I.'iNTUlTION
ree, a la fois forle et silencieuse, telle eii(iii (jue la civilisation avait pour mission de la ryllimer? Gcetho etall un ami de la sagesse do Spinoza, et peut-etre I'espace lil)re qii'ils cherchaienl tons deux etait-il le memo ; et peiil-etre cette maitrise sur les emotions, cetle serenile aux(iuelles le philosophe nous acheinine sont-elles precisement le meme calme, la memo libeite, le mSmcetal d'ameque le poete nous invite a partager. Et peutetre le sentiment que la poesie nous procure et a cause de quoi nous recherchons la poesie, parce qu'elle nous eveille a une vie plus pleine, n'est-il pas un phenomene qui doit s'evanouir des que se dissipe Tobscuritequienveloppe nos representations, maisquelque chose qui, dans notre route vers la lumiere, nous accompagne, ])ien que se clarifiant et se sublimant a cliaque pas.
Pour moi, je le repete, le sentiment a sa plus grande force non seulement au pole inferieur, mais au pole' superieur du develoj^pement liumain. II domine au stade primitil", et alors tout se ramene a lui et s'absorbe en lui. La pensee en est enveloppee comme d'un brouillard. Le progres de la civilisation consiste a emanciper la pensee des emotions. Et done cette emancipation se produit; elle ne consiste pas seulement en ce que la pensee devientsouveraine etse soumet les sentiments, mais aussi en ce ([ue la pensee perd toute attache avec les sentiments. Elle mene une vie isolee, une vie abstraite. Mais, dans la mesure oii elle se perfectionne, li? pensee revient de cet isolement. Tout eu conservasit I'independance, la liberte de vue ct la comprehension claire qu'elle a conquises au prix de tant d'eftorts, elle gagne en plenitude, eu concretion, s'incorpore el actualise une multiplicite de details particuliers, renoue grace a eux ses liens avec la vie, se retrouve chez elle et se remplit a nouveau des sentiments
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anciens : ce sont les inemes sentiments qu'autrefois, et cependant ils sont Lout autres, en ce sens que chacun d'eiix est domine, ordonne par rapport aux autres, mis en harmonie avec ceux-ci. La sensibilite est, dans un etat inferieur de I'ame, une alfection isolee, pathologique ; dans un etat superieur elle fait sa rentree couime sentiment de notre vie totale, comme emotion esthetique.
Au stade primitif il y a encore une relation active entre mon moi et le monde environnant, Dans la periode d'isolation, cette relation s'afiaiblit, Le sentiment de I'existence, la tension de mon moi vers ce qui n'est pas lui, sont mediocres, la sensation de vivre est mediocre. C'est une annee de secheresse pour notre ame. A chaque lien nouveau qui se noue entre le monde exterieur et moi-meme, il y a dans mon ame un point qui prend vie ; ce renouement du lien, — cette religio^ cette reunion avec le tout, — c'estcomme une pluie sur des racines dessechees, c'est la veritable joie de I'ame. Or ce renouement c'est la poesie.
11 est bien vrai qu'une certaine obscurite en general, — mettons toujours, — enveloppe la beaute poetique. Mais si nous croyons que I'essor communique par la poesie est essentiellement conjoint a cette obscurite riche de sentiments suggeres, qu'il est conditionne par elle, cela pent etre une meprise. Get elan provient bien plutot d'un avantage que la poesie possede sur la science et qui fait que malgre I'obscurite, — qui est toujours en soi un defaut, — la poesie est a un niveau plus eleve que la science. L'impression produite ne vient pas du manque de clarte des representations, mais bien de leur richesse, de la multiplicite presque infinie des representations (]ui pen vent etre fixees a la fois, prises d'un seul coup de filet par Tartiste. Une expression poetique nous apparait si prete, si bien fon-
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due d'un seul jet, que nous iie pensons pas au processus intellectuel dont elle est le resultat. L'artiste doit reiidre son oeuvre si accomplie que nous n'apeicevions aucune trace de ses efforts, etre a ravance tellement juaitre de son sujet qu'il ne paraisse pas travailler, ou se donncr avectant d'intensite a son travail qu'il Toublie. C'est pourquoi nous ne voyons pas la vaste operation intellectuelle que suppose I'a^uvre poetique et nous ne nous rendons pas comple que I'image poetique est une production intellectuelle d'ordre superieur. Le poete peut, — et c'est la, au point de vue technique, le secret de son art, — cnfernier dans un mot, dans une image achevee, dans une juxtaposition heureuse, une multitude de representations que nous pouvons fort bien pour notre comple saisir une a une, mais de telle sorte que quand nous en tenons une I'autre nous echappe, — et cela parce qu'il existe entre nos representations une connexion que nous voyons flolter devant nous, qui semble s'approcher de nous pendant une seconde, mais que nous nous efforgons inutilement de retenir. C'est cette connexion, cette idee peutoi: dire, que l'artiste saisit au vol et reticnt. Sa pensee est plus deliee et plus rapide que celle des autres hommes.
]Mais pourquoi done une telle richesse dans la synthese des representations est-elle pour nous une source de joie et d'emotion poetique ? Parce que le poete vient a notre aide pour realiser ce qui nous tient le plus a Cffiur. Gar on peut dire qu'il n'y a pas un d'entre nous qui n'ait ete poursuivi par une idee de ce genre qu'il a taclie sans cesse, mais inconsciemment de saisir, sans pouvoir y arriver. Nous avons, — peut-etre seulement dans nos moments les plus clairs, — un pressentiment vague de cette idee, et il nous apparait alors que c'est notre bonheur qui voltige tout pres de
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nous mais ne se laisse pas eiuprisonner. Je ne pense pas seulement a ceiix qui sout comme nes avec une idee, a qui cette idee, iiistallee au fond de lenr anie, ne laisse pas de repos avant qu'elle n'ait ete niise en liberie. Pour ceux-la il n'y a pas de bonheur coniplet si leur coeur ne parvieut pas un jour a trouver et a dire libreinent le mot qu'il contenait en puissance. Je ne pense pas a ceux qui cherchent le sens de la vie ; on pour parler plus exaclement, je [>ense qu'au fond nous leur resseniblons tons. Mais ce que nous portons cache en nous n'est pas aussi prol'ondement enfoui cliez tons les homnies et ne devient pas cliez tous egalement conscient. Gbez I'un il y a une envelop-pe infinie qu'il n'arrive jamais a traverser, landis que chez Tautre le secret est presque a decouvert des le debut et pret a se reveler sous sa forme veritable. y Le bonheur que poursuivent les hommes prend mille vetements et <[uand nous I'avons saisi sous uu aspect, il se metaluorphose et nous echappe sous une autre forme. Platon n'a-t-il pas eu raison de dire que TEios qui nous attire est parlout le meme ? Et ce qui est au fond do tout desir de bonlieur, mcme du boidieur sous ses formes les plus inferieures, ne serait-il pas en derniere analyse une sorte de besoin philosophique, le desir de secouer notre engourdissement, d'etre delivres de ce monde de reve oil nous vegetons, de voir s'ecarter les nuages autour de nous, de sentir nos yeux se dessiller et voir, en un mot de nous eveiller, — de parvenir par .le moyen d'une impression quelconque jus(|u'a ce petit point cjui est notre moi, d'eprouver quelque mouvement dans le centre meme de notre humanite, de I'amener a donner sigue de vie, d'en extraire de force quel([ues paroles, d'entendrc quelques sons venant de lui, de le sentir vivre ; — enfin tout notre desir n'estil pas de nous percevoir nous-memes aussi claiienient
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et aussi pleinement que possible, de nous sentir dans un rapport multiple et inteiisii" avec rexistciice, de vivre intellectuelleiueut avec cliaque partie de notre Ame, de fagon qu'elle s'elargisse et en vienne, comme dirait Spiaoza, a tout embrasser dans un amor intellect ualis ; car toute anie aspire a tout, et chaque portion de I'exislence est une portion d'elle-meme et lui appartient aussi intiuieuient que ses souvenirs lui appartiennent, et quand une portion lui echappe et nieurt pour I'ame, c'est un souvenir qui nieurt et un point de I'ame oil la vie se fletrit; — s'il en est ainsi, est-il surprenant que celui qui pent nous aider a conserver ce rap()ort avec le tout et a maintenir aclualisees les representations qui forment le contenu de notre vie, fasse vibrer notre ame et que nous pressentions instinctivemeut dans son art un cadeau precieux?
L'emotion estlielique dependrait done de cette plenitude et de cette richesse que la poesie possede en comparaison avec la science, et par suite ne dependrait point de I'obscurite du langage poetique. Et bien loin de voir un motif de mefiance toujours justifie dans le fait qu'un acle de pensee est associe a un fait emotif, nous pouvons admettre au contraire que la pensee, quand elle est parvenue a son terme et domine com- {)letement son objet doit renouer son lien avec la sensibilite. II ne faut done pas considerer comme une erreur absolue la tentative faite par quelques philosophes pour faire de la sensibilite I'organe de la philosophie ; contentons-nous de cette reserve que ce n'est pas la sensibilite a elle seule qui nous dirige, mais unecerlaine espece d'intelligence qui a cela de propre qu'elle est jointe a la sensibilite.
Je dois maintenant expliquer en quelques mots ce que comporte le fait ([u'un grand nombre de representations sont fixees a la fois dans la conscience.
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Le nombre des points qui peuvent se trouver en meme temps dans un acte visuel n'est pas, en ce qui concerne la vision exterieure, limite d'une fagon absolue et se laisse accroitre. Cela est vrai, — mais a un degre qui fait qu'a parier rigoureusement une comparaison est inexacte et n'a que la valeur d'une image, — cela est vrai de ce qui tombe sous le regard de I'attention : alors un nombre a pen pres infini de representations peuvent etre presentes en meme temps. Cependant il n'est pas exact en principe de les qualifier de contemporaines ; ce qui est vrai bien plutot, c'est que I'attention ne se dirige pas sur plus d'une representation separement, — et, plus exactement encore, qu'elle se dirige sur un seul element d'une representation ; les representations passent successivement dans le champ de I'attention, flottent, disparaissent pour reparaitre ensuite, avec une rapidite que notre imagination ne "pent se figurer, et qui est si grande qu'elle equivaut pour nous a rimmobilite, au repos. Ence cas une fixation se produitlorsque Tartiste est devenu tellementmaiLre desamatiere que non seulementil pent laisser ses visions apparaitre rapidement et n'a pas besoin de les ramener sans cesse par une serie d'efforts, mais qu'il pent pour ainsi dire s'asseoir les bras croises sans les retenir ni les surveiller, se detourner d'elles avec la certitude qu'elles ne s'envoleront pas; la encore, dans cette tranquillite profonde, il y a un perpetuel flottement, des disparitions et des arrivees, un bouillonnement et un clignotement incessants, un deplacement du champ visuel, et pourtant une vue permanente embrassant tout cet ensemble; c'est evidemment que chacun des elements, quand il s'en va, est si vitede retour que les choses se passent comme s'il n'avait pas disparu, bien que dans I'intervalle un (lot d'autres elements en nombre infini ait o-lisse
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devant le regard ; or n'en va-t-il pas de meme si nous iinaginons des domaines de plus en [)lus restreints soumis a la vision interieure, ot la contemporaneite des moments meme les plus elementaires d'une representation n'est-elle pastoujours une oscillalion analogue de Tun a Tautre ? Des lors la faculte intuitive reside dans un degre superieur d'agilitc, de facilite a deplacer I'altention, a se detacher d'une representation et a y revenir, a etre en un point et a etre partout, a etre dans le present et dans le passe ; elle reside en un mot dans les tours d'adresse en apparence contradictoires et merveilleux oil reussit I'activite esthetique.
G'est cette contemporaneite (relative) des representations dans la perception visuelle, cette comprehensio iKSthetica (non pas seulement logica), pour parler comme Kant, que je voudrais considerer comme Tessentiel dans un acte de pensee intuitif. Au resle le terme d' « intuition « peut etre considere comme se rapportant precisement a ce caractere, car ce qui distingue cette denomination c'est que les representations qui dans la pensee abstraite n'entrent qu'indirectement en compte, — par I'entremise de la forrnulegeneraie qui exprime leur somme, — sont ici au premier plan, toutes presentes, toutes sous la main, de sorte que I'ceil les passe en quelque sorte en revue et pergoit immediatement leur connexion mutuelle que la reflexion ordinaire est obligee d'etablir par le calcul.
C'est cette comprehensio sestlietica dont I'importance reelle n'est pas toujours reconnue par la science ni meme, — chose plus surprenante, — par la litterature actuelle.
L INTUITION
Vous avez les parties d"wn lout entre vos mains ;
11 n'y manque mallieureusement que le lien spirituel.
Ainsi done, si je vois juste, dans tons les cas oil sious eprouvons une emotion esthetique I'analyse doit |>ouvoir decouvrir une riche synthese de representations, laquelle suppose une operation intellectuelle ires etendue qui a franclii en quelque point la frontiere oil s'arrete coininimement notre pensee et s'est eniparee dun cornplexe d'idees que nous n'avons pas habitueliement a notre portee.
Quand Tauteur d'une description de voyage nous ])roniene a sa suite dans une l)elle contree, qu'est-ce •qui fait si souvent qu'ii ne reussit a eveiller en nous aucunc emotion ? Quelques etincelles jaillissent de temps a autre, niais point de flamme durable, et nous "^uivons notre guide avec I'impression vague qu'il nous [)rive de quel({ue chose, coin me s'il y avail quelque ■chose qu'il aurait oublie de nous faire voir, Ge qui iuanque, c'est que notre auteur ne pent rassembler <it presenter en faisceau toutes les belles choses qu'il a vues. Quand il en prend une en main, il est oblige d'en laisser echapper une autre. Quand nous voyons la cime d'une Alpe et qu'on nous apprend quelle est sa hauteur, nous perdons de vue la base de la montagne et le spectacle ne nous donne pas le vertige ; ■nous nous etonnons seulement du nombre de metres. Et quand nous arrivons a un paysage nu,a une elendue -couverte de neige, nous n'avons pas du meme coup le :senlimeiit de la solitude et du silence. !Vous mesurons
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lieue par lieiie line chaiiic de inontagnes,inais iiousne voyons pas les espaces. Et quand nous avons tout parcoui'u et tout admire, nous I'estons cej)endant sans emotion, dans I'attcnte d'autre chose, et notre cicerone no comprend pas ce que nous pouvons souhaitei- de plus ; car il sait qu'il nous a tout niontre. Un autre peut venir qui du premier coup iniposera sa maitrise a toutes choscs, comme si la nature entiere prenait vie a son commandenient : celui-ci, cost I'artiste.
L'ecrivain realiste a et-^ soiivent un guide de la premiere categorie, un cicerone sans art. II I'a ete meme quand son temperament etait capable de niieux, parce que sa theorie de I'art ne I'invitait pas a aller plus loin, mais au contraire lui conseillait de se satisfaire de ce qu'il avait atteint. 11 y avait de la trahison dans cette theorie de la reprotluction du reel. Le jeune ecrivain comprenait ce qu'elle contenait de vrai, mais se trouvait entraine a une erreur technique. Par exemple, la vue d'un paysage avait determine en lui un etatd'ame ; a la comprehension immediate des formes, des couleurs et des lumieres s'etait jointe toute une serie de representations eveillees a la vie ; des associations s'etaient produites, qui n'etaient conscientes que pour une faible part, et (jui se deplacaient d'un point a un autre, se perdaient dans un lointain oil I'reil ne pouvait plus les suivre, donnaient dans les coins recules de Tame des ebranlements, sans que I'artiste siit luimeme oii il etait touche, — il sentait simplement que quelque part une corde avait vibre ; il s'etait eveille des souvenirs de la nature la plus indirecte ; des impressions appartenant a un sens avaient ete transferees a un autre sens ; — en un mot il s'etait constitue un arriere-plan, un fond de representations peu perceptible a I'artiste lui-meme, et dont chacun des elements apportait une nuance particuliere a I'emotion d'en-
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seinble ou il baignait. Or ce qu'il voulait exprimer, c'etait cetle emotion, el il pouvait etre en soi indifferent qii'il recouriit a tel ou tel procede, pourvu qu'il reussit. II noiivait porter son clioix sur les impressions de premiere main, sur ce qu'il voyait et entendait au moment actuel, ou bien il pouvait se tourner plus directement vers les representations suggerees et peutetre laisser completement de cote les sensations primitives coinme des occasions j>lus ou moins fortuites. En admettant qu'en sa qualite de realiste, il eutchoisi la j)remiere de ces methodes, il duN'ait en tout cas veiller a maintenir la communication avec le jioint sensil)le oil vii)raient les cordes dc son ame. ]Mais alors le prejuge d'ecole imposait silence a son l)on instinct. II acceptait coaime article de foi ({u'une description consciencieuse du spectacle exterieur entrainerait avec elle I'emotion, et de la c6s details infinis qui font I'effet d'etre hors du cadre de i'oeuvre, qui ne se lient pas a I'impression general* et sont simplement venus la parce que ie hasard les avait introduits avec le reste. Meme die/, i'artiste qui a commence a se liberer du realisnie on rencontre ga et la de ces conglonierats de realites qui n'ont rien a faire avec le tableau et qui se trouvaient accidentellenient devant roi^jectif quand la photograpliie fut prise. — Je ne parle pas ici de ceux qui ne [)i)avaient j)as faire fond sur Line emotion poeti{{ue veritable : tout le monde comj)rend comme quoi la doctrine realiste en est venue a justifier leur production en lant qu'ccunrc poetique })arce qu'elle tombait sous la denomination de « tranche de realite » ou de « chose vue ».
Le realisme negligeait !a synthese poetique. II oubliait qu'il est a la portee de bien des gens d'enumerev et dedecrire une serio d'objets contigus ou successiis : il n"y faut (lue de rapplicalion. Le realisme a ou-
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blie que cc c|ue nous clierclions, ce sont des jjoints de viie d'ou nous puis.sions emlirasser la vie d'un coup d'u'il. II faut, a-t-on dit, que le poete considere plus d'une tranche de realite, qu'il ajoule quelque cliose a cette realite, qu'il voie par derrieie elle de la pensee. Et cela est juste. Cela pent aussi s'exprinier en disant (jue le poeto doit voir moins que la realite : il doit pouvoir isoler uue portion de lealite. II a devaut lui un tissu dont les fils s'enlortilleiit les uns autour des autres en une masse confuse ; il doit savoir suivre de I'oeil un de ces fils et le fixer sans voir l-.s autres; il doit pouvoir do la sorte niettre en relief lout un systenie de tils de facon que ce systeme soit jiporcu a part. Et il faut ([u'il niar([ue ce systeme isole j)ar lui, (piii le colore pour ainsi dire de fagou a le faii-e discerner des autres. Cette operation exige un effort puissant el I'aptitude aux larges synllieses. Elle a toujours une valour precieuse parce (ju'e'le ne saurait s'effcctuer coUectivement et (jue le grand nombre de tiavailleurs, ni la longue dunie ne peuvent suppleer I'ii;suffisance du premier elan. Or, cette synthese est souvent manquee dans la litterature realiste.
Les tableaux de style realisle me rappellent souvent le « Chat de Grabow » — ce chat que Ton a peint dans le drame de Jonas Lie qui porte ce litre. Tout dans la peinture de I'animal est bien fait, sans defaut, sans rien qui prele a la oilique.OIais voici que queiqu'un s'avise d'ajouter d'un petit coup de pinceau une tache jaune a Iccil du chat, et uussitot celui-ci recoit j une perfection de plus, a savoir la vie. Le petit point lumineux dans Foeil est ce f[ui nianque aux peintures reaiistes. Et ce poinl, c'est la synthese. Avant qu'elle intervienne, nous ne voyons que chaque partie de la figure separenient, et les divers traits ne se fondent pas ensemble en un tout. Par elle loute la figure subit
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comme une metamorphose, tout devieiit coherent, tout s'unifie dans ['expression de rceil.»Des lors, toute la personnalite se trouve concentree dans le regard. Ce qu'indiquent la forme du front, le coin delabouche, la ligne da nez, tout cela est rassemble dans le regard, et toute cette impression d'enseiDble d'apres laquelle a ete reglee I'attitude du corps et jusqu'a la fa^on de tenir un doigt, est egaiement rendue dans le regard. En un mot, le petit point lumineux a reussi a roller enscml)le tout le reste, de fagon a nous communiquer un sentiment unique.
Partout oil se trouve un trait de ce genre bien caracterislique, alertenient jete, ce trait relie ensemble une multiplicite d'impressions ; et tout le monde peut verifier ce fait, par exemple en considerant les caricatures des Fliei>cnde Blatter : une petite courbe peut rendre la totalite externe et interne d'tm indi^ idu.
11 en va de meme quand nous considerons rouvrage dun sculpteur. Tandis que nous suivons les lignes des divers membres de la statue et que nous saisissons peut-etre ce que chacun d'eux a de parliculier, il peut arriver ({ue notre pensee parcoure la statue avec ia rapidite de I'eclair, passe d'une partie a une autre, puis parcoure de nouveau et sans cesse toutes ces parties et ne les laclie plus ; cette operation accomplie, aucun element n'esl isole de I'autre ; et dans chaque partie nous reconnaissons aussi comment sontfaites les autres, nous avons eu en une fois un sentiment des perceptions d'inuervation et de musculature en chaque point, et tous ces millions d'impressions se lient en une sensation totale et se maintiennent mutuellement en actualile.
Les precedes (jui aj)partiennent a la technique de I'oeuvre litteraire se laissent tous ramener au meme but qui est la synthese. Une metaphore ou une image quelconque servent precisement a saisir ensemble un
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nombre de representations plus gr;ind (pie ccliii (pic nous pouvons fixer par une expression [)lus incolorc. Une image, si elle est juste, n'est jamais la pour servir (le decoralionNGombien de details sont contenus dans des metaphores usuelles telles que « le vent soupire » ou <( le ruisseau murmure » ; combien de diitails sont evoques [)ar cc membre de phrase de Heine : das GefidsLer Kltiger Myrten., and der Blniuei- Athcniliolen^! et le secret du charme qui se di^gage de ces simples paroles d'une poesie suedoise : da Ullr groiil I hvarendaste dal ~ reside sans doute en ce que ces mots nous donnent ce ((ue souveut de longues descriptions ne parvienncnt pas a nous donner : une vision totale ; , i!s placent I'esprit dans un (?lat d'allegresse agile qui lui lait pnrcourir instantaiienient toute la cainpagne verdoyante, et cette petite d<3sinence superlative en -aste ajoulee au mot hvarendcL (chacune) ne cesse de I'altirer jus(|iie dans les retraites les plus cachees oii agit le printemps. II y a dans cet -asle, oulre qu'il (§voque le susurrement du vent tiede, un eifet de meme categoric que celui que produit I'alliteration, il prolonge dune fraction de seconde le temps pendant le- (|uei nous sommes en mesure de niaintenir notre vision ; nous pouvons trainer sur ce son bruissant et avec son aide nous maintenir sans trouble ; — et qui sait si I'allitciration n'est pas un artifice destine a soutenir la synthese, a contribuer a ce qu'aucune representation ne s'evade, de meme qu'un mouvement exterieur re'pet(3 pout refouler ce qui viendrait Lroubler une pensee en cours ?
Le langage de la possie est le plus concenlr(3 de tous, quelle que soit Tabondance avec laquelle il pa-
1. « Le chuchotement (Jes myrtes discrete el la respiration des fleurs. »