée seule, sans aucun recours à Texpérience, peut construire le système de l'univers. C'est pourquoi, en terminant son livre des Principes de la philosophie^ dans lequel il affirme avoir expliqué tous les phénomènes de la nature, il écrit : « Je pense qu'on doit reconnaître que j'ai prouvé par démonstration mathématique toutes les choses que j'ai écrites, au moins les plus générales ^ »
Un autre esprit, formé, comme celui de Descartes,
\ . Principes de la philosophie, partie IV, § 203. 1. Principes de la philosophie, partie II, § 18. 3. Principes de la philosophie ^ partie IV, § 206.
par la culture spéciale des mathématiques, va nous offrir un deuxième exemple des erreurs dans lesquelles entraîne une recherche trop hâtive de l'unité. Les éléments au moyen desquels le calcul rend compte du mouvement des^ astres sont au nombre de trois : la disposition de la matière en masses séparées par des distances déterminées, la gravitation, et une force d'impulsion qui, combinée avec la gravitation, produit le mouvement des planètes selon la ligne de leurs orbites. En cédant à cet amour de la simplicité qu'il reconnaissait comme un des attributs de l'esprit humain, Laplace crut, un jour, pouvoir tout ramener à la seule loi de la gravitation combinée avec la disposition de la matière. Si l'on suppose les corps soumis à la seule loi de la gravitation, en vertu de laquelle ils se portent les uns vers les autres, on admet à première vue qu'ils se réuniront tous en une même masse. Cette réunion, dans tous les cas, ne sera pas immédiate. Supposons primitivement trois corps inégaux dont l'un soit sensiblement plus petit que les deux autres. Au moment où les trois corps commenceront à être soumis à la loi de la gravitation, le plus petit ne se portera directement ni vers l'un ni vers l'autre des deux autres corps; il suivra une ligne moyenne qui sera la résultante des deux forces auxquelles il se trouvera soumis. Laplace crut qu'il pouvait résulter ainsi de l'effet de la gravitation des circulations permanentes, et il écrivit : « L'attraction seule suffit pour expliquer tous les mouvements de cet univers *. » Une étude plus attentive du sujet lui fit
t. Exposition du système du monde, livre V, chap. vi.
reconnaître qu'il s'était trompé ; et il effaça dans sa einquième édition cette erreur qui figure dans la quatrième. L'erreur était née manifestement de la tendance à l'unité franchissant les bornes dans lesquelles devaient la renfermer les données du problème à résoudre.
2** Origine empirique.
Considérons maintenant un exemple contemporain de ces essais de réductions téméraires formés sous l'influence de l'empirisme.
La vie se manifeste à la surface de notre globe par une multitude indéfinie de plantes et d'animaux. L'étude de ces individus innombrables fait reconnaître qu'un grand nombre d'entre eux offrent un type analogue, et qu'on voit ces individus similaires sortir les uns des autres par voie <le génération. Ainsi s'est formée en histoire naturelle l'idée de l'espèce. La seule définition précise des espèces naturelles est « l'ensemble des individus qui peuvent être considérés comme ayant procédé, par voie de génération régulière, des mêmes ancêtres, ou d'ancêtres supposés identiques. » Dans la conception la plus généralement admise, les espèces sont une manifestation directe et primitive de la puissance créatrice, ou de la nature des choses. Nous trouvons cependant, dès l'antiquité, une théorie contraire, qui n'admet pas de types réels et réellement divers, mais la simple transformation des êtres vivants par l'influence accidentelle de causes physiques, à partir d'une origine commune. Anaximandre , philosophe de l'école d'Ionie, né vers l'an 600 avant l'ère chrétienne, enseignait que les premiers organismes animaux ont été
produits dans Feau, qu'ils se sont modifiés peu à peu, et que finalement l'homme est un poisson transformé. D'une manière plus générale, les philosophes de l'école d'Ionie n'admettaient pas une diversité primitive des éléments de la nature. Ils exphquaient, non seulement les êtres vivants, mais toutes choses par la transformation d'une substance matérielle unique dont ils prenaient le type, les uns dans l'eau, comme Thaïes, les autres dans l'air, comme Anaximène, d'autres enfin dans le feu, comme Heraclite. Cette doctrine se retrouve un peu à toutes les époques. De nos jours, elle a reparu avec un éclat nouveau dans les travaux de quelques naturalistes contemporains, sous le titre de doctrine de l'évolution ou du transformisme. Le transformisme, conduit à ses conséquences dernières, est le résultat d'une série d'hypothèses qui se caractérisent par une tendance toujours plus prononcée à l'affirmation de l'unité. C'est le seul aspect sous lequel je considère ici ce grave débat. Suivons ces hypothèses dans leur développement successif.
Première hypothèse, — Les espèces considérées comme diverses, mais que les naturalistes réunissent dans un même genre, ont une origine commune, et ne sont que des variétés.
Nous trouvons cette idée émise, en 1822, par Herbert ^ C'est là une hypothèse sérieuse et digne de toute l'attention de la science, parce qu'elle repose sur une base réelle d'induction. Il est en eflfet dûment constaté que des semences végétales prises d'un même individu, ou les pro-
1. Darwin, Esquisse historique, en tête du livre De Vorigine des es^ pèces.
duits d'un même couple animal, peuvent offrir des différences notables, et que ces différences se fixent quelquefois par l'hérédité. Nous voyons que les horticulteurs et les éleveurs de bestiaux peuvent arriver è produire des races. Il est donc légitime de supposer que les types ne sont pas aussi absolument fixes que beaucoup de savants le suppo- / sent, et que les variations possibles dans une même espèce jli ont des limites plus étendues qu'on ne l'admet à l'ordinaire. C'est, je le répète, une hypothèse très plausible. Le problème posé par l'expérience a été fort bien formulé par M. Claude Bernard en ces termes : « trouver les \oh et les conditions de fixité et de variabilité des espèces*. »
Deuxième hypothèse. — Toute la faune et toute la flore ont pu provenir, par voie de génération régulière, de quatre à cinq formes primitives pour chacun des deux règnes ^.
Ceci commence à dépasser les limites d'une induction prudente. En effet, l'on n'a trouvé jusqu'ici, ni dans les êtres actuellement vivants, ni dans les débris fossiles des êtres disparus, les formes intermédiaires que l'observation devrait constater entre les différents types animaux et végétaux, pour justifier la supposition faite. Les partisans de la doctrine répondent que nos connaissances paléonto* logiques sont encore peu avancées, et que ce qui n'a pas été trouvé se trouvera plus tard. Ceci est une supposition de fait qu'on appelle à l'appui de la supposition de doctrine : c'est l'hypothèse élevée à la seconde puissance. Les transformistes réclament pour expliquer la formation de la
1. Rapport sur les progrès et la marche de la physiologie générale en France j p. 111.
2. Darwin^ De Vorigine des espèces» Récapitulation et conclusion^ p. 507 de la traduction Moulinié.
faune et de la flore actuelles, à partir d'un petit nombre de types primitifs, des siècles qui doivent se compter par milliers ou par millions. En théorie, il n'y a aucune raison de leur refuser un espace quelconque de temps. Il faut seulement observer que la doctrine se trouverait soumise à une objection grave, si elle réclamait, pour expliquer les transformations des organismes, un temps qui nous renverrait à une époque où, selon les supputations des géologues, notre globe aurait été incandescent et impropre à la manifestation de la vie. Si Ton réussissait jamais à déterminer, à quelques milliers d'années près, l'époque où la «urface de notre globe était en fusion, la géologie poserait une limite au delà de laquelle la paléontologie n'aurait pas le droit de remonter.
Troisième hypothèse, — Tous les végétaux et tous les animaux sont provenus d'organismes primitifs semblables * .
Il faut entendre la supposition en ce sens qu'à une époque quelconque la terre aurait été couverte de cel- Iules vivantes ; que ces organismes élémentaires, développés sous l'influence de la lumière, de la chaleur, se seraient diversifiés selon le climat, le sol, l'exposition; puis que, par l'eff'et de la concurrence vitale, la nourriture offerte par le globe étant un élément à peu près fixe relativement à la propagation illimitée des organismes, les races les plus aptes à la vie auraient triomphé des autres, de telle manière que le progrès se serait accompli sous l'action de la famine et de la mort. Cette conception est essentielle-
1 . « Tous les êtres organisés qui ont vécu sur la terre peuvent provenir d'une seule forme primordiale. » C'est l'hypothèse présentée par M. Darwin dans la conclusion de son livre sur V Origine des espèces, page 508) sous la forme d'une analogie douteuse.
ment propre à séduire un esprit philosophique. De même que Ton peut admettre théoriquement un atome primitif, origine de tous nos corps simples, on pourrait admettre une cellule unique, origine de tous les êtres vivants. Par la lente formation d'agrégats divers des atomes, le globe aurait été préparé pour l'apparition de la vie ; les lentes transformations d'un organisme élémentaire auraieDt préparé l'apparition de l'homme. Cette pensée est grandiose assurément. Aussi la conclusion de l'ouvrage de M. Darwin, le plus célèbre des adeptes contemporains de la doctrine transformiste, est presque éclairée par un rayon de poésie. « N'y a-t-il pas une véritable grandeur dans cette conception de la vie, ayant été avec ses puissances diverses insufflée primitivement par 4e Créateur dans un petit nombre de formes, dans une seule peut-être, et dont, tandis que notre planète, obéissant à la loi fixe de la gravitation, continuait à tourner dans son orbite, une quantité infinie de formes admirables, parties d'un commencement des plus simples, n'ont pas cessé de se développer et se développent encore? » Mais si cette théorie est de nature à satisfaire l'esprit philosophique , et peut éveiller le sentiment de la poésie, elle se trouve à une distance incommensurable des faits, et l'on peut dire des transformistes qui se considèrent comme les représentants par excellence de la méthode expérimentale qu'ils ne savent pas de quel esprit ils sont animés. Plusieurs des naturalistes les plus autorisés , de ceux qui occupent des places éminentes dans la classe des observateurs, dénient au transformisme , conduit à ses dernières conséquences , le caractère d'une théorie sérieusement appuyée
sur les faits. Pour n'en citer que deux, Agassiz* et M. Barande ^ affirment que les résultats de leurs recherches ne leur permettent pas d'accepter cette doctrine. Je n'ai pas l'intention d'aborder ici cette discussion au point de vu de l'histoire naturelle^ et je n'aurais aucune compétence pour le faire; mais il est impossible de ne pas remarquer que, dans la production du transformisme, la recherche de l'unité a prodigieusement dépassé les limites d'une induction qui reposerait sur une base expérimentale suffisante.
C'est un progrès immense vers l'unité que d'avoir ramené à une commune origine toute la faune et toute la flore. Après cette énorme réduction, il reste encore,, dans le champ de l'histoire naturelle, la dualité de la vie et de la matière. Cette dualité est supposée dans les conclusions de M. Darwin, puisque, dans le passage cité plus haut, cet auteur remonte à la cause première pour expliquer l'apparition de la vie ; nous allons voir la recherche de l'unité faire un pas de plus.
Quatrième hypothèse. Les êtres vivants ne renferment aucun principe spécial ; ils ne sont qu'une simple transformation de la matière inorganique.
C'est la théorie de la génération spontanée. Elle est aussi ancienne que la philosophie, en sorte que son histoire interdit de la considérer comme le résultat des progrès de l'observation et de l'expérience. L'hypothèse ne s'appuie plus ici sur aucun fait constaté. Plus les observations
1. Revue scientifique du 28 mars 1874.— Voir aussi le Voyage cTAgassiz^ au Brésil,
2. Archives des sciences physiques et naturelles de la Bibliothèque universelle, mars 1S72.
deviennent précises, plus la doctrine est forcée de battre en retraite. On a cru jadis à la formation spontanée d'animaux d'un rang assez élevé; de nos jours, on ne soutient plus ridée de la formation spontanée que pour des organismes tout à fait inférieurs. Au siècle dernier, les botanistes admettaient que les champignons sortaient spontanément du sol. Des recherches récentes ont fait découvrir les semences qui les reproduisent. La constatation des germes vivants répandus avec profusion dans l'atmosphère* donne un degré nouveau de probabilité à la pensée « qu'à mesure que nos moyens d'investigation se perfectionneront, on trouvera que les cas de générations qu'on regardait comme spontanées rentrent dans des cas de générations physiologiques ordinaires ^ » Un des défenseurs du transformisme reconnaît expressément que la théorie qu'il soutient n'a pas une base expérimentale réelle. « Il est impossible, dit M. Oscar Schmidt, de démontrer par les faits le commencement subit de la vie ; mais l'hypothèse de l'apparition de la vie, par voie naturelle, à une époque déterminée du développement, est une nécessité logique. » Cette nécessité logique résulte, aux yeux de l'auteur, d'une aspiration naturelle à la causalité telle qu'il la comprend, et il écrit : « Qui n'éprouve pas cette aspiration doit être abandonné ^ » Ceci est un anathème, et l'anathème échappe aux procédés de la discussion scientifique.
1. Archives des sciences physiques et natureUes de la Bihliothèqw universelle, avril 1871.
2. Claude Bernard, Rapport sur les progrès et la marche de la physiologie générale, p. 105.