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CHAPITRE V

Le préservatif contre les écarts de la pensée qui viennent d'être indiqués se trouve souvent dans un bon sens naturel, qui s'arrête devant la nécessité et ne tente pas de réduire à une unité fictive des éléments vraiment divers. Une étude de M. F.-J. Pictet sur le système de Darwin * me semble offrir un spécimen excellent du sage équilibre de la pensée qui résiste, comme par instinct, aux abus de l'esprit systématique. Mais, pour obtenir une guérison radicale de cette maladie, il importe de fixer son attention sur la source du mal. La source du mal est la prédominance exclusive de la raison qui ne s'arrête pas devant les données de l'expérience, et se livre à des synthèses auxquelles une base d'analyse assez large fait défaut. On s'efforce alors de ramener violemment à l'unité des éléments réellement multiples. C'est ainsi que les cartésiens ont fini par réduire les existences corporeUes à l'idée. C'est

1. Dans les archives des sciences physiques et natiireUes de la Bibliothèque universelle ^ mars 1860.

ainsi que les transformistes absolus veulent réduire Tesprit à une manifestation de la matière. Dans ce second cas, il est facile de discerner le défaut de la doctrine. Les transformistes, lorsqu'ils conduisent leur pensée jusqu'au bout, sont bien obligés de s'arrêter à la conception d'un état primitif. Il leur arrive alors d'affirmer qu'un état purement mécanique est le point de départ auquel il faut remonter. Ils disent que, à partir de cet état qui demeure l'explication universelle des phénomènes , les propriétés^ physiques ont apparu, puis les propriétés vitales, puis enfin les propriétés psychiques, par de lentes transformations. On peut voir ici tout à fait à nu la source de Terreur. D'un état purement mécanique, rien ne saurait procéder que des mouvements et des configurations diverses de la matière. Toute propriété qui n'est plus purement mécanique mais physique, comme la lumière et la chaleur, suppose un rapport entre les phénomènes de la matière et des êtres capables de sentir. L'existence des êtres sensibles est donc nécessaire à l'apparition de ces propriétés qui sont des rapports ; et, faire des phénomènes psychiques une transformation des phénomènes mécaniques, c'est obéir aveuglément au besoin rationnel de l'unité. L'analyse des idées qu'expriment les termes de lumière et de chaleur préviendrait ces écarts et placerait la pensée en présence de deux éléments irréductibles. C'est sur l'affirmation de la distinction entre la partie objective et la partie subjective des sensations et des perceptions que la physique moderne a été fondée, et les transformistes nos contemporains, tout en bénéficiant des progrès de la science, en méconnaissent la base fondamentale. Ils re-

viennent, avec beaucoup plus de connaissances de détail, mais sans une vue plus juste des conditions d'une saine philosophie, aux confusions d'idées qui caractérisent les doctrines des philosophes ioniens, et qu'Anaxagore avait <îommencé à débrouiller. C'est à une saine culture philosophique qu'il appartient de prévenir les erreurs de cette nature, en fixant les règles de la méthode, et en rappelant la nécessité absolue de l'analyse pour fonder une synthèse sérieuse.

La culture philosophique a encore un autre effet. Pour préserver la raison de l'abus de ses propres tendances, il faut la satisfaire dans ses exigences légitimes, de même qu'on utilise l'activité désordonnée et tumultueuse des enfants en leur fournissant une occupation régulière. Le philosophe doit se demander où peut se rencontrer l'unité véritable , l'unité absolue vers laquelle la raison est orientée. Or nous ne saurions affirmer, sans méconnaître les données les plus évidentes de l'observation, ni l'unité de la substance, en ramenant à une classe unique tous les éléments de l'univers, ni la réduction de toutes les lois à une loi unique : cela est impossible. L'idée de la cause est seule capable de résoudre le problème général de la philosophie. Le problème de la philosophie, en effet , tel qu'il a été fort bien posé dans l'école de Pythagore , consiste à élever la pensée à la conception d'une unité qui renferme en elle-même le principe d'une multiplicité possible. Cette unité ne peut être que celle de la cause absolue, qui est une en elle-même, et qui se maintient sous la forme de l'harmonie dans la diversité de ses effets. Je n'entreprends pas ici de discuter, au point

de vue métaphysique, cette solution du problème universel ; je dis seulement que c'est là que se trouve le remède aux abus de la recherche de Tunité. Lorsque la raison a contemplé Tunité de la cause de l'univers, elle redescend avec calme à l'étude des sciences particulières, parce qu'elle a obtenu la satisfaction dont elle a besoin, et qu'elle ne cherche plus cette satisfaction dans des voies sans issue. Elle sait où se trouve l'unité et où elle ne saurait être. L'équilibre de la pensée, qui constitue le bon sens des esprits sages, se trouve ainsi fortifié. En effet, lorsqu'on sera placé à ce point de vue, on cherchera, dans chaque ordre de phénomènes, le général, le simple, l'un; mais on saura que les différentes faces de la pyramide scientifique ne se rejoignent qu'au sommet, et que ce sommet ne peut, être que l'idée de la cause suprême qui fait la diversité des éléments par son pouvoir, et leur harmonie par l'unité de son plan. Dès lors, on ne sera plus tenté de violenter l'expérience par l'affirmation de transformations imaginaires. Si l'on étudie historiquement les œuvres des grands fondateurs de nos sciences, de ceux auxquels le titre d'initiateurs appartient sans contestation, on verra que tous ont été placés sous l'influence des pensées de cet ordre. Les principes directeurs de leur génie ont été ceux que je viens de rappeler ; il est facile de s'en assurer en consultant leurs écrits. Le développement de la science a eu cette double condition : les observations lentement accumulées, et les essais d'explications dirigés par la pensée de l'unité de la cause universelle. Les hommes qui forment le peuple des savants sont placés sous l'influence de leurs chefs, et suivent une impulsion

dont souvent ils ignorent Torigine. On en rencontre qui nient les principes directeurs des suppositions vraies; mais les principes qu'ils nient en théorie, ils les appliquent toutes les fois qu'ils font accomplir à la science un véritable progrès. Le jardinier riverain, pour arroser ses cultures, met sa roue au courant du fleuve sans penser aux sommités neigeuses des Alpes ; c'est de là pourtant que descendent les eaux. De même, nombre de savants appliquent les lois les plus élevées de la raison sans se rendre compte de la source à laquelle ils puisent leurs pensées. Une étude sérieuse de l'histoire de la science établit que, dans le monde de l'intelligence, comme dans la nature, les courants qui fertilisent le sol descendent des hauts sommets.

Concluons : La recherche de l'unité est le facteur essentiel de la science, le principe générateur des hypothèses vraies ; mais chercher l'unité trop vite et trop bas, c'est la source principale des conjectures fausses et des systèmes erronés.

A Toccasion des expositions orales des idées contenues dans les pages qui précèdent et de leur publication dans la Revue philosophique , j'ai reçu des communications assez nombreuses, qui se rangent sous les chefs suivants :

!• Définition de Thypothèse.

2 Psychologie de l'hypothèse.

3° Place de l'hypothèse dans la science.

4** Recherche des causes.

5° Vérification des hypothèses.

6** Principes directeurs de l'hypothèse.

T Etat de la question.

8*» Importance de la question.

Il aurait été convenable, au point de vue littéraire, de fondre les réponses aux questions qui m'ont été adressées dans l'exposition directe de mes thèses ; mais cette opération aurait exigé un travail considérable, qui n'aurait pas été justifié, au point de vue scientifique. Le lecteur qui aura jugé les idées contenues dans les pages qui précèdent,

dignes de son attention , ne se plaindra pas de voir ees^ mêmes idées revenir sous des formes un peu différentes, et accompagnées de preuves nouvelles. La répétition, qu'on peut considérer comme un défaut sous le rapport de l'art, n'offre pas le même caractère lorsqu'on est préoccupé surtout du désir de rendre une pensée aussi claire que possible, et de la présenter sous des faces diverses, dans l'espoir de la faire accepter.

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