‹ La logique de l'hypothèseChapitre 98 sur 152 · La philosophie positive, septembre-octobrç 1867, p · texte numérisé non relu

La philosophie positive, septembre-octobrç 1867, p

s'est bien produite chez quelques modernes ; mais c'est là une rêverie philosophique éclose dans des esprits enivrés de la théorie de Hegel. La question est de savoir si Ton pourra rendre compte des phénomènes matériels par la considération de la forme et du mouvement, ou s'il faut admettre sous le nom d'affinité une propriété indéterminée et indéterminable. Il serait contraire aux règles de la méthode de résoudre la question d priori; mais ce qui est conforme aux règles de la méthode, dans l'état actuel de la science, c'est de diriger les recherches dans le sens de l'unité du monde inorganique, sous réserve que l'on n'affirme jamais que ce qu'on aura réussi à démontrer. Si la physique moderne est dans la bonne voie, les hypothèses faites dans le sens indiqué par M. Deville seront les hypothèses fécondes; les vues de M. Naquet arrêteraient le développement de la science. On voit clairement ici l'influence de la méthode prescrivant de reconnaître le principe directeur des hypothèses et de chercher ce principe directeur, en physique, dans l'objet de la science tel qu'il a été déterminé depuis l'époque de Galilée et Descartes. D'immenses résultats ont déjà été obtenus dans cette voie. La physique des sons, des couleurs, de la chaleur, a été ramenée à des considérations mécaniques ; il resterait à ramener aux idées de la forme et du mouvement les phénomènes des odeurs et des saveurs, ce qui n'a point encore été fait, ni même essayé, à ma connaissance.

Si l'état de la physique autorise à chercher l'explication de tous les phénomènes dans les lois générales du mouvement universel et dans la résistance des corps ^

il n'en est pas de même en biologie. La vie ne se manifeste que dans le monde matériel, dont toutes les lois continuent à exister dans les êtres vivants ; mais, aussi loin que s'étend notre science expérimentale, tout être vivant procède d'ancêtres. La vie nous apparaît ainsi comme un principe et non comme un résultat. Ces considérations déterminent la direction des hypothèses physiologiques. Si l'on veut expliquer les phénomènes par la seule considération de la force vitale, on méconnaît les bases physiques de la vie, et on s'arrête dans une science incomplète et stationnaire. La force vitale a longtemps joué le rôle de cause ocieulte, au détriment des progrès de la physiologie ; mais veut- on , par l'effet d'une réaction excessive, expliquer tous les phénomènes biologiques par la seule considération des causes physiques? on méconnaît la réalité du principe de la vie, et l'on court grand risque de fabriquer de fausses hypothèses. Ce danger est signalé avec autorité par M. Claude Bernard. Il écrit dans son Rapport sur les progrès et la marche de la physiologie générale : « Quand on considère l'évolution complète d'un être vivant, on voit clairement que son organisation est la conséquence d'une loi organogénique qui préexiste d'après une idée préconçue et qui se transmet par tradition organique d'un être à l'autre *. » Voilà l'élément spécialement vital auquel il faut faire sa part à côté des phénomènes de l'ordre purement matériel. « La vie ne se conçoit que par le conflit des propriétés physicochimiques du milieu extérieur et des propriétés vitales de l'organisme réagissant les unes sur les autres. Il faut

nécessairement le concours de ces deux facteurs ; car, si l'on supprime ou si Ton modifie soit le milieu, soit l'organisme, la vie cesse ou s'altère aussitôt. La physiologie générale ne peut être solidement fondée qu'à la condition de reposer sur cette double base. Elle doit considérer à la fois dans l'organisme les propriétés vitales ou physiologiques des tissus vivants et les propriétés physico-chimiques des milieux sous l'influence desquels la vitalité des tissus se manifeste. Si le physiologiste, trop exclusivement anatomiste, physicien ou chimiste, ne s'appuie que sur un ordre des connaissances que nous avons signalées, ou seulement s'il lui accorde une trop large part, il fait nécessairement fausse route, et il s'expose à avancer sur les phénomènes de la vie des explications erronées ou incomplètes. Il faudra toujours, en un mot, tenir compte de deux ordres de conditions : 1** des conditions anatomiques de la matière organisée qui donnent la nature ou la forme des phénomènes physiologiques ; ^ des conditions physico-chimiques ambiantes qui déterminent et règlent les manifestations vitales *. » L'auteur insiste sur sa remarque, comme nous l'avons vu insister sur la présence de l'hypothèse dans la science, parce qu'il a le sentiment de réagir contre une erreur accréditée : « On a peut-être aujourd'hui de la tendance à exagérer l'importance des phénomènes vitaux d'ordre mécanique et physico-chimique Le problème de la physiologie ne consiste pas à rechercher dans

1. Rapport ^ p. 5 et 6. — Ces idées ont été reproduites avec des développements nouveaux dans les Leçons sur les phénomènes de la vie, 1 vol. in-8% 1878, publié après la mort de Claude Bernard.

les êtres vivants les lois physico-chimiques qui leur sont communes avec les corps bruts, mais à s'efforcer de trouver, au contraire, les lois organotrophiques ou vitales qui les caractérisent *. » Et ailleurs : « On peut poser en principe que jamais un phénomène chimique ne s'acr complira dans les corps vivants à l'aide des mêmes moyens qiie dans les corps bruts. C'est pourquoi c'est une mauvaise tendance que de vouloir assimiler les procédés physico- chimiques de l'organisme à ceux de la nature minérale. On pourrait citer bien des exemples pour prouver que cette tendance a conduit à l'erreur ^ » L'auteur cite plusieurs exemples, en effet, et montre ainsi que l'absence de réflexion sur les principes directeurs des hypothèses biologiques, c'est-à-dire l'oubli d'un des éléments essentiels de la méthode, engendre de fausses conjectures.

Il existe, dans le vaste champ des études biologiques, une question spéciale qui pourra faire, je le crois, de grands progrès, lorsqu'on lui appliquera avec réflexion les principes directeurs de. la science en général, c'est-à-dirè la recherche de l'harmonie et de la simplicité : je veux parler de la question de l'instinct des animaux. J'entends par instinct, à l'exclusion des phénomènes où parait intervenir un élément de sensibilité et d'intelligence, le rapport de certaines impressions reçue.s à certains mouvements» Nous avons ici comme base d'observation immédiate les instincts qui se manifestent chez l'homme, et qui sont si différents des fonctions de l'intelligence et de la volonté

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