Revue scientifique du 31 janvier
hté de Tesprit humain comme celle du sol et de Tatmosphère, c'est avoir atteint l'unité complète; mais, si rhypothèse sous sa quatrième forme n'est vérifiée par aucun fait constaté, l'hypothèse sous sa forme cinquième a tous les faits contre elle. Pour établir la nature purement animale de l'homme, il est nécessaire de faire dériver le langage des voix et des cris des animaux. L'un des principaux chefs de la philologie contemporaine, M. Max Mûller, a abordé ce sujet dans un discours prononcé à Y Institution royale d'Angleterre, en 1873. Sans entrer sur le terrain de l'histoire naturelle, et sans contester la valeur que peut avoir le transformisme sur ce terrain, il affirme que les partisans du passage naturel des cris de l'animal à la parole humaine ignorent les résultats de la science du langage. C'est la protestation de la linguistique, par l'organe de l'un de ses représentants les plus autorisés *; c'est un fait grave. Voici qui est plus grave encore : M. Wallace est un des rénovateurs contemporains de la doctrine du transformisme*. Il estime que le système doit s'arrêter en présence de l'homme, pour obéir à l'une de ces nécessités qui opposent à la recherche de l'unité une barrière que l'esprit de système peut seul franchir. Les faits spirituels, en effet, sont d'un autre ordre que les phénomènes matériels. Entre la matière objectivement considérée et le plus faible élément de sensation ou de pensée, il existe un
1. Lectures on M. Darwin's philosophy of language delivered ai the Royal institution in march and april 1873. — Voir aussi La science du langage, du même auteur^ 9* leçon.
2. La sélection naturelle^ par Alfred Russel Wallace, traduction Lucien de Candolle. Paris, 1872.
abime infranchissable; la réduction de ces deux ordres de phénomènes à un seul est donc une hypothèse impossible. C'est là ce que M. Wallace exprime en fort bons termes. On lui répond * : « Lorsqu'on possède un principe, il faut le suivre jusqu'au bout. Vous avez reconnu la valeur du transformisme pour l'explication de la formation des espèces animales; vous n'avez pas le droit de vous arrêter à l'homme. » M. Wallace s'appuie sur une base d'observation très sérieuse; on lui répond par un argument purement théorique, par la nécessité logique de M. Oscar Schmidt. Périssent les faits plutôt qu'un principe!
En considérant avec attention la série d'hypothèses que nous venons de passer en revue, on ne saurait méconnaître qu'elles se sont produites sous l'influence de la recherche de l'unité privée de ses contre-poids légitimes. Au commencement, nous étions en présence d'inductioHs sérieuses donnant naissance à des théories dignes d'une vérification expérimentale attentive; mais, en avançant, l'hypothèse, si l'on me passe cette expression, a pris le mors aux dents. Pareil à la vapeur d'une machine qui fait explosion, le principe moteur de la science a brisé l'appareil qui devait en régler l'emploi, et produit des conjectures sans contrôle qui se perdent dans le vague des airs. C'est l'abus et non l'usage de la recherche de l'unité. C'est là le défaut de la théorie; mais c'est aussi la source de son prestige. Si elle s'était maintenue dans les limites d'une hypothèse appuyée sur
i. Voir les éléments de cette discussion fort instructive à la fin de Touvrage de M. Wallace.
une base sérieuse d'observations, elle n'aurait pas eu tant d'éclat. La part d'erreur contenue dans un système hardi est en général ce qui lui donne le plus grand lustre. Si Descartes avait seulement énoncé les grandes vérités qu'il a découvertes, le bruit fait autour de son nom aurait été moindre. Il a excité une admiration qui s'est élevée jusqu'à l'enthousiasme, parce qu'il a prétendu avoir trouvé l'explication de toutes choses dans l'univers. Le transformisme croit avoir levé tous les voiles et résolu toutes les énigmes. Cette audace est une des causes de son retentissement. La postérité, plus calme, fera la part de la vérité et de l'erreur et ne prendra pas, comme quelquesuns de nos contemporains, la plus hardie des synthèses pour un produit de la direction empirique de la pensée. Pascal a écrit : « Jamais on ne fait le mal si pleinement que lorsqu'on le fait par conscience. » On peut dire de même : L'esprit de système ne se donne jamais plus librement carrière que lorsqu'il se présente déguisé sous le manteau de la méthode expérimentale.
Les pages qui précèdent étaient complètement rédigées lorsque j'ai trouvé dans la Revue scientifique du 8 décembre 1877, une discussion du plus haut intérêt, qui s'est produite au Congrès des naturahstes allemands' réunis à Munich. Cette discussion concerne si directement l'objet de mes recherches qu'on ne me reprochera pas d'en reproduire ici les traits principaux.
M. Haeckel, professeur à léna, expose la théorie de l'évolution, et, après avoir rappelé l'appui que la géologie apporte à cette théorie, il passe à la biologie. Les orga-
ABUS DE LA RECHERCnE DE L'UNITÉ 185»
DÎsmes ont été produits « par la rencontre accidentelle de causes mécaniques » (page 530). « Les organismes les plus simples ont dû provenir à Torigine des combinaisons inorganiques du carbone. Si une certaine quantité d'atomes de carbone s'est combinée au début avec une certaine quantité d'atomes d'hydrogène, d'oxygène, d'azote et de soufre pour créer une unité, une plastidule *, nous pouvons considérer l'âme de la plastidule, c'est-à-dire la somme générale de ses propriétés vitales, comme le produit nécessaire des forces de tous ces atomes réunis. Alors, au point de vue monistique, nous pouvons nommer cette somme de forces atomiques Vâme de r atome. De la rencontre fortuite et des combinaisons multiples de ces âmes atomiques toujours constantes et toujours incommutables naissent les âmes multiples et fort variables des plastidules, qui sont les facteurs moléculaires de la vie organique » (page 532). Les organismes,, dès le début, offrent les manifestations de la vie que nous appelons psychique. Les phénomènes psychiques ne sont que le produit nécessaire des forces des atomes, forces dont les résultats se présentent sous des formes diverses Sans changer de nature. « L'attraction et la répulsion des Daolécules, le mouvement et la sensation des cellules et des organismes cellulaires, la pensée et la conscience de l'homme, ce sont là des degrés d'un même processus psychologique évolutif. » (Page 532.)
Voilà l'hypothèse du transformisme dans sa plénitude
1. Plastidules^ molécules protoplasmiques, regardées comme les facteurs élémentaires de toute propriété vitale. Ce sont pour ainsi dire les atomes organiques, les atomes des physiologistes.
(Note de la Revue scientifique,)
et à sa plus haute puissance. Avant d'admettre l'hypothèse pour valable, un esprit prudent aurait, entre plusieurs autres, deux questions à se poser :
V Comment les idées du fortuit et de l'accidentel, auxquelles l'auteur a recours, s'accordent-elles avec une conception purement mécanique des phénomènes de la vie ? Le propre d'une conception mécanique n'est-il pas d'éliminer absolument tout élément de cette nature ?
2° On peut constater chez les organismes inférieurs des mouvements spontanés ou des mouvements réflexes répondant à des excitations déterminées. Mais comment peut-on constater, chez des organismes réduits à une seule cellule, « sensation et perception, volonté et mouvement » (page 532)? Le procédé d'une constatation semblable aurait grand besoin d'être expliqué.
Je ne discute pas la doctrine ; je remarque seulement qu'il y a là des questions qu'on devrait examiner sérieusement avant de conclure. M. Haeckel ne s'y arrête pas; il semble même ne pas les apercevoir. Dans sa naïve audace, il affirme que celui qui exigerait encore des preuves en faveur de la théorie de l'évolution « ne prouverait qu'une chose : son manque de connaissances et de lumières » (page 530). Sa conviction est si pleine, si candide, qu'il demande que sa théorie entre dans l'école et « y impose sa direction » (page 533).
Cette négation pratique de toutes les règles de la méthode a suscité une réponse de M. Virchow, professeur à l'Université de Berlin, qui s'est bravement exposé au reproche de « manquer de connaissances et de lumières », en demandant des preuves avant d'adopter et
de vouloir imposer à l'école la doctrine de M. Haeckel.
Avec une réserve prudente, M. Virchow a rappelé divers points d'interrogation qu'un esprit vraiment scientifique ne peut manquer de poser à la doctrine monistique de l'évolution. Voici d'abord des remarques concernant la thèse que l'homme descend d'un animal :
« Je suis tout préparé à la chose, et je n'éprouverais pas une minute d'effroi ou d'étonnement, s'il venait à m'être prouvé que l'homme a un précurseur parmi les vertébrés. Vous savez que c'est précisément l'anthropologie que je travaille maintenant avec une prédilection toute particulière. Je dois cependant le déclarer, chacun des progrès positifs que nous avons faits dans le domaine de l'anthropologie préhistorique nous a particulièrement, et de plus en plus, éloignés de la preuve de cette parenté I... Nous devons réellement reconnaître qu'aucun des types fossiles ne présente le caractère marqué d'un développement inférieur. Et même, si nous comparons la somme des fossiles humains connus jusqu'ici avec ce que nous offre l'époque actuelle, nous pouvons hardiment prétendre que, parmi les hommes actuellement vivants, il existe un beaucoup plus grand nombre d'individus relativement inférieurs que parmi les fossiles en question
Nous ne pouvons pas considérer comme un fait acquis à la science que l'homme descend du singe ou de tout autre animal. » (Pages 5/i2, 5/i3.)
Voici maintenant les réserves à faire au sujet du passage de la matière inorganique aux êtres vivants :
« On ne connaît pas un seul fait positif qui établisse qu'une génération spontanée ait jamais eu lieu.... Per-
sonne n'a jamais vu se produire devant lui une génération spontanée. » (Page 539.) « Sur le point de jonction du règne inorganique au règne organique, nous devons simplement reconnaître qu'en réalité nous ne savons rien. » (Page 540.)
Ces remarques concernent la vie organique considérée objectivement. En voici d'autres relatives aux origines matérielles des éléments psychiques :
<i II est facile de dire : Une cellule est formée de petites parties qu'on nomme plastidules; les plastidules à leur tour sont formées de charbon, d'hydrogène, d'oxygène et d'azote, etc., et sont animées d'une âme particulière; cette âme est le produit ou la somme des forces que possèdent les atomes chimiques. — C'est bien possible; je ne veux
pas me prononcer exactement là-dessus; je dois dire
néanmoins ceci : avant qu'on ait pu me définir les propriétés du charbon, de l'eau, de l'oxygène et de l'azote de façon à me faire comprendre comment de leur somme peut naître une âme, je ne puis reconnaître que nous soyons autorisés à introduire l'âme du plastidule dans l'enseignement, ou même à exiger de tout esprit cultivé qu'il l'admette comme une vérité scientifique. (Pages 537 et 538.) Je ne m'oppose pas à ce que les atomes de charbon aient un esprit, ou qu'ils puissent en acquérir un par leur alliance avec la société plastidule ; mais je ne sais pas à quoi je pourrais reconnaître qu'il en est effectivement ainsi. C'est là un simple jeu de mots. Si je donne l'attraction et la répulsion pour des phénomènes spirituels, psychiques, je jette tout simplement Psyché par la fenêtre, car elle cesse d'être elle-même. » (Page 542.)
C'est ainsi que M. Virchow oppose à la doctrine monistique de l'évolution les résultats de deux sortes d'observations dont une science sérieuse est obligée de tenir compte. L'observation externe, ou sensible, n'a pas révélé jusqu'ici des faits qui permettent d'affirmer les origines animales de l'homme et la génération spontanée. L'observation interne, ou psychologique, ne nous permet pas d'assimiler les éléments psychiques aux phénomènes mécaniques des corps. M. Virchow ne nie pas les doctrines de M. Haeckel, mais il conteste à M. HsBckel le droit de présenter des hypothèses au moins aventureuses comme des vérités démontrées. C'est le point de vue auquel je suis placé moi-même. J'étudie une question de logique, je ne cherche pas à formuler des théories d'histoire naturelle ou de philosophie.
A l'occasion du débat dans lequel il s'est engagé, le professeur de Berlin exprime au sujet de la méthode les pensées excellentes que voici :
« Je tiendrais pour un grand malheur si l'on ne voulait pas vérifier, dans chaque cas particulier , si V hypothèse^ Vidée qu'on s'est faite et qui peut être très vraisemblable, fist effectivement vraie, justifiée /?«r les faits. (Page 538.) Le véritable savant se reconnaît à ce qu'il distingue exactement ce qu'il sait de ce qu'il ne sait pas. » (Page 540.)
M. Virchow signale enfin l'origine des erreurs de méthode qu'il a signalées et combattues, dans l'excès de la tendance de généralisation inhérente à l'esprit humain (page 539), c'est-à-dire dans la recherche abusive de l'unité. C'est bien là en eff'et qu'est la source du mal; où est le remède ?