‹ La logique de l'hypothèseChapitre 83 sur 152 · Partie IV , chap. xi · texte numérisé non relu

Partie IV , chap. xi

I analyse aux éléments simples qui peuvent devenir des principes de synthèse. Voici la dixième, qui résume les neuf précédentes : « Ayant le catalogue des pensées simples, on sera en état de recommencer à priori, et d'expliquer Torigine des choses, prise de leur source d'un ordre parfait et d'une combinaison ou synthèse absolument achevée. Et c'est tout ce que peut faire notre âme, dans l'état où elle est présentement *. » Voilà Texpression la plus complète de la méthode à priori. Je pense donc pouvoir maintenir, malgré la parole de Pascal, ou à cause de la parole de Pascal, qui pouvait avoir le sentiment d'une lacune qui n'a pas été comblée à son époque, que le xvn® siècle, interrogé dans ses représentants les plus illustres, a méconnu la part de la spontanéité individuelle de la pensée dans la construction de la science.

3** Le XVIII® SIÈCLE.

Les philosophes du xviii'' siècle abandonnent Descartes et confondent dans la même réprobation les parties impérissables de son œuvre et les erreurs contenues dans son système du monde. Les découvertes de Newton produisent dans les intelligences un véritable éblouissement, et l'empirisme de Locke passe le détroit, envahit la France et par la France l'Europe. Ces deux hommes de valeur très inégale, Locke et Newton, sont entourés de l'auréole d'Une même gloire. L'hypothèse est proscrite, pour laisser la place à l'induction seule, et Bacon est proclamé le vrai restaurateur des sciences et le prince de la méthode. Cette

i. De la sagesse, édition Erdmann^ p. 674.

direction de la pensée fut très générale, sans être toutefois universelle. On doit noter des exceptions. Turgot, par exemple, a écrit les lignes que voici : « Toutes les fois qu'il s'agit de trouver la cause d'un effet, ce n'est que par voie d'hypothèse qu'on peut y parvenir, lorsque TefiFet seul est connu. On remonte, comme on peut, de l'effet à la cause, pour tâcher de conclure à ce qui est hors de nous. Or, pour deviner la cause d'un effet, quand nos idées ne nous la présentent pas, il faut en imaginer une; il faut vérifier plusieurs hypothèses et les essayer. Mais comment les vérifier? C'est en développant les conséquences de chaque hypothèse et en les comparant aux faits. Si itous les faits qu'on prédit en conséquence de l'hypothèse se retrouvent dans la nature précisément tels que l'hypothèse doit les faire attendre, cette conformité, qui ne peut ^tre l'effet du hasard, en devient la vérification, de la manière qu'on reconnaît le cachet qui a formé une empreinte en voyant que tous les traits de celle-ci s'insèrent dans ceux du cachet *. »

Le Sage avait entrepris un travail sur l'hypothèse qu'il destinait à V Encyclopédie et dont le but est indiqué dans les lignes suivantes : « L'hypothèse peut être considérée, ou comme un moyen de recherche, ou comme un moyen de preuve. Et, quelque désavantageuse que soit l'opinion qu'on pourrait s'en être formée, à ce dernier égard, on conviendra au moins qu'il serait utile d'examiner si elle est utile au premier, c'est-à-dire si elle peut conduire quelquefois à la vérité, ou s'il faut entièrement l'exclure de toute recherche philosophique. C'est surtout à cette dis-

1. Cité dans les Extraits des grands philosophes de Fouillée, p. 333.

cussion que nous destinons cet article *. » Le résultat de rétude entreprise est exposé d'une manière très précise dans les termes que voici :

« Les détracteurs de la méthode A'hypothèse ne vous permettent de conjectures que celles qui naissent naturellement et immédiatement de V expérience. C'est là de ces décisions échappées à de grands hommes, qui avaient

peut-être dans l'esprit un sens moins vague que celui qu'ils ont exprimé, mais que l'on répète superstitieusement après eux, sans y attacher aucune idée précise. Quelle conséquence immédiate peut-on tirer de l'observation d'un fait? L'existence de ce fait et rien au delà. Et, si l'on veut en conclure quelque chose touchant la nature de sa cause, il faut absolument le faire servir de mineure à un argument dont la majeure sera une proposition spéculative : hypothétique par exemple.

(c Veut -on dire simplement qu'il faut consulter les phénomènes, avant d'en chercher les explications? Mais n'est-ce pas ce que font déjà presque tous ceux qui donnent au public les hypothèses même les plus hasardées? Si la conséquence est précipitée, à quoi sert qu'elle soit immédiate ? Et si elle est rigoureuse , qu'importe qu'elle soit médiate, et même aussi éloignée des phénomènes que les dernières propositions d'Euclide le sont de ses principes 2 ? »

Le travail de Le Sage ne fut pas adressé aux rédacteurs de Y Encyclopédie, ou ne fut pas agréé par eux. C'était un

1. Mémoire sur la méthode d'hypothèse insérée à la fin des Essais de philosophie de P. Prévost, tome II, p. 259.

2, Mémoire sur la méthode d'hypothèse, rpsige 275.

mémoire de plus de trente pages, divisé en quarante-deux articles, et par conséquent un travail d'une certaine importance, qui aurait fait à la question sa place légitime. L'article Hypothèse, contenu dans le tome VIII de VEn-

cyclopédie^ publié en 1765, est très court (une colonne et demie) et plein de bon sens ; il n'est pas signé. L'auteur, Diderot probablement, déclare l'emploi de l'hypothèse légitime, dans les cas où les questions ne sont accessibles ni à l'expérience ni à la démonstration. C'est faire une place secondaire au facteur essentiel de toutes les découvertes, et c'est admettre qu'une partie notable de la science peut se construire sans ce secours ; mais réclamer pour l'hypothèse une place, même secondaire, c'était déjà, à l'époque où parut l'article, une tentative de réaction contre l'opinion dominante. L'auteur en a le sentiment. « Il y a, dit-il, deux excès à éviter au sujet de l'hypothèse : celui de l'estimer trop et celui de la proscrire entièrement. » Il accuse les newtoniens de se livrer au second excès, d'avoir tâché de rendre l'hypothèse suspecte et ridicule en l'appelant « le poison de la raison et la peste de la philosophie ». Il observe très justement qu'en agissant ainsi ils prononcent leur propre condamnation, puisque le principe fondamental de leur théorie n'est autre chose qu'une hypothèse justifiée. L'article était court et fut probablement peu remarqué. Les newtoniens obtinrent un triomphe complet dans l'opinion publique : l'hypothèse fut absolument discréditée. L'expression de ce triomphe se trouve en particulier dans les (oeuvres de Reid : « De toutes les découvertes anatomiques et physiologiques, pas une n'est due à une conjecture. Des observations exactes

ont seules dévoilé ces innombrables artifices de la nature^ que nous admirons comme parfaitement adaptés à la fin qu'elle se propose; mais, avant qu'ils fussent découverts^ aucun physiologiste ne s'en était avisé. Et, en revanche, des nombreuses conjectures formées, dans les différents siècles, sur la structure du corps humain, il n'en est aucune que l'observation ait confirmée; elle les a toutes démenties. On peut en dire autant de toutes les parties de la création, que l'esprit humain a étudiées avec quelque succès. Partout les découvertes ont été le fruit d'une observation patiente, d'un grand nombre d'expériences exactes et des conséquences légitimes qui en ont été déduites; toujours elles ont démenti, jamais elles n'ont justifié les théories et les hypothèses que des esprits subtils avaient imaginées Le monde a été si longtemps

égaré par les hypothèses, qu'il est de la dernière importance, pour quiconque entreprend de faire quelques progrès dans la science, de les traiter avec le mépris que peut mériter la vaine et chimérique prétention de pénétrer dans les mystères de la nature par la seule force de l'esprit humain *. » Reid s'est acquis, par ses recherches prudentes et sagaces sur l'esprit humain, la réputation d'un philosophe judicieux ; mais il n'a pas fait preuve de cette qualité lorsqu'il a tracé les lignes qui précèdent. Il confond la thèse juste que les conjectures n'ont de valeur que lorsqu'elles reposent sur une base d'observations, avec la proscription de la conjecture, cette forme première, absolument nécessaire de toute découverte scientifique. Quant

1. Essais sur les facultés de l'espnt humain. Essai I, chap. m.

ÉTAT DE Lk QUESTION 247

à son affirmation que nulle conjecture n'a été confirmée, c'est le démenti le plus incroyable qu'il soit possible de donner à l'histoire entière dé la science.

4** Réaction contre les tendances du xviii* siècle.

Le passage de Reid qu'on vient de lire marque le point extrême du mouvement de l'opinion en faveur de l'empi»risme. A dater de ce moment, une réaction efficace commence à se manifester : Dugald-Stewart déjà corrige son maître. On lit dans sa Philosophie de l'esprit humain : « Quelques-uns des disciples de Bacon ont, je crois, été entraînés par leur zèle pour la méthode d'induction à censurer avec trop de sévérité les théories hypothétiques i. » Suivent quelques remarques justes ; mais ces remarques figurent comme une simple digression dans un chapitre sur la mémoire. Lorsqu'il traite directement de la méthode, Dugald-Stewart pose les bases du positivisme avec un degré de précision qu'Auguste Comte n'a pas surpassé 2.

La réaction dont nous venons de rencontrer une faible trace chez un philosophe se manifeste avec plus d'énergie chez les savants qui cherchent à se rendre compte des procédés de leur travail. L'exemple de Carnot sous ce rapport est digne d'être remarqué. C'est en 1785 que Reid publiait sa condamnation absolue de l'hypothèse et osait écrire que pas une découverte n'était due à une conjecture. En 1783, Carnot publia un Essai sur les machines

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