‹ La logique de l'hypothèseChapitre 71 sur 152 · TROISIÈME QUESTION · texte numérisé non relu

TROISIÈME QUESTION

J'ai reçu plusieurs communications relatives à la place de rhypothèse dans la science. La première concerne la géométrie. On m'a dit : « Un théorème ne se présente pas toujours sous la forme d'une supposition à vérifier. 11 peut être le résultat d'un problème dont la solution renferme à la fois le théorème et sa démonstration. Par exemple, on a pu trouver l'égalité des trois angles d'un triangle à deux droits en cherchant la somme de ces trois angles. »

Un tel cas peut se présenter sans doute; mais il n'en résulte pas que l'élément de l'hypothèse soit absent. En effet, l'invention qui n'aura pas existé dcns l'énoncé du théorème aura trouvé sa place dans le choix des procédés à employer pour résoudre le problème. Un môme problème étant posé à deux géomètres, l'un pourra en trouver la solution, qui échappera aux efforts de l'autre. Pourquoi? Parce que le premier aura fait sur la marche à suivre des suppositions justes qui ne se seront pas offertes à l'esprit du second.

On m'a posé une question d'une nature plus générale dans les termes suivants : « N'y a-t-il pas des cas où Ton atteint une vérité scientifique sans aucun élément d'hypothèse ? Par exemple, il existe une périodicité dans l'apparition des taches du soleil ; il existe aussi une périodicité dans le magnétisme terrestre. Quelques astronomes ont remarqué spontanément et simultanément la concordance de ces deux périodicités. Voilà une vérité scientifique qui peut avoir une grande importance ; elle est établie sans qu'aucune supposition soit intervenue. »

Je pourrais faire observer que l'idée de la concordance dont il s'agit â dû se présenter à l'esprit avant d'être vérifiée, bien que, dans ce cas, la vérification soit en quelque sorte instantanée et se dissimule par le fait de sa rapidité. Je pourrais faire observer encore que la concordance dont il s'agit a été remarquée par quelques astronomes, M. Alfred Gautier entre autres, et non par les autres, en sorte qu'il y a ici un élément de spontanéité individuelle. Mais, sans insister sur ces remarques, je veux bien admettre qu'il n'existe dans le cas indiqué aucun élément d'hypothèse. De quoi s'agit-il? De l'observation d'un fait. L'observation d'un fait peut se présenter en dehors de toute influence de l'hypothèse. C'est un élément de science, c'est même la base de toute science sérieuse, mais ce n'est pas une explication. Or , si l'observation pure est la condition essentielle de la science, c'est l'explication qui est le vrai but du travail scientifique. La concordance des périodes des taches du soleil et de celles du magnétisme terrestre est-elle une simple concordance fortuite ? Y a-t-il entre ces deux éléments un lien de cause à eflet,

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OU le double effet simultané de causes communes ? Quelle est la nature de ce lien ? Telles sont les questions qui se posent et s'imposent à Tesprit du savant. Or, la question une fois posée, il est impossible de la résoudre sans qu'il intervienne une supposition à vérifier.

L'expérience, au sens général de ce terme, est le point de départ de tout ; ce n'est pas seulement la condition des hypothèses sérieuses, c'est la condition même de l'exercice de la raison. Les éléments à priori de la pensée n'entrent en exercice que sous la condition de données expérimentales. On peut se figurer l'ensemble des lois de la raison comme analogue, dans l'ordre intellectuel, à ce qu'est le mécanisme d'une horloge dans l'ordre matériel. L'expérience est le branle donné au pendule sans lequel le mécanisme ne fonctionnerait pas. L'erreur de l'empirisme est de croire que le branle donné au pendule peut expliquer l'ensemble des mouvements qui vont se produire, en oubliant l'existence préalable du mécanisme lui-même. Un fait se présente : sous la réserve du degré d^activité nécessaire à l'état de veille, l'homme est à son égard à l'état de passivité : il voit, il entend, il perçoit. L'activité volontaire et intentionnelle, c'est-à-dire l'attention, transforme cette perception simple en observation. Le fait observé appelle une explication qui ne peut résulter que d'une hypothèse, produit de l'activité spontanée de l'esprit. Vient enfin la nécessité du contrôle. Observer, supposer, vérifier , c'est la méthode générale qui se retrouve sous toutes les méthodes particulières, qui diffèrent seulement par la nature de l'observation et par celle du contrôle. J'étais arrivé à ce résultat par des considéra-

tioQS de l'ordre philosophique, et j'ai été heureux de me trouver exactement d'accord avec M. Chevreul qui résume aiusi son idée sur la méthode, idée à laquelle il déclare être parvenu à la suite de plus de quaraote années de travaux de laboratoire : « Un phénomène frappe vos sens ; vous l'observez avec l'intention d'en découvrir la cause, et pour cela vous en supposez une dont vous cherchez la vérification, en instituant une expérience. Si l'hypothèse n'est pas fondée, vous en faites une nouvelle que vous soumettez à une nouvelle expérience, et cela jusqu'à ce que le but soit atteint, si toutefois l'état de la science le permet. ' » 1

Un de mes correspondants accorde que l'observation seule ne sufût pas pour construire la scieace, mais il m'objecte ce qui suit : a 11 est des cas nombreux dans lesquels, à partir d'une donnée de l'expérience, on s'élève par l'induction à des vérités générales, dont on redesceod par la déduction à des cas particuliers , sans aucun mélange d'hypothèse. » On me donne deux exemples à l'appui de cette thèse. « Un capitaine de vaisseau eut son équipage atteint par le scorbut, et il n'existait & son bord aucun des médicaments propres à combattre cette maladie. Il se rappela que le chou est un antiscorbutique, et, d'une manière générale, que les crucifères possèdent ceUe propriété. Il découvrit dans une terre où il aborda une plante qui lui parut analogue au chou, il l'essaya comme remède, «t la tentative réussit. Nous avons ici l'induction qui va d'une plante spéciale à la famille des crucifères, la déduc-

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tion qui redescend à une autre plante de même apparence, et aucune hypothèse. — Autre exemple : Comment s'est formée la théorie du transport des blocs erratiques par les glaciers ? On a remarqué que les glaciers actuels charrient des blocs; de là, par induction, on a formé cette proposition générale : Les glaciers charrient des blocs , puis on «st redescendu par déduction à l'affirmation que les blocs -erratiques ont été transportés par d'anciens glaciers. »

L'induction et l'analogie sont assurément des sources fécondes de découvertes scientifiques ; mais elles ne fournissent que des suppositions à vérifier ; et l'on ne saurait méconnaître cette vérité logique sians s'exposer aux plus graves erreurs. On ne peut conclure par induction que lorsqu'on possède une classification exacte, et la détermination réelle des caractères essentiels et permanents des classes. En chimie, par exemple, on n'a pas de doutes sur la permanence des propriétés des corps simples. Si un mélange d'oxygène et d'hydrogène, dans certaines proportions données; soumis à un degré déterminé de* chaleury ne produit pas de la vapeur d'eau, on supposera un défaut dans l'expérience, mais on n'élèvera pas de doute sur la théorie de la composition de l'eau. De même en physique^ s'il se produit dans une expérience un phénomène qui semble contraire aux lois delà pesanteur, on cherchera l'explication du fait partout ailleurs^que dans l'idée que le corps «ur lequel on opère ne serait pas pesant. Pourquoi cela ? Parce qu'il s'agit de classes bien établies, et que l'on admet sans contestation les qualités spéciales des gaz simples connus, et les qualités générales de tous les corps pondérables. Mais plus les corps dont il est question sont

compliqués , plus Tinduction revêt un caractère hypothétique. C'est une chose fort complexe par exemple que les vertus médicinales de certains végétaux. L'expérience faite par le capitaine de navire dont on m'a parlé a réussi, c'est-à-dire qu'il a vérifié une hypothèse inductive ; mais si l'on raisonnait de même à l'égard des champignons, en concluant qu'ils sont tous comestibles parce qu'on en a mangé quelques-uns sans inconvénient, en croyant faire une induction certaine, on se tromperait d'une manière funeste. L'induction n'a une application sûre que lorsque la classification a réussi à attribuer des natures vraiment constantes à des objets déterminés. Dans ce cas^ l'induction fonctionne seule; mais comment est-on arrivé au classement nécessaire? Par une série d'hypothèses vérifiées, comme nous l'avons vu.

En ce qui concerne la théorie des glaciers, les origines, de cette découverte, telles que je les ai indiquées % s'opposent absolument à ce qu'on accepte l'explication de mott correspondant. C'est au contraire, dans l'histoire de la science moderne , un des cas où le rôle de l'hypothèse est le plus manifeste. Si l'idée nouvelle avait été une simple induction, Charpentier et Agassiz l'auraient immédiatement admise, et les faits accumulés dans une lente vérification n'auraient pas été nécessaires pour leur faire accepter une supposition scientifique ^ui, au début, leur avait paru inadmissible.

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