‹ La logique de l'hypothèseChapitre 68 sur 152 · DEUXIÈME QUESTION · texte numérisé non relu

DEUXIÈME QUESTION

« A queUe faculté rapportez-vous l'hypothèse ? » A cette brève question, qui soulève un des problèmes les plus intéressants de la psychologie, j'ai répondu déjà, et je répondrai maintenant avec des développements nouveaux, justifiés par l'importance du sujet : au génie. Le génie est l'élément producteur de l'art et de la science. Dans le domaine de l'art, c'est la faculté de créer des œuvres qui éveillent le sentiment de la beauté; dans le domaine de la science, c'est la faculté de découvrir le vrai. S'il m'est permis d'employer dans un sens précis un terme assez vague dans le commun usage, je dirai que Vintuition est une vue spontanée de la vérité qui est à la base de toute découverte, et que l'intuition est l'acte du génie. Lorsque la place de l'hypothèse aura été faite en logique, celle du génie sera faite en psychologie, et l'intuition sera signalée avec l'expérience et la raison, comme une des sources de la connaissance humaine. La plupart des traités de psychologie offrent sous ce rapport une véritable lacune. J'ai remarqué comme exceptions^

dans les traités élémentaires, VArt d'arriver au vrai de Balmès et les Essais de philosophie de M. Prévost. L'invention, dit M. Prévost, est « le caractère du génie. » Mais l'invention est la découverte de la vérité. Si quelqu'un a trouvé une sottise, on ne dit pas qu'il l'a inventée, on dit qu'il ne l'a pas évitée *. Le génie étant ainsi défini, c'est une des facultés essentielles de l'esprit, faculté que tous les hommes possèdent, mais à des degrés divers. Tout le monde a plus ou moins d'imagination et plus ou moins de jugement. Nous appelons homme d'imagination celui qui possède cette faculté à un degré qui passe la mesure commune. Nous appelons de même homme de ^énie celui qui possède à un degré exceptionnel la faculté de faire des suppositions justes; mais il n'est personne qui ne fasse de temps à autre des suppositions justes. La mère de famille qu'un bruit inquiète, et qui se rassure en supposant, puis en constatant que le bruit vient de la rue ^t non de la chambre de son enfant, a fait sur la nature d'un phénomène perçu une hypothèse vraie; elle a fait acte de génie dans le sens général du terme.

L'étymologie du mot met sur la trace de sa signifi- -cation véritable. Génie signifie, en premier lieu, un esprit qui entre en rapport avec nous et peut nous inspirer des sentiments et des pensées. C'est le démon de Socrate, c'est l'ange gardien du christianisme. Kepler emploie le mot dans son sens étymologique lorsqu'il dit à l'occasictn d'une de ses découvertes : « Mon bon génie me

1. Nec enim contraria, communia, stulta, invenisse dicicur quisquam, sed non vitasse (Quintilien). — Prévost, hssais de philosophie, tomel, p. 136 et 137.

souffla le résultat. » Cette façon de parler exprime très bien le caractère spontané de l'intuition. L'esprit individuel ne peut obtenir aucune connaissance sans le déploiement d'activité qui constitue l'attention ; mais il est essentiellement passif soit à l'égard des données de l'expérience, soit à l'égard des lois de la raison, et constate seulement ce qui est. Dans l'intuition, l'esprit crée une pensée qui procède de lui, qui reste sans valeur si elle n'est pas conforme aux réalités observées, et qui devient une vérité découverte si elle est vérifiée par les moyens appropriés.

L'hypothèse n'est pas le résultat d'une réceptivité passive ; mais ce n'est pas non plus le résultat d'un acte de la volonté. Rien ici ne peut suppléer à la nature de l'intelUgence personnelle. Voici comment Kant s'exprime à ce sujet : « Le génie est le talent A' inventer ce qui ne peut être ni enseigné ni appris... On ne peut donc pas l'obtenir à commande et à beaux deniers, comme le produit d'une fabrique, mais il doit venir d'une inspiration dont Tauteur lui-même n'a pas le secret, c'est-à-dire d'une disposition propre dont la cause lui est inconnue. Le génie brille donc comme un phénomène éclatant, qui se montre et disparaît par intervalles. Son éclat n'est pas celui d'une lumière qu'on ferait apparaître et durer à volonté; c'est celui d'une étincelle éblouissante qu'un heureux accès de l'esprit fait jaillir de l'imagination productive *. » Kant, dans ce passage, parle directement du génie poétique; mais ces réflexions sont applicables aux manifestations du génie dans l'ordre de la science.

1. Anthropologie ^ traduction Tissot. Note des pages 317 et 318.

L'intelligence envisagée d'une manière générale est soumise, au moins dans un grand nombre de cas, aux lois de l'hérédité. La mémoire, l'imagination, le jugement, se transmettent fréquemment d'une génération à l'autre avec les dispositions organiques qui sont la condition de leur exercice. Ces germes héréditaires sont développés par l'éducation, de telle sorte que, soit par la transmission des principes de la vie, soit par les influences qui agissent sur l'enfant dès le berceau, certaines familles et certaines races peuvent présenter une physionomie intellectuelle et morale particulière. Le génie semble échapper à cette loi générale. On cite quelques familles de savants de génie, mais elles sont rares. « Combien de savants illustres parmi les ascendants desquels on ne rencontre que des gens ordinaires ou remarquables par des talents bien différents de ceux qui caractérisent le savant ! Où sont les influences héréditaires qui ont formé un Cuvier, un Biot, un Fresnel, un Magendie, un Ampère, un Blainville, un Gay-Lussac?.... Le génie philosophique a paru toujours absolument individuel, inaliénable et intransmissible. Il n'y a pas un seul penseur célèbre dans l'ascendance ou la descendance duquel on puisse retrouver l'indice précurseur ou le souvenir des aptitudes éminentes qui ont fait sa gloire. Descartes et Newton, Leibniz et Spinoza, Diderot et Hume, Kant et Maine de Biran, Cousin et JouflFroy n'ont ni aïeux ni postérité *. » M. de Candolle, abordant la môme question, déclare que, en présence des faits qu'il a réunis et des renseignements biographiques qui lui sont

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