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Alors chaque vallee devieut verle

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rail semer ses mots, — procede ({iii, soil dit en passant, n'est pas sans avoir une valeur pedagogique. Par le moyen des expressions isolees et par I'idee generale de I'oeLivre il se produit ujie concentration. Si ini auteur nous faisait connaitre les })hases de developpemeat a travers lesquelles un motif est devenu une cEiivre poetiqae, on verrait tres certainement que cette (puvre est rabouLissement d'une serie de syntlieses, dont chacune a donne plus de cohesion a la matiere en m hne temps (ju'elle s'annexait des niateriaux nouveaux, de meme qu'un cristal dans son liquide grandit pen a pen et attire dans son systeme des particules de plus en plus nombreuses. 11 pent arriver dans ce processus que la matiere que I'auleur avait essaye d'enfermer dans une longue nouvelle finit par se concentrer en une poesie de quelques vers qui, dans la richesse de sa forme, ne semide niillement faire des economies de mots. Les petites pieces de Gellerstedt et de Heine et quelques sonnets de Snoilsky nous fournissent de bons exemples (rimpressions rendues sous une forme condensee, et ces pieces renferment Kouvent nn petit recit, nous font entrevoir un etre liumain et une destinee humaine. — En petit comme en grand, que le domaine choisi soit une simple idylle ou I'univers entier, la poesie travaille a mettre en perspective une portion de la vie que nous ne pourrions pas sans cela embrasser d'uii coup d'oeil.

La realite se presente a nous dans la vie quotidienne comme un conglomerat d'objets isoles, disperses, et comme en sommeil, et c'est seulement dans les moments de grandes tension intellectuelle et de vie supdrieure que nous pouvons les maintenir dans la forme claire, cristallisee, qui est la realite vraie et nue'. Pour

1. Ou'est-ce que « le voile de la poesie.' ». Dons la pratitjue jour-

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eclaircii" ce passage de la icalitc do tous les jours a la realile artistiquc nous citerons ces paroles lireescrune noLivcUe Je M. Ola Ilansson : « Et mon ame connut (juelques moments benis oil je voyais la vie s'etendre devant moi comnie a vol d'oiseau, aussi ramassee, aussi facile a domiuer el a embrasser que le lac de (ieneve dont le contour s'etait dessine devant mes yeux corporels. Qu'est-ce que je voyais? Je ne sais pas; on ne se souvient pas de ces choses ; c'est une vision qui s'avance dans le ciel pendant une seconde et dont on ne pent conserver qu'un souvenir indetermine, une vibration, un pressentiment qui fait I'oeil grand et Tame large, quelques pauvres pense^es, mediocres epaves de toutes les splendeurs qui ont sombre au fond des eaux... »

Ce passage de I'ecriNain suedois nous donne une description.de Facte de conscience que nous appelons intuition ; et cet acte est le meme, que ce soit un poete qui dans un moment d'inspiration voit la vie s'illuminer d'un eclair rapide, ou que ce soit un savant, un cherclieur a qui les profondeurs de I'existence se decouvrenten une telle seconde, pour se refermer peut-etre avec la meme rapidite. Ce qui s'est j)asse dans cette soconde, c'est que la pensee a vole a tire d'aiie sur des espaces qu'elle n'est pas assez forte pour embrasser

iKilit'ic la vie nous est cachee comme par un brouillard, nietaphoriquement parlant ; de sorle que sans doute notre oeil ext^rieur a la VU9 libre, mais notre cime ne peut saisir ni maintenir des ensembles roherents et ne peut voir autre chose que qk et la un fragment de la reaiite. Nous passons a travers un paysage que nos sens pcrgoivent, mais sans que I'Ame s'ouvre a la beaule de ce paysage. Ouand notre aine s'ouvre, elle evoque a elle Tensemble, elle voit et entend I'ensemble et il lui semble qu'un mur de separation ait 6le enieve. Alors le brouillard s'est love, mais pas completement. Tout ce que I'ame voit et entend est dans un ecoulement perpelucl, se cache et reparait, et I'ame aperroit par devant ce spectacle un ^cran translucide, qui s'agite doucemenl : c'est un reste du brouillard de tous les jours, — c'est le voile de la poesie.

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contiiiLiellement. Voilapourquoi rilluniination est si fugitive et momentanee. Ce qui estapparu a i'oeil dans un tel moment est si multiple et si impossible a dominer que par la suite on ne peut le rendre toujours ni le rendre au complet, et que c'est a peine si i'on s'en souvient. Ce qu'on peut en sauver, ce ne sent le plus souvent que quelques debris de pensee abstraite et de reflexion, et il n'est pas etonnant que ceux qui out eprouve avec le plus d'intensite cette ricliesse d'intuition considerent comme quelque chose de mediocre la trame grossiere, peu serree et pauvre des syllogismes. De la I'obscurite qui flotte sur la poesie et sur tout travail du a I'intuition. Cette obscurite existe vraiment et pour deux causes : en partie parce que nous ne pouvons pas conserver par la suite tout ce que nous avons vu, — ce qui est, a strictement parler, une obscurite dans I'acception courante de ce mot; en partie aussi parce (jue dans toute syntliese un peu riche les associations empietent tellement autour d'ellesqu'elles entrainent et elevent a la conscience meme ce qui git non eclairci dans les profondeurs.

« Les fronlieres de I'art vont se retrecissant ^ mesure que la science 6lend les siennes. »

(Schiller.)

J'ai essaye de faire ressortir le contenu theoretique qui se trouve toujours dans la poesie, mais que nous avons une tendance a negliger parce qu'il ne s'offre pas a nu comme dans un acte de pensee plus a])strait

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et s'enveloppc d'einotion conime iin rameau dc Irui!lage. Un poete se senlira peut-etre enclin lui-meme a proleslei' contre cetle decomposilion de remotion poetiqiie en elemeiiLs intellectuols ct soiitenir la-contre ([ue cc que fait le poete n'est pas uue ceuvre de reflexion et de conihinaisons iugeiiieuses; et il a raison jiisqu'a Lin certain [)oint.Mais i'acle f]ui cliez le poete s'acconiplit sans la conscience de cliaque moment particuliei' ni de chatjue moyen employe et qui ne se laisse pas accomplir par quiconque aurait besoin du secours de la refl(!xion, nous pouvons apres coup, une lois qu'il existe a relatacheve,en faire an objetd'analyse pour la raison, et alors on constatera, je pense, qu'il reni'erme toutes ces operations de pensee tres compliquees et tons ces actes de reflexion, — bien qu'accomplis presquc inconsciemment, — sur lesquels j'ai essaye d'attii-er Tatteiition. Puis, les productions de I'aciivite poeti(|ue ayant ete transposees de la sorte en valeurs theoretiques, je pense qu'il serait possible d'etablir une comparaison entre ces productions de Tesprit et celles qui sortent des laboratoires de la science. La question des droits de I'intuition est etroitement liee a cettc comparaison. Le processus de pensee qu'elle implique est-il au-dessous ou au-dessus de celui de la science reilechie, — I'intuition correspond-elle aux tout premiers tatonnements, aux toutes premieres divinations de la pensee, ou bien est-elle rachevement et la fleur de la reflexion scientifiqiie ? Elle est selon moi Tune et Fautre de ces deux choses, et c'est ce (jui explique en partie ies opinions contradictoires qu'on a forniulees a son sujet. II faut suivre deux processus pour obtenir ([uelque clarte sur le role de Tintuition et sa place dans la pensee : il faut examiner d'une part comment une ideescientifique discursive devient une idee intuitive et poetique, et examiner d'autre part le processus inverse.

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Que la science, clans la mesure oil ello ailcint sa perfection, evolue vers Tart, c'est la uae these qui n'est ouUenient nouvelle et que je n'ai guere besoin de ■dftvelopper longuement. Je me bornerai a ciler pour ■exemple la transformation (|ue saijissent les meuies materiaux historiques avant que la science historique considere leur elaboration comme lerminee. Nous avons devant nous une collection de faits. Ces I'aits sont verifies, passes au crible par la critique historique, amenes a toute I'exactitude desirable. Mais ce ii'est la qu'un travail preliminaire. L'historien n'a -encore devant lui que des materiaux. II va falloir [)resenter les evenements en tenant compte de leurs lelations de cause a efiet, de leur penetration mutuelle. JSIais on ne pent nieltre en lumiere ces rapports mu- -tuels que si Ton place les evenements dans un teljour quils soient susceptibles d'une vision concrele et directe. Je ne comprends pas comment se produit \.in fait si je ne m'imagine ses causes que d'une facon abstraite ; je ne le comprends que si je puis entrer pleiiieuient dans les circonstances dont il a ete la resultante, onnailre directeuient les ressorts qui Tout fait surgir, I'etat d'esprit qui lui a donne naissance. Quand je m'imagine la cause, il faut que ma pensee ait un arriere-plan de representations concretes en nombre infini. L'art de I'historien consiste a evoquer ces representations et a les rassembler de telle maniere que nous puissions operer avec elles et avoir une sensation unique de leur effet total. Pour I'historien sans art, ces representations se disseminent ; il est incapdhle^ avec lout son depouillement consciencieux, de motiver un even e men'.

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II iii'est arrive de lire le conipte rendu de deux OLivrages historiques, dont run, l)ieii qu'expos.'uit des fails que heaucoup d'aulres ouvrages avaient donnes avant luiet (jui avaient ete dejn mis en npuvre par nos meilleurs erudits, n'eii aj)[)oi'!,aiL pas luoins (piolque chose de nouveau ; c'elait un livre qui posait devant nous les personnaliles de I'liistoire avec leur caractere individuel et redouuait aux evcnements Timporlance qu'ils avaient eue- autrefois pour les gens qui y etaient intervenus de toule leur aine, et qu'ils perdent trop souvent (juand on les deroule devant nous conuue un amusement ou comme un objct de recherche pour un spectateur ; un livre oil un petit mot dit de temps a autre suffisait a etablir un lien entre differents siecles, de sorte (|ue nous reconnaissions dans une periode le meme courant deja observe par nous a une epoque reculee ; oil Tauteur avait le talent de nous maintenir sans cesse au-dessus de la surface, en nous laissant jouir d'une large perspeclive, et savait nous conduire assez avant vers ces hauteurs d'ou nous |iouvons contempler la marclie de riiiimanite et oil le silence des cimes recele un pressentiment des destinees de la vie ; — quant a I'aulre livre, c'etait un travail d'une exactitude et d'une science dignes d'eloges, je veux bien le croire, mais rien de plus. Or le critique, — un speciaiiste eminent, — examinait les allegations de fait, decouvrait quelques erreurs dans le premier de ces deux ouvrages, une ou deux aussi dans le second, sa satisfaction paraissait pencher de plus en plus \ ers ce dernier, el i'on s'attendait seulemonl a ce que, cet examen termine, il passat a un autre point de vue et distinguat la creation geniale du bon nianuel liistoricjue, — mais de cette distinction pas un mot, pas la moindre allusion. Sauf une cependant : parmi les formules finales de bienvenue oii I'editeur regoit d'ordi-

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naire des compliments pour la bonne presentation materielle dulivre, I'auteur obtenait lui aussi un satisfecit aiinable pour la forme elegante qu'il avait su donuer a son travail, — « un veritable jjijou cle style ». Coniine si cette forme n'etait pas justement le contenu essentiel du livre ! H y a quelque chose, disons de delicieiix,dans la complaisance, dans les mines de fin gourmet avec lesquelles un philistin de la culture fait sa cour a ces « fleurs de style » qu'il prend pour des ornements et dont il se delecte de la meme facon qu'il so rejouit de son propre verbiage oraloire.

Le tour de passe-passe execute par ce philistin consiste precisement a inscrire le contenu, que lui-meme n'est pas en etat de donner on de s'assimiler, sous la rubrique « forme » de fagon a lui oter son credit scientifique et a ne lui attribuer qu'une valeur de sucrerie oud'epice. Et c'est pour(]uoi ce serait a peine un paradoxe que dedire que la forme est toutet que le contenu n'est rien, Quand un historien a indique sans art les diverses particularites qui peuvent entrer dans un caractere historicjue, mais sans que ces divers traits se fondent en une figure individueile, et quand un autre auteur, par le grou[)ement nouveau de traits vivaiits, par des juxtapositions, des comparaisons, des images, par toutes les ressources dont seul I'instinct genial sait s'aviser, a reussi precisement a emprisonner cette individuaiite, • — alors le critique bourgeois repand ses gentillesses sur ces effets de style. Quand un historien a depuis longtemps eclairci I'enchainement des effets et des causes, quand ii le connaitd'une facon abstraite et en gros ; quand il pourrait fort bien nomiiier de son nom I'idee (ju'il a poursuivie dans i'hisloire d'un siecle, mais attend encore le moment oil il pourra prendre cette idee sur la ])laque avec ses traits parfailement nets, oil il aura tellement travaille

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