‹ La logique de la poésieChapitre 9 sur 30 · I. i.N'TurrioN · texte numérisé non relu

I. i.N'TurrioN

des forets encore inviolees par I'liomme, des lies heureiises perdiies au milieu de rOcean, et tons ces oasis pressentis ou il y a encore de la place pour les mysteres et pour les merveilles. Mais c'est seulement pour un temps, — jusqu'a ce que nous ayons penetre dans les terras inconnues et que nos arpenteurs aient pu en mesurer la superficie exacte. Quant a I'oeuvre accomplie par la poesie, elle se ramene a de vagues indications dont rimportance disparait dans le travail methodique de la science. Faut-il s'etonner si le poete jette ses jouets loin de lui et prend place dans les rangs des Iravaillcurs ? Si un Shakespeare surgissait de nos jours, il souhaiteraitde pouvoir ecrire une p&ychologie. Le sentiment n'est-il done vraiment pas autre chose qu'un brouillard lumineux dont s'enveloppent les objets tout au bout de I'horizon, un beau mirage, un jeu de lumiere qui s'evanouit quand on s'en approche ? N'est-il pas autre chose que la conscience de I'exiguite de notre ame et de son impuissance a recevoir sans effort un contenu nouveau dont elle n'est pas encore maitresse, une aptitude insufiisante a dominer les impressions, une perte accidentelle d'equilibre dans des circonstances qui ne sont pas encore devenues habituelles, un remous et un trouble passagers, en attendant que I'eau reprenne son calme et sa transparence, bref une emotion qui accompagne des representations obscures non encore dominees par Tame, et qui se dissipe a mesure que celle-ci parvient alaclarte, se ressaisit et retrouvel'equilibre? La premiere impression que fait sur nous un beau paysage est, dit-on, plus vive que celles que nous eprouvonspar la suite, « L'ame s'est elargie », disait un jour Gcethe a propos de cette constatation. Or cliaque fois que Tame s'elargit ainsi, c'est un sentiment dont elle devient maitresse, qui s'incline, qui cede et parait s'eteindre. 11 semble qu'a

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mesure que nous faisons nolie croissance nous eiiniinons de nous, les uns apres les au'res^ les phenomenes emotifs. Et ne devons-nous pas penser que si aujourdhui notre ame frissonne, c'est la une impression que nous aurons iin jour la force d'accepter sans qu'une seuie de nos fibres interieures soil contrainle de vibrer? Personne n'a represente en plus beaux termes que Spinoza cette croissance el cettc dilatation de I'fune. II nous conduit pas a pas le long d'une riiontagne, vers des zones de plus en plus pures et fraiches. Chaque emotion est snrmontee au moment meme oil on projette sur elle la lumiere, et elle se resout en quelque chose qui n'a plus de signification, de pouvoir ni de realite, elle redevient Tarc-en-ciel ou le mirage qu'elle etait au fond. L'existence telle qu'elle se presente aux yeux des hommes, refractee a travers les emotions, est comme un verre trouble, comme un cristal oii la stratification a ete derangee en certains points, ce ({ui entrave le passage de la lumiere, mais ces points sont en quelque sorte refondus sous un verre ardent, les cristaux se reforment et tout redevient transparent, — c'est le monde lumineux de la pensee. Et cependant, — quand nous soMimes parvenus au sommet, dans I'air leg-er, dans le vaste silence, dans cette zone oil la rumeur de la vie parait si lointaine et son fourmillement si bas au-dessous de nos pieds que nous I'embrassons d'un seul coup d'ail ; quand nous sommesinstalles la dans notre paix sereine et froide, avons-nous depouille toutes nos emotions afi'ectives et sont-elles completement mortes, au point qu'il ne demeure apres elles aucune resonance ? Ou bien ne subsiste-t-il pas encore quelques houles laissees par I'agilation de notre sang, quelques vibrations dernieres de notre cceur ? Et avons-nous la quelque chose d'autre que la pulsation de la vie elle-meme, pulsation calme, mesu-

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