‹ La logique de l'hypothèseChapitre 65 sur 152 · DÉFINITION DE L'HYPOTHÈSE · texte numérisé non relu

DÉFINITION DE L'HYPOTHÈSE

J'ai employé le mot hypothèse dans le sens que lui attribue le Dictionnaire de TAcadémie française : « supposition d'une chose, soit possible soit impossible, de laquelle on tire une conséquence. » Il est résulté de l'emploi du mot dans ce sens tout à fait général que j'ai fait quelquefois usage à titre à peu près égal des termes hypothèse^ supposition et conjecture. En faisant ainsi, j'ai suscité cette objection : « Il n'est pas admissible qu'il y ait dans la langue plusieurs mots pour exprimer précisément la même idée ; c'est donc à tort que vous avez identifié l'hypothèse, la supposition et la conjecture. »

Il ne me sera pas difficile de préciser la valeur relative de ces termes, tout en maintenant la communauté fondamentale du sens qui permet, dans un grand nombre de cas, d'employer indifféremment l'un ou l'autre. La supposition est le genre ^ l'hypothèse et la conjecture sont ses deux espèces, La conjecture, selon le Dictionnaire de l'Académie, est « une opinion sur une chose obscure et incef-

taine » . L'hypothèse sera une supposition vraie ou fausse, mais qui repose sur une base sérieuse, c'est-à-dire sur (les observations réelles. Cette terminologie étant établie, il est permis d'opposer, comme le fait M. de Candolle * , « des aperçus basés sur ce qu'on observe actuellement à de pures hypothèses ; » mais il sera entendu que la pure hypothèse est ce que j'appelle la simple conjec^ ture, et que « l'aperçu basé » est la supposition à laquelle, en précisant le terme, je réserve spécialement le nom d'hypothèse

Il est des cas où la précision du langage préviendrait de grandes erreurs. Newton, en parlant des causes physiques de la gravitation universelle, déclare qu'on ne possède pas encore des expériences suffisantes pour hasarder une explication à cet égard, et il écrit cette parole devenue célèbre Hypothèses non fingo^, voulant dire qu'il ne veut pas émettre une opinion qui n'aurait pas de fondement dans les phénomènes observés. Si l'on veut employer les termes dans un sens précis, il faut traduire : « Je ne fais pas de conjectures. » Mais on a entendu cette déclaration dans le sens de l'empirisme qui veut exclure toute supposition du domaine de la science. Qu'avait fait Newton, cependant ? Il avait conçu l'hypothèse la plus splendide de la mécanique céleste, et il n'y a qu'à ouvrir son Traité d optique pour trouver à la fin une série de questions qui ne sont que des hypothèses proposées à l'examen des savants. Newton avait raison de ne pas encombrer la science

1. Histoire des sciences et des savants depuis deux siècles, p. 312.

2. Principes mathématiques de la philosophie naturelle. — Scholifr général.

DÉFINITI05Î DE L'HYPOTHÈSE 199

de simples conjectures ; mais, s'il avait mis en pratique son Hypothèses non fingo dans le sens où on Ta entendu, nous ne posséderions pas la loi de la gravitation universelle.

On m'a demandé : « Le mot hypothèse n'a-t-il pas, dans la science actuelle, un sens déterminé qui n'est pas conforme à l'emploi que vous en avez fait? Il est des suppositions qui ont simplement pour but d'exprimer les faits, la succession ou la simultanéité des phénomènes perceptibles, et qui sont ainsi vérifiables par l'expérience. Il est d'autres suppositions qui ne sont pas vérifiables par l'expérience et qui resteront toujours dans le domaine de la théorie pure, parce qu'elles aspirent à déterminer la nature et la cause des phénomènes. Ne sont-ce pas les suppositions de cette seconde espèce, par opposition à celles de la première, que les savants contemporains nomment hypothèses? Par exemple, les lois de la réflexion et de la réfraction de la lumière sont vérifiables par une expérience directe, tandis que l'existence du fluide subtil qu'on appelle éther est une manière d'expliquer les phénomènes qui échappe au contrôle expérimental. Les lois de la réfraction et de la réflexion sont des vérités scientifiques ; l'éther n'a qu'une existence hypothétique. Ainsi encore, la loi de la pesanteur a été vérifiée directement par les expériences de Galilée et de ses successeurs ; c'est l'expression des faits observables. L'existence des atomes, dont parlent nos chimistes, est une manière d'expliquer les faits qui n'est pas susceptible de vérification expérimentale ; c'est une hypothèse. » Telle est la question qui m'a été posée. Je réponds :

Il est vrai qu'un certain nombre de savants emploient le

mot hypothèse dans le sens restreint qui vient d'être indiqué. Il est vrai surtout qu'il y a une diflférence à noler entre les lois qui sont l'expression des faits et les théories qui aspirent à déterminer leur nature et leurs causes. M. Littré remarque avec raison que les lois de JNewton sont indépendantes des théories relatives à la nature de la pesanteur, et que les lois d'Ampère subsistent, quelle que soit l'idée qu'on se fasse de la nature de l'électricité *. De même, les lois de l'optique expérimentale subsistent dans la théorie de l'ondulation comme dans celle de l'émission. Il y a là des hypothèses de deux natures diverses, parce qu'elles portent sur des objets différents, et que les conditions de leur vérification ne sont pas les mêmes. Mais les lois les mieux établies n'ont pu être au début que des suppositions. Dans les deux cas indiqués, l'opération logique est la même, et réserver le nom d'hypothèse pour les théories qui ne sont pas la simple expression des faits observables, c'est courir le risque de donner le change à la pensée, en laissant croire que les lois qui ont un autre caractère ont pu sortir directement de l'expérience, sans l'intervention de la faculté de supposer.

Du reste, les deux ordres d'hypothèses ne sont point séparés, autant qu'on le pense, dans la formation de la science. Ecoutons un maître : « Les époques où l'on a ramené à un principe unique des phénomènes considérés auparavant comme dus à des causes absolument différentes ont été presque toujours accompagnées de la découverte de nouveaux faits, parce qu'une nouvelle manière de concevoir

1. Notice placée en- tête du second volume de VEssai sur la phiioso" phie des sciences d'Ampère, p. lxxix.

Page 1