Novum organum, livre I
de la pensée ; ces lignes renferment une négation directe de la réalité de l'ordre de la nature, de l'harmonie universelle. Cette maxime mise en pratique aurait été l'arrêt de mort de la science. Le fond de la méthode de Bacon est l'idée que la science entière doit résulter de la considération attentive des phénomènes ; et, lorsqu'il parle d'une expérience guidée, il ne pense point à l'action de principes dirigeant les hypothèses, mais à la règle qui veut qu'on n'avance que pas à pas, sans s'éloigner des voies de l'induction seule. Au début du Novum organum^ il dit : « L'homme, interprète et ministre de la nature, n'étend ses connaissances et son action qu'à mesure qu'il découvre l'ordre naturel des choses, soit par l'observation, soit par la réflexion ; il ne sait et ne peut rien de plus. » La réflexion dont il est ici parlé doit s'appHquer aux données de la perception sensible, à l'exclusion de tous les éléments à priori de la pensée. Locke entre résolument dans la voie ouverte par Bacon. Il exclut tous les éléments supérieurs de l'intelligence ; il compare l'esprit humain à une table rase sur laquelle tous les caractères s'écrivent ^u dehors ; mais il maintient toutefois la réflexion comme un acte de' l'esprit, distinct de la sensation. Condillac, voulant simplifier Locke, s'eff'orce d'expliquer la réflexion elle-même par l'action des causes extérieures ; il ramène tout l'ensemble de nos idées à la sensation transformée et établit ainsi l'empirisme pur.
2* Descartes et son école.
Dans l'œuvre de Descartes, l'hypothèse joue un rôle fort curieux, et qu'on ne saurait comprendre sans
prendre en considération des circonstances historiques. Lorsque Kopernik se décida à publier l'ouvrage dans lequel il affirmait, contrairement à tous les enseignements de son époque, le mouvement de la terre, il mit sa pensée sous le patronage du pape Paul III, dans une préface fort digne, où se trouvent ces lignes : '< Pour que ni les habiles ni les ignorants ne pensent que je désire éviter le jugement de qui que ce soit, j'ai préféré, Saint-Père, vous dédier mes opinions plutôt qu'à tout autre, parce que vous êtes très éminent, non seulement par l'élévation de votre dignité, mais aussi par votre amour pour les lettres et les mathématiques, en sorte qu'il vous sera très facile, soit par votre dignité, soit par votre savoir, d'arrêter les calomniateurs, si toutefois on peut oublier le proverbe qu'il n'y a pas de remède contre les morsures des sycophantes. » L'ouvrage de Kopernik ne fut pas édité sous les yeux de l'auteur; l'impression en fut dirigée par Osiandre, à Nuremberg. Ce savant, redoutant le scandale qui pourrait résulter de la nouveauté des pensées de Kopernik, jugea bon de faire précéder le volume de son ami d'une petite préface, non signée, dans laquelle il disait que l'auteur n'avait pas la prétention d'affirmer que son système fût vrai ; qu'il s'agissait seulement d'hypothèses qui peuvent n'être ni vraies ni même vraisemblables, mais qui donnent aux calculs mathématiques une base commode pour rendre compte des apparences du ciel. Kopernik était sur son lit de mort lorsqu'il reçut le volume et ne put que toucher d'une main défaillante le livre qui devait immortaliser son nom.
Descartes avait commencé la rédaction d'un ouvrage * dans lequel il exposait sa doctrine et se prononçait en faveur du système de Kopernik, lorsqu'il apprit la condamnation de Galilée. Il interrompit l'œuvre commencée. L'amour de la tranquillité, le désir de ne pas s'attirer des querelles, le portèrent à renoncer pour un temps à la publication de ses pensées. Plus tard, il se décida à mettre au jour son livre des Principes de la philosophie . Pour éviter de s'attirer des désagréments de la nature de ceux qui avaient atteint Galilée, il eut recours au procédé d'Osiandre. Il présenta sa doctrine comme n'ayant pas la prétention d'exprimer la réalité des choses ; il s'agissait seulement d'hypothèses qui rendaient compte des apparences et qui pouvaient être utiles à la pratique, sans qu'il en résultât qu'elles fussent vraies. « Je croirai avoir assez fait si les causes que j'ai expliquées sont telles que tous les effets qu'elles peuvent produire se trouvent semblables à ceux que nous voyons dans le monde, sans m'informer si c'est par elles ou par d'autres qu'ils sont produits. Même je crois qu'il est aussi utile pour la vie de connaître des causes ainsi imaginées que si l'on avait la connaissance des vraies ; car la médecine, les mécaniques, et généralement tous les arts à quoi la connaissance de la physique peut servir, n'ont pour fin que d'appliquer tellement quelques corps sensibles les uns aux autres que, par la suite des causes naturelles, quelques effets sensibles soient produits ; ce que l'on polirra faire tout aussi bien en considérant la suite de quelques