Le mo7ide, ou traité de la lumière
causes imaginées, quoique fausses, que si elles étaient les vraies, puisque cette suite est supposée semblable en ce qui regarde les effets sensibles *. » Dans ce passage curieux et qui n'est pas le seul de son espèce, Descartes semble appliquer à la science de la nature les conceptions que Kant applique à Tordre moral. Nous ne pouvons rien savoir de la réalité des choses ; il nous est seulement permis d'acquérir des notions suffisantes pour la pratique. Si l'on étudie ce passage au point de vue de la théorie de la méthode, il semble que l'auteur estime que la science doit se faire par des suppositions (le mot revient très souvent sous sa plume) et que pour contrôler ces suppositions il faut en déduire les conséquences et [les comparer avec les données de l'observation. Ce serait la méthode vraie ; mais il est facile de s'assurer qu'il s'agit ici d'un artifice de la pensée, et que ce n'est point là la véritable méthode professée et pratiquée par Descartes. Voici, dans le même ouvrage des Principes^ deux textes significatifs, dans lesquels il retire ses concessions, et qui forment, avec le passage qui vient d'être cité, le même contraste qui s'offre entre la dédicace de Kopernik au pape et la préface d'Osiandre : « J'avoue franchement ici que je ne connais point d'autre matière des choses corporelles que celle qui peut être divisée, figurée et mue en toutes sortes de façons, c'estrà-dire celle que les géomètres nomment la quantité et qu'ils prennent pour l'objet de leurs démonstrations ; et que je ne considère en cette matière que ses divisions, ses figures et
\. Les principes de la philosophie ^ partie IV, § 204.
ses mouvements ; et enfin que touchant cela je ne veux rien recevoir pour vrai, sinon ce qui en sera déduit avec tant d'évidence qu'il pourra tenir lieu d'une démonstration mathématique *. » Ailleurs, il distingue la certitude morale, c'est-à-dire celle qui est suffisante pour régler nos mœurs, sans qu'elle puisse avoir un caractère absolu, et une autre certitude dont le caractère est que nous pensons « qu'il n'est aucunement possible que les choses soient autres que nous les jugeons » ; et, en parlant de
cette seconde sorte de certitude, il écrit : « Cette certi-
tude s'étend à tout ce qui est démontré dans la mathématique ; car nous voyons clairement qu'il est impossible que 2 et 3 joints ensemble fassent plus ou moins que 5, ou qu'un carré n'ait que trois côtés, et choses semblables. Elle s'étend aussi à la connaissance que nous avons qu'il y a des corps dans le monde, pour les raisons ci-dessus expliquées ; puis ensuite elle s'étend à toutes les choses qui peuvent être démontrées touchant ces corps par les principes de la mathématique ou par d'autres aussi évidents et certains, au nombre desquelles il me semble que celles que j'ai écrites dans ce traité doivent être reçues, au moins les principales et plus générales ^. » On voit qu'il n'est plus question ici d'hypothèses douteuses qui rendent compte des apparences, mais bien de déductions purement rationnelles qui permettent d'affirmer, non seulement ce qui est, mais ce qui est nécessairement. Le même point de vue qui, dans le livre des Principes^ se trouve en contradiction avec