I.'iNTUITION
€t retravaille sa malicre, oil i! rauca Icllenient fillree, orJonaee, experimenlee, qu'elle ne lui fera plus de resistance et obeira de boime grace a I'appel ; (piand, ce moment venu, il est en etat de nous donnor Tatmosphere morale d'une epoque si pleinement, si consciencieusement, je dirais meme avec une exactitude si scientificjue (jue toutes les particularjtiis (jui la constituent occupent leur juste place et s'harmonisent dans Tensemble; quand il a ecoute et reussi a nous faire entendre a nous aussi le vol silencieux de Tidee ; — alors notre anie vibre comme elle vibre toujours quand on nous decouvre quelque chose des profondeurs de la vie et e'le est touchee conime par une musique ; alors le philistin comprend qu'on joue de la musique, el il lui arrive d'en eprouver de raise,car il sait apprecicr un joli style. Mais il ne se rend pas compte quon lui a Oifert une nourrilure substautielle dont il ne disposait pas auparavant.
II n'est pas sans exempie de trouver dans les travaux scientifiques un element de poesie plus ou moinsaccentue. La question est de savoir si cet element, — en admettant nalurellement qu'il soit de bon aloi, — est accessoire pour la science elle-meme ou si c'est quelque chose qui apparait necessairement aux points oil le travail scientitique a penetre assez profondement pour qu'il touche a nos interets vitaux les plus intimes, et si c'est vraiment I'objet de la science de pousser sur tous les points jusqu'a cette limite et pourainsi dire de penetrer dans I'horizon de notre sensibilite. Chaque fois, semble-t-il, que la recherche scientitique arrive jusqu'a cette zone sensible, elle s'epanouiten emotion poetique. Tout se j)asse comme si Telement de poesie devenait plus concentre a mesure que la matiere scientitique est travaillee et retravaillee. Gelle-ci subit une suite de purifications, a chaque fois qu'elle estliberee
30 l'intuition
de quelque chose de superfetatoire qui tombe au fond et est elimine; et ce qui reste comme dernier resultat de la distillation, la quintessence, — n'est-ce pas toujoars de la poesie ?
La science vise a parvenir a un degre de plus en plus liaut d'unite, ii des syntheses d'ordre de plus en plus (ileve. Meme quaud on accuniule de nouveaux materiaax, c'est toujours, — sans parler ici d'interets pratiques accessoires, — le besoin d'une synthese nouvelle qui conduit les chercheurs. Tant que la synthese n'est pas encore claire, ils vont a Taventure, s'engagent sans plan dans des enqueles de detail, et il y a en tous temps dans les magasins de la science un excedent important de provisions qui n'ont encore recu aucuii cmploi. Die Theilc hahen sie in der Hand, feldt leider niir das geistige Band ^ On travaille ces niateriaux, et cette operation consiste a mettre les details en connexion les uns avec les autres, ils entrent dans des combinaisons de plus en plus extensives, et qiiand se produit une de ces grandes decouvertes qui font epoquc, c'est une synthese d'ordre eleve qui est realisee et qui d'un coup embrasse de vastes domaines. C'est ce qui a eu lieu pour les decouvertes de Gopernic, de Newton, tie Linne, et de tant d'autres grands savants.
Mais nieme ces grandes syntheses scienlifiques ne nous touchent pas toujours comme une pensee de poete. Elles ne se referent, — objectera-t-on, — qu'a la raison et ne provoqueiit pos d'emotion. Et des lors on conclurait de la que I'unite poursuivie parla science est de toute autre nalure que cel!e que produit la poesie, et que le travail de la science pent etre porlea
1. << I!s oiil on main les parlies ; inalheureuseinent ii ne leur manque que le lien intellectuel qui doil les joindre. »
l'i.ntuition 3^1
sa plus haute perfection sans que la science ait poui' cela la moindre parente avcc I'art.
Cependaiil, — notre besoin tlieoretique est-il vraiment satisfait et le travail de synthese aclieve une fois <jue nous avons j)Ose la formule abstraile d'un phenomene ? S'il parait en eire ainsi, cela depend peut-etre de ce fait que nous considerons une science parliculicre ou seulement une section delliuitee de cetto science, une portion isolee. Mais lorsqu'une specialite de la science a terniine son etude d'un sujet^ Tinvestigation dans son ensemble n'est pas encore terniinee da nieme coup. On se borne a franchir la fronliere qui separe une science de sa voisine. Par exemple dans le cas d'une hypothese conime celle cjue Darwin a introduitedans sa science, on pent se demander tout d'abord si elle ne peut pas deja par elle-meme eveiller un sentiment de nieme nature ([ue celui que nous eprouvons. quaiid un poete nousouvre quelque vaste perspective ; niais il est evident en tous cas que cette hypothese n'est pas enclose seulement dans riiistoire naturelle, mais qu'elle empiete aussi sur d'autres domaines et s'y developpe dans les combinaisons d'idees les plus multiples et qu'elle apporte sa contribution a notre conception totale de la vie. Or tout element de science doit, avant d'etre porte a ce point, etre considere commen'etant pas encore, au point de vue scientifique,. filtre, purifie, exploite, — bien qu'il ait rendu de bons services d'ordre pratique et technique.
II est certain, sansaucun douLe, que la recherche de detail de nature i)lut6t peripherique cherche a semaintenir etroitement a I'interieur des frontieres qui lui ont ete assignees ; mais elle prouve son veritable caractere scientifi<|ue si malgre tout elle s'oriente vers le centre et dirige ses resultats de ce cote, les remettant [)our ainsi direentre les mains d'uae au[re science
32 l'intuition
qui se clinrgera de leur faire faire de nouveaux progres. Au fur et a raesure qu'une idee scientifique se rap})roc!ie de notre vie plus centrale, qu'elle entre en rapports avec elle, elle abandonne necessairemerit le caractere abstrait <pi'elle pouvait avoir avant d'avoir ete peasee dans toute son etendue; elle cesse d'etre siniplement la donnee toute nue, le rapport de fait constate au debut ; le fait est maintenant apergu dans une infinite de relations, son influei^ce se propage dans toutes les directions, dans les ramifications les plus fines, dont la multitude innombrable se repandatravers tout le contenu de notre pensee. Lorsqu'une idee scientifique n'est pas pensee en connexion avec la ricliesse concrete de ses effets, c'est que la science n'est pas non [)lus parvenue a eclaircir cette idee, et (jue Ton attend encore celui dont I'energie intellectuelle superieure reussira a faire la clarte. L'importance qu'une idee scientifique profonde, par exemple le darwinisme, peut avoir dans ses rapports les plus intimes avec notre etre, ne peut pas etre evaluee au moyen de formules quelconques ni de syllogismesabstraits ; pour cela nous nous en fions seulement a celui qui a expcrimente cette impoitance, qui a ete suffisamment sensible pour eprouver les reactions produites par le facteur nouveau, et assez energique pour rassembler et maintenir ces reactions, pour pouvoir en fixer une conception totale, — a riiomme enfin qui possede le don de I'intuition.
En nous servant encore une fois de la terminologie de ivant, — dont le but etait en general d'elablir des frontieres nettes la oil nous cherchons des conciliations, — nous pouvons designer sous le nom de co//iprelicnsio logica CQiie unite que, selon I'opinion la plus repandue, recherche exclusivement la science, tandis que I'unile que realise la poesie serait une compi-eJteii-
l'intuition 33
sio icsthetica ; cela etant, ropinion que j'ai voulu develop per ici est la suivante : la comprehensio seslJietica se troLive comprise elle aussi dans les limites j^ropres de la science, et, loin d'etre inconciliable avec la clarte scienlifique, elle se presente justement lorsque la science a acheve son oeuvre et domine completement sa matiere.
Mais nous n'avons qu'un aspect de revolution a considerer dans cette marche precedemment decrite qui part de materiaux deja examines et clarifies dans leurs details pour aboutir a une synthese de ces materiaux. Tout aussi souvent le point de depart est une synthese preablement obtenue dont il s'agit d'examiner le contenu. Dans I'un de ces deux casnousprocedons comme quand un voyageur parcourt une terre et s'en forme apres coup une image totale ; dans le second cas nous avons commence par prendre d'un point eleve une vue de la configuration generale du pays, et il nous reste ensuite a verifier les particularites par une enquete point par point. L'analyse et la synthese sont deux courants qui se rencontrent sans cesse, comme dans un tissu un fil en croise un autre. On peut dire que toutes deux se presupposent et se succedent mutuellementcommel'inspiration etl'expiration (Goethe) ; mais en fait elles sont encore plus intimement liees, a tel point que toute synthese est en meme temps une analyse, une isolation (voir p. 20), et vice versa. Ces deux courants doivent s'observer toujours et en meme temps, mais cela n'empeche pas que parfois I'un predomine et parfois I'autre. 11 peut arriver que l'analyse precede la synthese, comme c'est le cas lorsque nous avons une surabondance de materiaux, de recherches de detail qui n'ont pas trouve de but determine ; et il
L i>;TurnoN
peut arriver que la synthese prenne les devants et^ dans I'obscurite, saisisse de son mieiix nn ensemble avant que la recherche analytique soil arriveeavec son flambeau. Et Ton peut tres bien dire qu'une epoque souffre surtoutde luateriaux non digeres et a soif d'une synthese, d'une idee,d'un mot liberateur, comme Faust dans son exces d'erudition. et qu'une autre epoque, au contraire, s'est fatiguee de suivre dans leur course rapide ces idees nouvelles si prometteuses et sent le l^esoin de recueillir des materiaux,de prendre pied sur un sol ferme et de proceder a un paisible travail d'achevement. D'une facon generale il est permis de considerer que la science anglaise et la science frangaise ont leur force dans I'analyse et la science allemande dans la synthese ; mais si cette opposition est fondee dans I'ensemble, on ne peut contester en meme temps que la science allemande nous fournit lesexemples les plus extremes de recherches de detail depourvues de plan, tandis que la science anglaise, avec sa sobriete parfois pauvre d'idees, est trop pratique pour ne pas chercher au moins un emploi determine a ses materiaux, de meme que les Frangais ont un besoin trop vif de delimitation et de clarte et trop de souci du public pour ne pas veiller sans cesse, dans leurs exposes, a avoir un « point de vue », si arbitrairement choisi et si pen essentiel qu'il soit trop souvent.
Ge qu'il y a de remarquable dans la marche du processus analytique, c'est que la synthese, quand elle en vient a etre soumise a I'analyse, semble vouee a Temiettement et a la destruction, entrainant conime consequence la perte de I'emotion qui poiivait s'y trouver contenue. L'observation de ce fait est juste. Mais ce qui n'est pas juste, c'est de conclure (|ue le fait se produit parce que I'idee a ete debrouillee et exposee a la lumiere du jour. La raison en est au con-
l'intuition 35
traire que nous ii'iivons pas pu inaiiilenir la vue d'enseinble que nous possedions au debut et celte comprehension totale, simultanee,d'un materiel abondant, que la synthese rendait possible. Quand nous procedons a I'examen plus serre d'une idee, nous nous trouvons parmi les details et ne pouvons penser qu'a une quantite limitee de ces details, et aussi nous nous heurlous a un certain noinbre de petites divergences et de petites contradictions qui ne veulent pas se laisser reduire, difficultes qui, menie dans les cas oil elles ne sont pas insurmontabies, entravent necessairement ])our un temps I'unification synthetique. Cette periode transitoire oil tout est en morceaux et oii des materiaux disparates encombrent la table du savant, peut dit'ficilement etre evitee, si nous voulons nous assurer de la validite parfaite de la synthese. Gependant, plus un travail scientifique porte I'empreintede la genialite, moins cette transition est sensible, et en ce cas, la matiere est sibien dominee, meme au cours dela verification, que I'unite ne fait pas defaut, non plus que I'emotion. Mais comme au cours de ces periodes de transition le soubassement theoretique qui est necessaire a I'emotion n'est plus present, il est naturel que la poesie se trouve exilee pour un temps. Mais au cas oil, le detail etant eclairci, cliaque point examine et elucide, nous pouvons revenir en arriere et contempler de nouveau I'ensemble, — n'est-il pas a supposer que nous eprouverons la meme sensation d'essor et de calme superieur, et que I'emotion reviendra battre des ailes et se poser aupres de nous ?
J'omprunterai un exempleal'un des dramesd'Ibsen, a Peer Gynt. Quand on a termine la lecture de ce drame, il se concentre tout entier pour nous dans ce symbole : Peer Gynt luttant toute sa vie avec le « Bojgen )), figure de reve et de brume, qui n'est rien
36 L'iNTUITIOiN
quand le heros le serre de pres, mais qui revient sans cesse sur son chemin, lui resiste, paralyse sa volonte, I'endort. Et nous voyons representee par cette lutte la vie de I'humanite entiere, sa course tragique dans le desert de I'Dubli. Si bizarre que soit d'un bout a I'autre ce drame d'Ibsen, on y trouve en tous cas une hauteur oil nous pouvons monter et voir notre existence en perspective ; il renferme une synthese d'ordre artistique. Mais nous ne saurionsnousarreter indefmiment devant Timage que nous ofTre le poete. Car ce contre quoi nous luttons, ce n'est pas un brouillard ni une personne ni quelque chose qui n'est rien.Nous devons dechirer ce brouillard, le defaire et voir cequ'il recele au fond; et en ce cas nous avons peut-etre vraiment, dans une certaine mesure, un correspondant scientifique qui pent nous donner une idee de la fa^on approximative dont se presenterait une analyse du « Bojgen )). Lorsque nous suivons chez Fichte la lutte du moi pour sa conservation contre cet antagoniste qui lui fait obstacle, nous ne pouvons guere nous empecher de voir quelque chose d'analogue au « Bojgen » se dresser peu a peu devant nous. Peer Gynt contient le meme probleme de la liberte a la solution duquel Fichte travaillait, s'exerce sur le rneine mystere qui constitue le trefond de la philosophic de notre temps, sur le miracle qui fait que la liberte se d6gage et que le fantome s'effondre. Mais combien il est difficile de rassembler, au cours de I'analyse scientifique, tout ce qui pent resider d'obscur dans un symbole etde maintenir la cohesion de Tensemble et la perspective sur la vie humaine ! Gependant, si difficile qu'elle soit, la chose n'est pas impossible, et il ne fait pas de doute que si on y reussit, le poeme de notre vie ne nous paraitra pas moins saisissant et moins merveilleux parce qu'il se presentera a nous dans toute sa simple
l'intuition 37
verite. Peut-etre alors pourrons-nous rejeter le symbole et nous exprimer sans images, ou bien conserver celles-ci niais sans oublier jamais ce qu'ellessignifiont. L'image en elle-meme n'est pas essentielle dans la production d'un etat emotif. EUe est un moyen de synthese, et si elle ne Test pas, ce n'est qu'un colifichet sans valeur ; et si le meme but peut 6tre atteint par un autre moyen, cela vaut autant ou mieux. Paifois la langue de tous les jours, la designation toute simple a plus de force synthetique, et comme ii peut arriver qu'un auteur trouve subitement une image oii se concentre un vaste ensemble d'elements qu'il voulail teiiir serres, de meme il peut arriver aussi qu'il decouvre une formule tres simple et tres directe qui lui pei-met de tout dire mieux qu'il ne I'avait fait d'abord dans son style image. Et le point saillant d'une oeuvre de poesie est souvent une expression de ce genre qui dans sa simplicite parfaite, jaillit droit du coeur et porte en elle I'emotion la plus intinie et la marque la plus caracteristique de la personnalite. Dans la poesie bien connue de Heine, Alte GescJdcJite (la vieille histoire) : Ein Jangling liebt ein Madchen, etc., on chercherait en vain une circonlocution imagee. Nous avons la la maniere la plus simple possible de mentionner une histoire vraie de tous les jours a laquelle nous ne faisons guere attention quand nous la rencontrons dans la vie reelle, parce qu'alors les divers chapitres en sont si separes pour nous que nous avons oublie a moitie le premier quand nous lisons le second et que nous les voyons rarement rassembles sous nos yeux comme dans cette poesie. Dans son ronian « Sur le littoral' », Augusta Strindberg a presente de certains faits d'histoire nalurelle un expose dont la grande puissance poetiqae tient