‹ La logique de l'hypothèseChapitre 70 sur 152 · Essais de philosophie^ tome I, p · texte numérisé non relu

Essais de philosophie^ tome I, p

(( Ce chêne !.... » Calame comprit au premier mot, saisit un racloir et effaça immédiatement Tarbre, qui nuisait à l'effet de son œuvre. On voit dans cet exemple la répartition entre deux personnes des deux facultés dont l'ensemble constitue le génie de l'art. Le goût seul est une faculté critique qui ne produit rien; l'imagination seule risque de s'égarer. La combinaison de ces deux facultés est nécessaire au génie, mais peut ne pas être le génie. Il est facile de se représenter un artiste fertile en essais de toute nature, doué d'un goût sûr qui n'approuve aucune de ses productions, et qui pourrait travailler indéfiniment sans atteindre le but. Le génie de l'art suppose donc l'imagination et le goût; mais il est en lui-même quelque chose de spécial : le pouvoir de créer la beauté. Les mêmes éléments se retrouvent dans le génie scientifique. Pour faire une découverte, il faut être capable de combiner des idées et de saisir leurs rapports en vue de l'explication des phénomènes. Ce pouvoir de combinaison est souvent nommé l'imagination scientifique; mais le terme imagination est employé ici d'une manière défectueuse, puisqu'il s'agit d'un domaine où les images doivent disparaître pour faire place aux idées. A cette faculté combinatrice des idées, il faut joindre le jugement, ou le sens du vrai, qui est dans l'ordre de la science ce qu'est le goût dans le domaine de l'art. Entre les hypothèses en nombre indéterminé qui peuvent s'offrir à la pensée, il faut savoir choisir, par une sorte d'instinct de l'intelligence, celles qui sont dignes d'être soumises à l'épreuve des vérifications régulières. En deux mots, l'esprit du savant capable de faire accomplir des progrès à la science

doit être à la fois inventif et sagace. La réunion de ces deux qualités est nécessaire, mais insuffisante. De même qu'on peut concevoir un peintre combinant une foule d'images et les rejetant comme impropres à atteindre son but, on peut concevoir un savant entrevoyant une multitude d'hypothèses et les rejetant toutes, sans arriver à une seule découverte. Il existe des esprits de cette nature. L'intuition de la vérité suppose donc, outre la faculté d'invention et celle de jugement, qui sont ses conditions nécessaires, un élément personnel dont nous ne saurions assigner l'origine. Cet élément personnel, qui est le génie proprement dit, se rattache au fait général de l'individualité. L'individualité apparaît avec les premières manifestations de la vie, puisque les semences produites par un même végétal ne sont pas identiques, comme le sont les molécules d'un même corps simple, et l'individualité se retrouve à tous^les degrés de la hiérarchie des êtres vivants, depuis la plante jusqu^à l'homme.

Deux remarques sont nécessaires pour entendre dans leur signification vraie les considérations qui précèdent.

V En désignant le génie comme une faculté spéciale, Je n'entends pas faire de la mythologie, et créer sous le nom de facultés un olympe d'entités fictives. Les facultés ne sont que les modes divers de Tactivité de l'esprit, un dans son essence. C'est le même moi qui est le sujet de la connaissance, soit qu'il s'agisse des conceptions sensibles qui nous mettent en rapport avec le monde de la matière, soit qu'il s'agisse de la conscience psychologique qui nous té vêle les phénomènes internes. Là où nous rencontrons un mode d'activité irréductible à d'autres, nous

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signalons l'existence d'une faculté, ce qui veut dire simplement d'une forme particulière d'action. L'intuition, ou la supposition de la vérité, est un mode d'activité dans lequel se rencontre un élément irréductible à d'autres: c'est là tout ce que je veux dire en affirmant que le génie est une faculté spéciale.

2° Dans toute activité spirituelle , les fonctions de l'esprit sont plus ou moins conjointes ; l'action isolée d'une faculté est une chose qui n^existe pas dans le domaine de notre expérience. La mémoire, par exemple, est irréductible aux fonctions de la perception et du jugement ; les fonctions de la perception et du jugement sont irréductibles à la mémoire; il est facile toutefois de montrer que sans la mémoire il n'y aurait ni jugement ni perception, et que sans la perception il n'y aurait pas de mémoire. Il n'est pas moins facile d'établir que dans toute production scientifique on peut constater 1^ présence de l'observation, de la mémoire, du raisonnement, de l'abstraction, de la comparaison, etc. Si j'ai signalé à la base du génie la faculté d'inventer et celle de juger, c'est que ce sont ses deux conditions les plus immédiates. Ces conditions supposent elles-mêmes tout l'ensemble des opérations intellectuelles; mais il importe de ne jamais confondre les conditions d'un phénomène avec sa cause. Du combustible, un foyer, l'oxygène de l'air, sont les conditions nécessaires d'un feu ; mais ces conditions sont impuissantes à produire la flamme sans l'étincelle, ou le degré de chaleur qui la remplace. La réunion de toutes les facultés de l'intelligence forme la condition générale d'une découverte ; le génie est l'étincelle qui la produit.

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