‹ La logique de la poésieChapitre 14 sur 30 · Premiere Introduction a la Theorie de la science · texte numérisé non relu

Premiere Introduction a la Theorie de la science

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n'y aurait pas dans ce clioix d'autre guide que I'inclination personnelle. Au contraire, il se prononce avec force contre le subjectivisme qui regarde a I'avance le resultat et modifie les facteurs en consequence, autrement dit qui se propose un but determine et falsifie les chiffres pour que le compte y soit. Mais ce qu'il a voulu soutenir, c'est que dans des questions de ce genre tout depend du degre de tension de toute lapersonnalite. Et que veut-on dire au juste quand on affirme que la personnalite tout entiere doit collaborer a Facte de pensee ? On dira peut-etre que la pensee commence par travailler isolement, mais qu'ensuite la vie sensitive s'eveille, ainsi que la vie volontaire, et qu'elles se mettent de la partie ; qu'en d'autres termes la pensee ne trouvant plus son chemin, la volonte intervient et met fin a I'hesitation par un acte d'autorite, sans s'inquieler de ce qui est vrai et de ce qui ne Test pas, bref intervient d'une facon parfaitement illegitime. Mais ce n'est point la le processus veritable. L'element nouveau qui s'introdait dans le travail de la pensee n'est pas un element affectif mais un nouvel element intellectuel qui est en liaison avec I'affectivite. (]e qui se passe, c'est que quand la personnalite reprend vie, la sensibilite renait en des points qui habituellement soiit morts ; elle sent avec mille fois plusd'abondance et de force ses relations avecle monde qui I'environne de pres et de loin, elle les sent avec une plenitude inusitee ; I'ame se trouve rapidement entouree d'un materiel d'observation dont elle ne disposait pas anterieurement, — en un mot, c'est ^'intellect lui-meme qui dans des etats de ce genre gagne en finesse et en force. Ge n'est pas I'affectivite qui prononce en dernier ressort, mais I'intellect.

II existe sans aucun doute une espece de subjectivite qui est absolument condamnable dans toute

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science, c'est celle qui, par suite de desirs et de prejiiges personnels, commet des erreurs de conclusion plus ou moins conscientes et qui cousiste en ce que rintellect est violente ou trompe par les inclinations affectives. Mais il y a une autre sorte de subjectivite, a savoir celle que preconise Fichte, et qui est absolument indispensable dans les recherches philosophiques. Et peut-etre la parente entre ces deux especes de subjectivite est-elle moins dans la realite que dans les mots. Gar que signifie cette subjectivite que nous designons ici comme legitime ? Que signifie-t-elle sinon que la personnalite se donne tout entiere a la recherche, s'ouvre tout entiere aux impressions, s'offre a elles sans reserves, avec chaque fibre tendue pour ecouter et voir, lie autant de relations qu'il est possible, rend sa comprehension aussi vaste, aussi variee, OLissi exacle que possible, — aussi objective que possible ? 11 pent, malgre tout, etre a la fois juste etnecessaire de designer du nom de subjectivite ces deux manieres de penser, attendu que nous sommes souvent obliges d'employer le meme mot pour denoter des choses qui, vues sous un certain angle, sont entierement opposees I'une a I'autre ; mais cette identite de nom ne doit pas nous induire en erreur et nous faire assimiler la subjectivite dans le bon sens du mot avec I'arbitraire et le caprice ; elle en est precisement le contraire et par suite pourrait fort bien s'appeler objectivite, puisque c'est une investigation, une enquete ou Ton accueille sans restriction toute la realite. C'est precisement une question debattue de savoir si I'individualite ou le temperament ethnique ont quelque importance et quelque action en matiere de philosophie. La science tout au moins, pensera-t-on, doit etre Internationale, s'il est vrai que I'art et la litterature portent I'empreinte nationale.

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L'ne vue scientifiquc doit avoir la memo valeur in- (lependamment des pays et des peuples, ainsi que des dispositions individuelles. Que chaque nation ait son art; les nations doivent philosopher en commun. Or il est hors de doute que les theories scientifiques qui ne dependent pas de I'intuition sont parfaitement internationales, mais qu'il n'en est pas de nieme des autres. En ce qui concerne celles-ci, il est certain que la fagon de penser d'un peuple, si elle est originale, si elle est autre chose qu'un emprunt superficiel, differe necessairement de celle des autres peuples, parce que le caractere d'un peuple et son mode de sentir maintiennent plus constaniment al'etatactuel uncertain groupe de representations et par suite la conception de la vie qui resulte de la doit etre differente de ce qu'elle est chez un autre peuple, qui place au premier plan d'autres representations. L'univers n'estpas le meme pour tons, et Fidee que Ton s'en fait doit etre egalement differente ; et il n'y a rien d'absurde a pretendre qu'un peuple doit chercher sa philosophic propre et que, s'il se nourrit pendant longtemps d'une philosophic etrangere, il peut en scuff rir un prejudice, parce que ce n'est point le genre de philosophic qui permettra le mieux a ce peuple de developper ses possibilites d'existence.

L'importance de I'intuition en philosophic n'apparait nulle part aussi clairement que dans I'etude des questions de morale. Ces questions exigent un sentiment des nuances pousse extremement loin, et si delicat tel que des qualites artistiques sont indispensables pour fixer et rendre toutes ces nuances. Une innovation en matiere d'ethique signifie qu'on a decouvert une nouvelle disposition de I'ame que personne ne

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soupgonnait auparavantou que personne n'avait observoe, Lin apergu nouveau de notre ideal humain, un iiouveau trait de caractere, un metal nouveau, constitue pout-etre d'elenients deja connus avecquelque addition legere, mais entouscasun alliage nouveau rendant un sou plus eleve, ou plus plein, ou plus pur, ou plus delicat, un son que nul n'avait entendu jusqu'alors. Gette nouvelle disposition de I'ame peut bien se rendre dans sa generalite par quelque terme banal : amour, fierte, etc., mais, si Ton s'en tient la, ellen'en reste pas moins inconnue et innommee. Tout depend ici de la nuance particuliere de cet amour, de cette fierte, etc... II n'existe guere de denomination d'ordre ethique qui ne designe une multiplicite si infinie d'etats d'ame et des etats d'ame si profondement differents que Tune des extremites de la serie plonge dans la barbaric primitive tandis que I'autre baigne dans la lumiere de I'avenir. Ici les termes generaux sont sans valeur ou ne peuvent servir qu'a une designation toute provisoire et tout indeterininee de I'objet; et une discussion fondee sur eux n'a aucun but precis. Nous constatons trop souvent que, tandis que nous faisons une demonstration en tenant en main la cage de la definition, I'oiseau que nous croyons emprisonne vole encore en liberte.

Deus Jieminem amat, Dieu n'aime personne, est-il dit dans un passage de Spinoza. Que de sens cache dans ces paroles! Mais au reste tout depend de la signification que nous attribuons au mot aniat. La phrase prise en elle-meme ne signifie pour ainsi dire rien, a moins qu'elle ne veuille dire quelque chose d'entierement faux; mais d'apres tout ce que Spinoza nous dit par ailleurs nous pouvons nous representor ce a quoi il a pense. Si nous ordonnons en une serie coherente les etats d'ame que nous pouvons mettre en relation avec

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le mot (I amour », nous arrivons finalement, a mesure que nous nous approchons du pole tie la perfection, a des etats oil Tamour, sublime, est devenu si different de ce qu'il signifie d'ordinaire pour nous, a ete si libere d'elements que nous sommes accoutumes a considerer com me faisant partie de son essence meme, que pour tenir ces elements exclus, nous cherclions des termes qui designent habituellement le contraire de I'amour. Spinoza a decouvert un tel etat d'ame, il aparcouru le processus qui se poursuit avec les progres de la culture et par lequel Telement pathologique des emotions de Tame est mis a part et elimine, de telle sorte que nous entrons dansun jour de clarte et de fraicheur, il a devance ce processus de si loin qu'il est parvenu a une existence situee bien par dela la notre, a un jenseits oiinos notions coutumieres sont sans valeur, oil nos antagonismes ne sont plus des antagonismes, a un monde d'avenir oil I'homme est tellement modifie qu'il nous apparait comme une creation nouvelle dont nous ne pouvons nommer les sentiments sans mettre dans nos termes quelque chose de notre imperfection qui les rend faux, — de meme qu'il nous est difficile de concevoir la phrase de Spinoza et qu'il nous est impossible de realiser vraiment un etat de I'ame oil nous ne mettions pas, contre sa pensee, quelque chose de ce qui est le contraire de I'amour. Spinoza n'a fait que des incursions si incompletes dans cette existence qu'elle est encore laissee par lui a I'etat de terre inconnue oil il pent arriver a I'un de nous de s'egarer de temps a autre sans qu'il puisse s'y maintenir ni dire oil il est alle, sans qu'il sache au juste s'il n'a pas simplement apergu une lumiere dans un reve. Spinoza n'a jamais pense a conserver ni a reproduire la vision qu'il avait eue de ce monde. Peut-etre aussi n'a-t-il jamais contemple ce monde dans toute la richesse de sa vie. Peut-

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on imaginer que ce soil un petit coin bourgeois de I'existence qui ait ete I'objet primitif de la pensee de Spinoza et que ce soit en vue de ce seul petit monde qu'il ait poursuivi correctement la marche de sa pensee et appris a contempler la vie sub specie xternitatis ? En tous cas Spinoza a mis sa confiance dans les definitions, et tandis que par I'agencement ingenieux de ses preuves geometriques il a cru nous representer le monde qu'il voyait et nous y conduire, c'est seulement de temps a autre, quand nous avons commence a soupQonner (ju'il y a quelque chose par derriere tout cela, que nous entrevoyons Tatmosphere qui I'environnait et que penetrait sa contemplation.

Mais quelqu'un peiit-il rendre vivantes pour nous ces impressions de I'^me qui sont bien loin au dela db la frontiere oii nous conduisent nos mots, et au dela de I'experience de la plupart des hommes, s'il ne possede pas cet art a peine conscient de ses moyens par lequel un poete a prise sur ce quelque chose d'entierement individuel qu'il est impossible de rendre par quelque terme special, fut-il accom])agne de la definition la plus minutieuse ? Est-ce possible pour tout autre que pour celui dont l'intuition a la force de capter, de choisir et de rassembler les traits qui constituent la vision lumineuse et nouvelle ?

On se trompe du tout au tout quand on se figure que tel individu serait apte a se former de I'objet d'une question d'ethique une notion abstraite mais parfaitement exacte, peut-etre d'autant plus exacte qu'elle est plus abstraite, tandis que tel autre individu obtiendrait sur le meme sujet une vue plus concrete, plus pleine, mais par la-meme plus indeterminee; autrement dit on considere volonliers de la sorte que la notion abstraite est la conception scientifique et*que la vision concrete est plutot accessoire pour la science et appartient a

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rimagination populaire ou a la description artistique. La verite est que celiii qui n'a que la notion abstraite, qui manie les definitions ethiques comme un mathematicien nianie des formules d'algebre, a la comprehension la plus faible des deux et n'a pas rendu et defini avec soin I'objet dont il parle; et par contre celuiqui a la vision plus concrete et a qui, precisement pourcela, on refuse parfois I'admission parmi les philosophesen lui expliquant courtoisement que sa place est parmi les poetes, a la comprehension la plus solide et tient son objetnon pas dans sa generalite indistincte et a I'aventure, mais le possede exactement, scienlifiquement, rendu avec sa nuance propre. G'est aussi un fait que la conception populaire en matiere d'ethique est la plus abstraite, comme Hegel Ta justement fait observer dans son essai intitule : ]Ver clenkt abstrakt? G'est ainsi que la foule confond tons les bleus en un seul, tandis que le connaisseur distingue une multitude de nuances du bleu. Precisons encore en quelques mots la maniere dont une notion d'ethique revolt la signification precise et nuancee qu'elle doit avoir pour etre utilisable dans une recherche scientifique.

Celui qui veut communiquer a d'autres la notion d'un etat d'ame commencera peut-etre par employer quelque mot courant ; mais il sait fort bien qu'il ne sera pas compris de la sorte, attendu que les autres attachent a ce mot leurs anciennes representations, sans doute chacun la sienne. Mais le mot actualise en tous cas un complexe de representations qui peuvent servir de point de depart, meme si elles sont tres loin de la pensee de I'individu que nous supposons. Notre homme prononce par exemple le mot « fierte », et s'apergoit que les autres pensent a des gens qui font les importants. II essayera alors de croiser les mots ensemble de faQon a obtenir la couibinaison qu'il cherche,

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il prendra par exemple le mot « modestie » , ou un terme encore plus fort « huinilite », et le combinera avec celui de « fierte » ; il detournera ainsi ses interlocuteurs de leur premiere tentative malheureuse pour construire son image intuitive, les obligera a faire un essai nouveau, a imaginer quelque ciiose qui soit a la fois de riiuniilite et de la fierte. II les a ainsi tournes dans la direction du but, mais leur force — c'est-a-dire leur experience — ne suffit peut-etre pas, ou bien il se peut qu'ils aient vraiment eu I'experience d'un tel etat d'^me mais ils n'ont pas compris que c'est bien de celui-la qu'il s'agit, et ne peuvent done pas se faire une idee de. quelque chose qui est a la fois liumilite et fierte, ils persistent a ne rien voir, ils n'y comprennent rien et ils ne voient la qu'une absurdite et un para-, doxe. Les philosophes ont vu bien des fois les hommes repousser avec indignation de telles contradictions jugees deraisonnables ; car cette operation qui consiste a poser deux notions antithetiques qui nous amenent vers une troisieme notion servant de trait d'union et constituant T unite, a beaucoup servi aux pliilosoplies pour mettre la pensee en mouvement et pour la lancer sur la piste. Gependant, I'homme que nous avons suppose tient tete a cette accusation d'absurdite, il continue a chercher un moyen de se faire comprendre, il salt qu'il voit quelque chose que les autres ne voient pas, et que ceux-ci pensent autre chose que ce qu'il dit. Peut-etre demele-t-il alors pour la p-ix^miere fois avec precision ses propres idees et comprend-il mieux lui-meme ce qui Ta conduit a cette notion nouvelle, et il cherclie a exterioriser ses concepts. II s'efforce d'actualiser chez les autres des traits qui font ressortir la qualite en question. Et chaque nouveau trait concret qu'il apporte rend un peu plus nette la frontiere du concept qu'il veut fixer, sa pensee

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flotte de moins en moins dans I'ospace, se rapproche dii but; line nouvelle idee a toujours une certaine tendance a ramener la pensee trop loin en arriere, a la rejeter an dela de la frontiere,et il faut qii'une nouvelle idee vienne lui faire equilibre et remettre la pensee en place. Quelle niultiplicite de traits concrets,d'images sans cesse tirees de la vie et de la vie la plus secrete, la plus fugitive, le plus intime, est necessaire pour parvenir a la fixation ciiercliee ! Et pourtant un expose pent avoir un degre extraordinaire de concretion et de surete sans que la definition du concept soit absolument complete, exacte, serree de pres. 11 y a dans la disposition de I'ame quelque chose qu'il n'est pas possible de definir, comme dans I'individualite personnelle; et cet element indeterminable n'est saisi que par celui qui a les qualites de I'artiste. II ne peut en fait etre rendu que de fagon immediate, de telle sorte qu'il y ait dans Texpose une emotion, une intonation par oil la personnalite se communique.

Une methode d'exposition comme celle de Friedrich Nietzsche sera certainement consideree par la plupart comme n'etant pas scientifique ; en quoi la plupart des gens auroiit raison, a un certain point de vue. Mais on peut se demander s'ils n'ont pas plus tort que raison en portant ce jugement. On reprochera a Nietzsche de n'avoirpas donne a ses idees une forme rationnelle, on dira qu'on trouve il est vrai chez lui des expressions frappantes et de fines analyses de la vie de I'ame, mais pas de notions nettes, parfaitement delimitees et definies. Or, il est bien certain que Nietzsche n'a pas de terminologie fixe ni meme consequente, et qu'interprete a la lettre il se contredit assez souvent, II n'y a done pas de systeme dans sa doctrine. Mais d'autre part on peut dire que I'idee qui est le centre de sa conception, la somme de ce qu'il a

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voulu nous communiquer, Ijien qu'elle n'ait jamais eu de termes fixes et jamais de definition, il I'a cependant determinee avec beaucoup plus d'exactitude qu'on ne le fait ordinairement dans la litterature philosophique. II nous a donne une infinite de traits choisis et rendus avec surete pour guider notre conception; il a pris soin a chaque page que nous eussions quelque chose qui indiquat I'endroit oil il entendait placer la frontiere et il est venu a notre rencontre en tons les points oii nous aurions ete tentes de la francliir ; partout ou Ton pouvait craindre que, faute d'attention, nous fissions coincider completement la ligne de definition de son idee avec une de nos lignes anterieures dont elle se rapprochait au point de ne pas s'en distinguer pour des yeux non exerces, il a marque la frontiere avec toutes ses sinuosites; il a veilleii ce qu'a la longue et a condition de nous penetrer de sa fagon de penser, nous ne pussions pas nous tromper trop gravement svir ce qu'il a voulu dire, comme cela pent arriver dans un expose plus abstrait qui ne fait qu'indiquer les choses d'une maniere tout indeterminee et laisse le champ libre a des erreurs d'interpretation. Et ses idees, avec la determination qu'elles out recue, off rent un point de depart plus sur aux conclusions scientifiques que les definitions les plus concises.

Je le sais, la ligne frontiere que Ton trace de la sorte est en un certain sens assez large, mais le domaine est completement circonscrit et la chose a definir est bien a I'interieur de la ligne tracee. Si nous voulons trop tirer sur la ligne pour la resserrer, prenons garde qu'elle ne nous echappe.

Ne brusquons pas trop nos definitions. Vous voulez tenir la verite dans votre main ; c'est fort bien : faites-le, si vous pouvez. Le secret de la vie est comme un oiseau dans la foret. Ne vous melez pas a

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ceux qui se precipitent bnitalement et veiilent tenir cet oiseau mort ou vivant; mais approchez-vous avec prudence et restez silencieux, — et alors vous I'entendrez chanter !

On a peine a croire que c'est Stuart Mill, le representant par Texcellence de la recherche strictement logique et methodique, qui a prononce ces paroles : « II n'y a peut-etre pas un seul des terines techniques importants de la philosophie qui ne s'emploie avec une quantite presque incalculable de nuances de signification pour designer des representations qui sont plus ou moins distantes Tune de I'autre. Entre deux de ces representations un esprit penetrant peut, comme par une vision immediate, decouvrir un intermediaire cache sur lequel, — peut-etre sans pouvoir s'en rendre un compte strictement logique, — il fonde une conclusion parfaitement valable, tandis que ses adversaires, a qui manque cette intelligence profonde de la nature des choses, voient la une conclusion erronee provenant du double sens d'un mot. Plus est puissant ce genie qui franchit ainsi avec siirete les hiatus entre les idees, plus il suscitera des cris d'indignation et d'ironie satisfaite de la part des purs logiciens qui s'avancent a pas pesants et prouvent leur sagesse superieure en s'arretant sur le bord du ravin au lieu de se donner la peine de jeter un pont. » Ces paroles temoignent que Stuart Mill n'avait pas meconnu ce qu'il y a de legitime dans un procede plus intuitif. II a bien vu ce qui advient de beaucoup de ces dilemmes par lesquels des logiciens abstraits et aprioristes, et, — tout autant qu'eux, — des empiristes disciples de Mill, encerclent ledomaine de notre savoir et creent de tons cotes des impasses ; il a vu que ces

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dilemmes ne sont pas justes, qu'entre eux il existe plusieurs alternatives, que bien d'autres alternatives encore apparaitront dans iin avenir eloigne, et que par suite ce n'est le plus souvent qu'en apparence que I'intuition defie les formes logiques.

Stuart Mill, d'une fagon generaie, a fort bien compris la difficLilte qii'il j a a appliquer exactement ies regies de la logique dans les questions philosophiques. II considere evidemment, — et en cela il a pleinement raison, — que quand on determine uije notion philosophi(|ue on doit observer les exigences logiques de la formation des notions. En appliquant ce principe a ce que nous venons de dire au sujet de la philosophie de Nietzsche, nous dirons avec Mill que nous ne pouvons considerer comme definitivement valable la forme que Nietzsche a donnee a sa philosophie. Des nombreux traits isolesd'ou se degage la notion centrale nous devons extraire un total, arriver a uiie definition oil I'essentiel soit condense, tout au moins a une definition de cette espece imparfaite qui « se contente d'indiquer la chose que designe le terme » ; et nous devons donner a la notion ainsi etablie un nom determine. Tel est sans aucun doute le but qu'il nous faut viser. Et I'ideal de la science philosophique serait incontestaiilement que toute notion pliilosophique regiit la meme delimitation concise et la meme denomination ferme que par exemple les notions de la zoologie ou de la chiiuie. Mais il n'y a en fait qu'un petit nombre de sciences qui traitent d'objets si manifestos et si concrets que I'on puisse, en excluant toute possibilite d'erreur, faire voir et rendre parfaitementsaisissable a tons ce que Ton range dans telou tel groupe et ce que Ton designe de tel ou tel terme, et se mettre d'accord une fois pour toutes surces points. Ce n'est pas le cas, — et Mill lui-meme I'a fait observer,

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— en ce qui concerne la philosopliie. La on ne [)eut etre sur que la definition ou le mot provoquent les representations que Ton veut suggerer, et si Ton accorde une trop large confiance a une tenninolooie precise, cela pent avoir ses dangers. Car tout d'abord, on est porte a accorder moins de soin a la production et a la reunion des materiaux concrets d'induction, ce qui est pourtant la condition premiere pour que Ton touche a la notion visee et pour que celle-ci ne soit pas comprise dune facon trop flottante, ou meme fausse, mais avec sa signification determinee. De plus, meme si le materiel d'induction a ete rassemble, — et cela, comme j'ai essaye de le montrer, ne peut se faire sans une inspiration sure, de caractere plus ou moins artistique, — c'est une erreur de methode scientifique que de se servir ensuite en toute tranquillite d'un terme abreviatif en invoquant la determination, faile une fois pour toutes, de la notion ; "car ce materiel est, tout d'abord, infiniment plus riche que par exemple celui dont on a besoin pour se representer comme il faut la notion « mammifere » ou le nombre tt; et en outre, quand il s'agit des mouvements les plus secrets de I'ame et dexperiences intimes qui demeurent le plus souvent personnelles, les materiaux sont si fugitifs et passent si vite, comme des impressions, qu'ils ne se laissent pas appeler a notre commandement mais qu'il faut les suggerer sans cesse a nouveau a I'aide d'un art toujours en eveil. Mais il suit de la qu'en philosopliie, et surtout dans les questions les plus centrales de la philosophic, les exigences de la logique doivent se faire valoird'une autre maniere qu'en geometric ou en zoologie.

Car il ne saurait y avoir de doute sur ce point : on a toujours raison en principe de reclamer des methodes logiques^ quel que soit le sujet traite. La question est

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de savoir quel est, dans chaque cas,le meilleur moyen de proceder logiquement de facon que, par suite de rindetermination des termes employes, ne se glisse pas quelqu'un des paralogismes connus. Dans un expose abstrait, logiquejuent formel, il se produit trop facilement des confusions secretes, en sorte qu'une notion se substitue insensiblement a une autre, non pas dans les mots mais en fait, et prend sa place dans la cliaine des preuves, d'oii la naissance d'un quatevnio tenninorum. Si Stuart Mill a raison de pretendre que la majorite des deterministes tirent des memes premisses que lui-meme approuve, des consequences fatalistes injustifiees, nous sommes precisement en presence d'une de ces conclusions a quatre termes.

Les notions qui ne peuvent etre fidelement representees par ces termes abreges qui denotent une valeur mathematique ou une combinaison chimique doivent evidemment aussi etre maniees d'une autre facon quand on les emploie dans une chaine de conclusions. Quand on nous expose, dans la 47'' proposition du premier livre d'Euclide, que le carre de I'hypotenuse est egal aux carres des deux autres cotes, la demonstration se fait par une serie d'actes d'assimilation, en ce sens qu'une grandeur A n'est pas directement comparee a I'autre, mais d'abord a une grandeur B introduite comme intermediaire, et celle-ci a son tour a C, etc., jusqu'au terme O de la chaine des preuves, de sorte c(ue A et O sont mediatement demontres egaux. (Voir : Hartmann, Philosophie de rinconscient^ I, 216.) Au cours de cette serie de comparaisons il est possible d'indiquer sans cesse et de designer par un terme precis chaque grandeur dont il est question, et a chaque pas de la demonstration de noter le resultat atteint jusque-la. Si maintenant nous imaginons un semblable processus de comparai-

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son et d'assimilation par exemple dans le domaine des sciences sociales ou psychiques, nous voyons clairement que les circonstances sont ici incomparablement plus defavorables ; les termes intermediaires sont infiniment plus nombreux ; les notions avec lesquelles on opere ne peuvent se determiner aussi exactement que dans le cas des figures geonietriques, on ne pent les designer comme celles-ci avec une baguette; c'est pourquoi le resultat de chaque phase particuliere de I'operation ne saurait s'enregistrer d'une facon satisfaisante, de sorte que nous puissions nous en tenir avec securite au resultat inscritet embrasserda regard les stades parcourus ; il y a rarement dans ces questions une station de ce genre ou la pensee puisse se reposer en inscrivant un memento; il faut maintenir in menle I'ensemble des materiaux, et compenser I'absence d'un registre par une plus grande rapidite et une tension plus grande de la pensee; celle-ci doit courir si vite d'un element a I'autre, qu'elle conserve la mesure du premier quand elle est passee au second; elle doit parcourir si rapidement la serie des intermediaires que ceux-ci soient etroitement rapproches et puissent etre mesures et compares d'un seul et meme coup d'oeil. 11 faut que la pensee se trouve dans I'etat d'agilite et d'omnipresence auquel elle ne parvient que dans le moment de la contemplation esthetique, de I'intuition.

Une regie methodique peut etre fort bonne en ellememe, mais cela n'empeche pas qu'elle ne puisse inciter a Terreur dans I'application. Gette rigueur de demonstration que nous trouvons chez Spinoza ou chez Pascal conduit precisement a des fautes contre la logique elle-meme. La science exacte reclame une induction soigneuse; or cette exigence, pleinement justifiee en soi, a amene, par la nature meme des choses, Fatten-

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tion a se fixer principaleinent siir un certain domaine d'inductioii et I'a detournee en meme temps d'lin autre domaine d'iniiuction. EUe a eu ce resultat qu'on s'est precipite de tous cotes pour recueillir certains faits relativementexternes etsuperficiels, les faits qui se pretent le mieux a un traitement metiiodique, tout ce vaste et precieux ensemble d'observations psycliiques, sociales, religieuses, anthropologiques qui est la riche moisson du labeur de ces cinquante ou soixante dernieres annees et grace auquel la discussion a obtenu inconteslablenient sur beaucoup de points des bases solides la ou elle flottait precedemment dans le vague; mais une autre consequence a ete la negligence provisoire du travail de I'induction a un autre point devue; — a quel point de vue, c'est ce que Ton comprendra mieux par une comparaison avec la poesie et la litterature, car ici nous sommes en presence du meme phenomene. L'auteur realiste a considere comnie un devoir d'etudier la vie, les faits exterieurs, ainsi que les caracteres et I'histoire des ames qu'ii veut depeindre, Mais la plus grande partie de ce qu'ii a a nous donner, 11 ne la tire pas d'etudes de ce genre, mais il la tire de lui-meme, car c'est par lui-meme qu'ii peut sentir comment divers personnages dans tel et tel cas doivent agir, et c'est d'une fagon generale par ce precede qu'ii arrive a reconstituer des milieux ou des etres dont il n'a jamais eu d'experience directe, des faits dont il n'a pas ete temoin. Et s'il n'est pas en possession de cette connaissance qui est en un certain sens a priori, il ne lui sert pas a grand'cliose de voir beaucoup et de prendre beaucoup de notes, car il lui manque la clef de ce qu'ii voit. Et qu'est-ce qui met un auteur en etat de prendre a I'avance toutes ces initiatives, sinon qu'ii a dans sa propre vie interieure un domaine oii il etudie les phenomenes et rassemble un

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materiel d'induction tout aussi valable que celui qu'on recueille au moyen de ce qui s'appelle communement {'experience ? Gette source interne d'experience est aussi iniportantc pour certaines recherches scientifiques quelle Test pour la creation litteraire, et si cet;e source n'a pas ete completement obstruee, il faut reconnaitre que sous Thegemonie de la recherclie exacte, elle n'a pas coule avec la meme abondance qu'autrefois. On a jete la suspicion sur ce qui venait d'elle en y voyant les fruits de la speculation a priori, sans appui dans I'experience. Ne trouverait-on pas dans la speculation et dans la litterature d'autres epoques quantite d'observations justes et fines sur notre vie interieure, observations que la science empirique de nos jours n'a pas su s'approprier et degager des interpretations erronees qui les offusquent parfois ?

Notre epoque a peur du mysticisme. Elle n'en a pas peur au point qu'il faille la rendre responsable d'une declaration comme celle de Btichner qui a dit quelque part que ce qui n'est pas comprehensible pour tons ne vaut pas I'encre d'imprimerie, car un apliorisme de ce genre tombe de lui-meme. Gependant notre epoque est allee vraiment un pen loin dans la recherche de rintelligibilite universelle. Beaucoup estiment qu'il n'y a pas de danger a exagerer une vertu. A quoi je repondrai que ce n'est pas d'une vertu qu'il s'agit, mais d'une exigence temeraire. La grande sagesse doit etre mystique et elle Test, si clairement pensee et exprimee qu'elle puisse etre. G'est une partie essentielle de la vie de notre temps, qu'on veut nous amener a biffer comme si elle n'avait pas existe ou comme si c'etait la quelque chose que nous eussions reve et qui ne fut

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pas digne d'attention, alors que c'est precisement I'experience la plus haute qu'aient faite les hommes de notre temps, ce qu'ils ont vecu dans leurs minutes les plus grandes. Tout ce qui exisle pour eux en de tels moments est mystique et reste enveloppe de mystere meme pour ceux qui en ont fait I'experience, car ils ont ete transportes hors de leur sphere quotidienne. Cette experience est mysterieuse et difficilement perceptiljle, et tons ne peuvent pas en porter temoignage meme s'ils Font connue. Mais ce que Fun de nous a VLi dans ses minutes superieures devrait etre eminemment propre a nous donner des indications sur des formes d'existence plus elevees et que nous ne soupgonnions pas jusqu'alors. Mais la faculte de porter son attention sur ces formes d'existence superieures quand elles apparaissent varie beaucoup suivant les temps. Si une epoque n'est pas disposee a entendre parler de ces choses et croit que ce sont la des objets trop fugitifs et trop flottants pour qu'on puisse les manier, I'attention s'en ecarle et on les ignore. Alors tout cela devient beaucoup plus fugitif et plus invisible qu'il ne Test en lui-meme, parce que personne ne s'est accoutume a le voir. Mais ce dont un Buchner veut que nous ne tenions par compte, c'est precisement ce qu'il y a de plus precieux pour chaque generation. Gar si quelque part la vie se degage sous une forme plus noble que celle que nous connaissons, s'il apparait chez un individu, ne fut-ce que momentanement, quelque chose qui appartienne a la vie ideale de riiomme, et si un etat d'esprit se manifeste qui, considere dans I'histoire du monde, est en avance de quelques siecles, c'est la une revelation qui est offerle a notre generation ; et s'attacher a ce fragment d'ideal et d'avenir, c'est faire a notre temps un cadeau qui a beaucoup plus de prix que les resultatsde la recherche

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scientifiquo ordinaire. ^lais il faiit en prendre son parti : cette revelation aura un caractere mysli(|Lie.

« Viens a moi, silence, avec tes ailes bleu sombre, — submerge-moi, et mets a la raison les bruits insolents, — qui osent trouble!' la sainte meditalion de lame. •>

(Stagnelius.)

Pour en revenir au point d'ou je suis parti, j'ai done cherche a observer dans des domaines divers ce qui se produit dans I'etat transitoire ou notre connaissance prend un caractere intuitif. Mon enquete a porte de preference sur cette liinite meme oii se fait la transformation, sur cette frontiere oil la reflexion ordinaire ou une meditation scientifique s'epanouissent en un etat emotif. Je crois que pour quiconque a fixe son attention precisement sur cette frontiere il est apparu que le contenu existant, disponible avant la metamorphose ne s'etait pas perdu, mais s'etait concentre, qu'il entrait tout entieret, qui plus est, infiniment accru, dans le nouveau produit realise, et que dansce moment notre faculte theoretique etait portee a une puissance essentiellement plus haute. II pent etre legitime et utile, precisement a ce point ou la faculte intuitive franchit la frontiere, de la soumettre a un examen logique, et elle doit pouvoir, — du moins je I'ai cru, — supporter cet examen. Mais ensuite laissons-la poursuivre librement sa marche et faisons-lui confiance ; nous ne devons pas souhaiterqu 'elle regie sespas sur la cadence de notre

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logique. L'activite de la faculte intuitive ne devient pas moins mysterieuse parce qu'on en fait une sorte de reflexion, et la difference entre les deux facultes ne diminue pas en realite. EUe devient si grande que, menie apres que nous avons pu marquer en quelque point de Techelie un degre de puissance artistique reflechie, il existe encore au-dessus de nouveaux points decroisementou une faculte nouvelle commence a se reveler, si essentiellement differente de la precedente,que I'artiste place a un niveau plus bas, — et je parle ici d'un artiste digne de ce nom, — ne pourrait peut-etre pas comprendre cette faculte superieure ni ce qu'elle voit ni comment elle opere.

L'intuition est le calme, — mais c'est le ca.lme de la force. Quand la pensee a fait une prise si vigoureuse que la matiere a renonce a toute resistance, quand elle a convoque tout le contenu de notre vie et le tient lie sans effort, alors elle demeure calme et contemplative dans I'exercice de sa plus haute puissance. A notre epoque surmenee intellectuellement il est bon de signaler que le calme se trouve de ce cote, et il appartient aux pedagogues de se servir, pour notre bien, de cette indication. Chaque fois que des materiaux subissent une concentration, non pas dans le sens du schema et du squelette, mais une concentration analogue a celle de la poesie (voir ci-dessus, pp. 21 et 30), ces materiaux pesent moins lourdement sur les epaules des hommes de notre epoque. Chaque effort de pedagogie pratique qui parvient a rencontrer les nombreux fils juste en un point ou ils ont forme un noeud, fait faire un petit progres a ce processus de concentration. Ces petites contributions au developpement de l'intuition sont dans la bonne direction et toutes reunies, provenant de tons les domaines, nous conduisent vers le grand but : contribuer a etendre au-dessus de la vie un

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peu plus du calmc et dii lecueillement de I'intuition. Est-ce seulement une question de tranquillite? Meme reduite a cela, la question serait encore importante.

U est acluellement plus necessaire qu'autrefoisd'exiger I'unite dans le savoir, la synthese dans la lilterature, dans la science, dans la pedagogic. Notre esprit se morcelle aisement par suite des multiples objets qui I'accaparent, et notre vie intellectuelle devient peripherique parce que notre savoir se resoud en erudition pure et ainsi s'emiette trop pour devenir de la sagesse, et n'entre pas en rapport avec notre vie de sensibilite et de volonte; notre vie intellectuelle ne devient pas en meme temps une vie entierement personnelle. Je ne repeterai pas ce que tant d'autres ont dit a ce sujet; ce que je voulais faire comprendre, c'est qu'il se developpe une vie entierement personnelle aussitot que notre contenu theoretique est domine de telle sorte que nous avons une vaste et libre perspective sur I'existence ; I'emotion qui s'etend de la sorte sur la vie est quelque chose de beaucoiip plus qu'une simple jouissance esthetique, contrairement a ce qu'on a bienvoulu dire. Le « Hollandais volant » de notre epoque, fatigue de ses courses, — je pense ici a la poesie de Viktor Rydberg, — reussit trop rarement a se reprendre apres ses peregrinations, a revenir a lui-meme, a vivre d'une vie complete et a se reposer dans une emotion calme et continue.

II y a une chose dont notre epoque a besoin (et qu'elle n'estime pas assez), dont elle a besoin certainement plus que d'autres epoques, en tons cas comme les autres : c'est le silence, metaphoriquement parlant; je veux dire un silence comme celui qui regne dans les minutes solennelles, lorsque le monde entier semble suspendre ses bruits et que les hommes disent qu'ils entendentsonner I'horlogedu temps. Peut-etren'avons-

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"nous pas autant de ces moments qu'autrefois, lorsque le destin frappait siir notre table et commandait le silence ; et au reste, nous ne devons pas nous souhaiter de maiheurs. Mais sans ce silence aucune epoque n'est vraiment heureuse, et nous devons le rechercher d'une faQon quelconque. Notre siecle est plein de bruits et de bruissements. Nous travaillons, et je ne vois pas que nous puissions cesser de le faire. Mais nous devons faire d'autant plus d'efforts pour contraindre nos oreilles a entendre le silence au milieu du tumulte. Nous n'avons pas de coins solitaires ni de deserts, mais nous devons chercher la solitude d'une autre maniere et nous exercer a la trouver partout, le long des grandes routes. Gelui qui trouvela formule magique, — et I'artiste plus que personne pent nous aider a la trouver, — celui-la s'ecarte quand il le veut et marche comme entoure d'une cloture invisible, et la, a I'interieur de cet enclos, c'est le silence! La nous entendons battre I'liorloge de notre courte existence a nous, tandis que le temps fuit, et nous nous sentons cheznous; peut-etre entendons-nous aussi parfois la grande horloge du monde. Comme nous I'avons dit, il faut travailler et s'agiter sur cette terre, — a cela il n'y a rien a faire. Mais dans les ateliers de la science, ne pourrait-on pas rencontrer un peu plus de recueillement ? On nous a cependant promis que la nous entendrions de grandes choses, qui ont besoin du silence.

G'est seulement dans le silence, dans le calme, dans I'emotion continue de la vie intuitive que I'ame pergoit avec assez d'acuite pour poursuivre ce qui est cache. La seulement elle vitpleinement, avec toutes ses forces rassemblees dans une unite profonde.

Comme on le voit par le litre de cet essai, mon intention est de trailer ici la poesie par son cote theoretique. II semblerait plus naturel de la considerer du point de viie de la sensibilite. Du moins c'est ainsi que Ton pense, II est entendu que I'objei essentiel de la poesie est d'agir sur notre sensibilite, d'eveiller des sentiments et d'etablir entre eux une harmonie. Je ne vais pas contester ici cette opinion, parce que je n'ai pas besoin de le faire. Nous aurons plus tard I'occasion de voir ce qu'elle contient de juste et de faux. II est incontestable en tout cas que le sentiment poetique a son soubassement theoretique, comme tout sentiment. Quand le sentiment se modifie, les representations doivent subir aussi un deplacement, les unes se retiranttandis que d'autres arrivent au premier plan. Nous sommes forces de I'admettre rien que par le raisonnement, si nous avons admis qu'un element theoretique supporte toujours un sentiment. Mais n'invoquons pas le raisonnement et cherchons dans I'observation la confirmation de notre idee. Nous allons examiner de pres

comment se presente ce soubassement du sentiment, quelle est sa nature et son importance. Nous avons tous connu des cas oil il semblait que le support forme par les representations etait le meme tandis que i'emotion variait. La meme perspective nous laisse froids un jour et nous apporte un autre jour une plenitude d'emotion. Ne pouvons-nous done pas la voir un jour des memes yeux qu'un autre jour? Taciions de nous rendre compte de ce qui en est.

J'ai devant moi une aubepine en fleurs. Je I'ai consideree bien des fois, mais aujourd'hui elle me frappe et fixe mon attention pour un temps plus long, sans doute parce que ses fleurs lui font un si joli voile de mariee. Je fais peu a peu attention a la forme et au port de I'arbre plus que je ne I'avais fait jusqu'alors. II a une tlge courte et tres robuste, qui, a quelque soixanle centimetres de la terre, commence a seramifier et se couronne dune ombelle tres vaste et tres lourde par rapport au pied qui la supporte. Gette couronne pese-t-elle troj) lourdement sur lepied ? Y a-t-il vraiment la une juste proportion ? L'arbre a-t-il une assiette naturelle, a-t-il du calme et de I'equilibre ? De telles reflexions viennent aussi naturellement que quand on voit un homme portant un fardeau. Oui, notre arbre est bien equilibre. [Je crois sentir avec quelle force et quelle elasticite cette courte tige porte tout ce bouquet mouvant. Les contours de la touffe retiennent mes yeux. Gette ligne est-elle belle, c'esta-dire bien balancee ; ce faisceau de branches s'a-

vanco-t-ii trop par dela les autres on bieii est-il jiislemont dispose de telle sorte que I'arbre ait du repos ? je JLige que telle parlie est en ban equilibre et telle autre non, que ceci est leger, cela trop pesant. Que ce soit beau ou laid, — je me suis fait en tous cas mon opinion. Je tiens toutes les parties de I'arbre si bien pennies dans ma representation que je les pese par la pensee comme je les ai pesees avec la main. Mais pourrai-je toujours les garder ainsi jointes ensemble ? Je sais que je ne le peux pas. 11 peut se I'aire que dans un moment je n'en aie plus la force. Je me rappelle alors a quel resultat je suis arrive lors de mon premier examen, mais je n'ai plus en fait la meme impression. Je ne puis retrouver cette impression; je ne puis la sentir a nouveau, comme on serait tente de le dire, mais il faut bien noter que « sentir » serait ici employe dans un sens theoretique, — au sens de comprendre. Je suis oblige de faire un effort conscient pour revenir a une aperception d'ensemble, mais cet effort ne reussit pas toujours. Je soutiendrai done qu'en un certain sens je ne puis achaque moment comprendre, embrasser intuitivement cet objet, qui se trouve cependant devantmes yeux. Mais dans quel sens je peux toujours comprendre un objet et dans quel sens je ne le peux pas, c'est ce que je voudrais rendre plus clair au moyen d'un autre exemple.

Je considere le dessin d'une tapisserie. 11 est traverse de diagonales rectilignes. Je fixe maintenant specialement une partie des lignes : cette portion

forme im triangle isocele a sommet aigiii. Je fixe ensuite leslignes situees a I'exterieur de ce triangie, eteii conservant la meme ligne pour base j'obliens un triangie plus grand qui s'avance an dela du premier; je puis continuer ainsi jusqii'a ce que nvon ceil maintienne une figure assez considerable. Mais dans une tentative pour fixer une figure encore plus- grande le systeme des lignes se brise pour moi ; les lignes fixees perdentleur relief et se melent aux autres. — Au lieu de faire prendre a la figure des dimensions de plus en plus grandes, on peut aussi la compliquer davantage, construire par exemple un polygone de telle ou telle espece, et le resultat sera le ineme.

L'acte par lequel je fixe une figuire de ce genre est en premier lieu une operation intuitive, cela est assez clair, et c'est mon ceil qui travaille a elargir son champ visuel de fagon a embrasser et a voir d'un regard la figure; c'est mon oeil qui se dijrige specialement surle systeme de lignes en question, taadis qu'il cherche a faire abstraction des autres lignes^ de. sorte qu'en fait ce n'est pas par metaphore qu'on dit que la figure fixee ressort en relief. Nous remarquerons d'abord que le regard se deplace pendant que nous fixons I'objet. Bien que la figure fixee ne soit pas plus gramd© que le champ de notre regard, que notre angle visuel,. je puis cependant observer clairement que je la per^ois en deplagant mon regard d'un point a autre par un mouvement presque insensible a moi-nieme et certainement imperceptible a autrui. Le regard se trouve d'abord a un angle ])uis a un autre, et a cliaque instant il se depeche de revenir au point qu'il venait de quitter; sans quoi ce point tomberait hors de la ligne et toute la figure se deferait. II faut un effort pour reussir. Mais nous remarquons maintenant quelcpie chose de plus. Tandis que le regard se trouve a un point, il y a

IMHODUCTION

en realite un moment oii les poinls clu cole oppose ecliappenta la perception ; mais nous les tenons cependant pour ainsi dire in mentc, on a conscience qu'ils sont la, on maintient tout le temps la ligne fermee. J'estime que c'est la memoire qui travaille ici de conce«"t avec la vision directe. Pendant que les lignes d'un cote sont placees dans le champ du regard, la faculte reproductrice s'empresse de venir a I'aide pour niaintenir asseniblees les lignes de I'autre cote durant le moment extremement court qui s'ecoule jusqu'a ce que le regard revienne en arriere afin de renouveler notre impression.

Nous pouYons nous exprimer de la sorte : ce qui est present a nos sens, ce qui tombe sous notre regard, sous notre faculte auditive, olfactive, etc., pent etre a lout moment pergu d'une fagon successive ou, com me on dit discursive, mais non pas a tout moment d'une facon synthetique, simultanee, intuitive.

La difference entre la perception discursive et la perception intuitive devrait done se trouver deja dans la vision elle-meme. Pour que cette phrase ne surprenne pas, je m'empresse de reconnaitre que le lernie d'intuition est employe dans des acceptions diverses. Quelquesuns en font un synonyme de contemplation, de vision en general, de sorte qu'un arbre que Ton fixe devient toujours une intuition; d'autres entendent par la une vision interieure, une aperceplion du contenu de notre propre moi, une introspection, comme je I'appellerais de preference, auquel cas Tintuition s'oppose a la perception par les sens, de sorte qu'un

objet exterieur ne poui-rait jamais s'appeler une intuition. II est evident qne je ne prends le mot intuition dans aucune de ces acceptions. Je veux dire par la I'oppose de la comprehension discursive, et precisement cette acception du mot est sans doute la plus habituelle. Mais meme dans cette acception il peilt paraitre bizarre de parlerde comprehension discursive ou intuitive dans le fait meme de la perception. Gar on estime generalement que tout ce qui se trouve dans le ciiamp de notre regard est aussi percu intuitivement. Et cependant ce n'est pas le cas, comme je I'ai montre plus haut ; la aussi il y a une comprehension discursive et une comprehension intuitive. Mais il est vrai de dire que cela tient a ce que la perception n'est jamais toute pure, mais se produit avec le concours de la representation, de I'imaginatiou ; et cela est abondamtnent demontre et reconnu en psychologic. L'op position entre la comprehension intuitive et la comprehension discursive releve a proprement parler de rimagination, cela est vrai; mais comme I'imagination est impliquee dans toute perception directe, I'opposition susdite se manifeste aussi dans ce phenomene.

Je dois ajouter maintenant que la distinction entre la comprehension intuitive et la comprehension discursive n'est, selon moi, que relative. Dans la prise de possession intuitive de la figure de tapisserie ou de I'aubepine en fleur il s'est produit un coup d'oeil circulaire imperceptible, si rapide que la discursion n'a pas ete observee. Mais ce rapport entre I'intuition et la discursion a ete aborde par moi precedemment (dans mon Intuition^ pp. 13 et 14), et nous Teclaircirons encore tout a I'heure en considerant Fimagination.

Avec I'aide de ce qui vient d'etre dit nous sommes en mesure d'expliquer des cas oil I'emotion fait defaut bien que le support de representations semble exister.

INTUODUCTION 77

La verile est que ce support est absent. II n'y a la. qu'une apparence; nous avons affaire a ime operation discursive et non intuitive.

II nous suffira main tenant de nous rend re compte que si nous ne pouvons pas toujours conccvoir intuitivement un objet isole, comme un arbre, nous ne sommes pas mieux en ctat de le faire quand il s'agit de comprendre un objet plus complexe, comme un jardin ou un paysage. Vous vous promenez parexemple au milieu dun grand pare. Les allees serpentent entre les pelouses, conduisent dans un massif d'arbusles puis eireulent de nouveau dans I'espace libre. Vous avez suivi assez longtemps une de ces allees : quelle courbe elegante elle dessine ici ! — avez-vous pense. Vous regardez en arriere et en avant et vous vous representez meme les parties que vous ne pouvez pas voir et vous obtenez une conception d'ensemble de tout le trajet, vous le jugez une courbe tracee suivant une certaine norme. En meme temps nous sommes egalement sensibles a ce qui ne s'harmonise pas avec cette eou] be. A un certain enclroit nous trouvons une sinuosite ou trop brusque ou trop renflee, qui nous parait lourde et gauche; elle n'a evideniment pas ete tracee comme les autres avec un instinct sur, sous la conduite d'un sentiment immediat et intuitif; elle ne Concorde pas avec le tout. — On constate la meme chose si on est appele a considerer et a apprecier une blitisse. On n'est pas a lout moment en etat de la voir synthetiquement, de fagon a pouvoir en apprecier les proportions, Au moment oil on le fait, on maintient dans son esprit un systeme de lignes absolument analogue a celui que nous avions devant nous en considerant la tapisserie et nous avons toujours la sensation que ce systeme de lignes peut nous echapper.

II faut s'occuper ici d'une question qui meriterait

un exam en a part. Que la comprehension intuitive soit pour ainsi dire la condition formelle sine qua non de la comprehension esthetique, c'estce que nous voyons deja facilement par les exemples cites. Mais elle nous apparait surtout comme un nioyen de selection esthetique : elle nous rend sensibles a la laideur aussi bien qu'a la beaute. Je suis porte a ne pas considerer seul-ement I'intuition comme une condition formelle de I'emotion esthetique; je crois qu'elle suffit par ellememe a eveiller cette emotion. Le beau agit sur nous, meme si nous sommes sensibles au laid en meme temps. Malgre certaines portions de ligne inelegantes, le labyrinthe des allees du pare s'est transforme dans notre comprehension synthetique en un systeme de lignes et nous eprouvons une satisfaction particuliere a considerer d'ensemble ce jeu de lignes. NuUe part dans la nature nous ne rencontrons le beau sans le laid, et pourtant la nature est belle pour nous pre'cisement au moment ou, avec ses beautes et ses defauts, elle prend dn quelque sorte vie a nos yeux, c'est-a-dire est congue synthetiquement par nous. Mais alors, — pour pousser les choses a I'extreme, — une conception intuitive de ce qui en soi est surtout laid produiraitelle une emotion esthetique ? Je dois laisser de cote cette question, mais Je ne veux pas la passer sous silence.

Jusqu'ici nous nous en sommes tenus a des exemples de vision immediate, bien que nous ayons constate qu'unememoire elementairey jouait aussi un role. Nous allons voir maintenant comment se comporte notre

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faculte de nous rappeler a n'importe quel moment ce qui appartient aux ppovkions de MOtre souvenir. Je crois que meme a ce point de vue nous arriverons a la meme conclusion : nous pouvons toujours, quoique avec quelque limitation, parcourir dis<;ursivement, mais non intuitivement, ce que nous avons dans notre memoi're. Pensons a des evenements de notre propre vie. Nousoublions bien des faits, mais je n'eo parlerai pas, et nous nous en tiendrons ace que nous n'avons pas oublie. Des lors on peutdire que ce que je me rappelle d'une periode quelconque demavie anterieure est a pen pres identique aujourd'hui et liier. Et pourtant je ne puis, en un certain sens, me rappeler ces choses aujourd'hui, bien que j'aie pu etre en etat de le faire hier. Je puis bien parcourir ces faits en passant de I'un a I'autre, mais je suis incapable de les rassembler en une image totale. Une image glisse quand je passe a une autre, et je me trouve comme exclu du rnonde de mes pTopres souvenirs. Quelqu'un a ecrit ce qui suit : « Les souvenirs arrivent sur nous comme des reves. II n'est pas en mon pouvoir de rever ce que je veux, non plus que de me rappeler ce que je veux. II m'est aiTive de rever de mon enfance pendant toute une serie de nuits; — tant que cela dure, je n'y puis rien, et quand les reves cessent, je ne puis pas non plus les faire revenir. Or il en est ainsi de nos souvenirs. Depuis un certain temps je parcours des phases de mon existence passee. Une occasion quelconque a rappele les souvenirs a la vie, mais depuis lors, avec quelle perseverance etrange ils se precipitent d'euxmemes vers moi ! Je ne pense pas, je ne cherche pas a me rappeler, je me contente de regarder, et de me promener en regardant. Mes souvenirs sont la a ma portee, comme des salles en bon ordre : je vais d'une chambre a I'autre, je m'arrete tantot ici et tantot la, et

les souvenirs ne me quittent pas. Je puis m'asseoir ainsi de longues heures, quand le calme s'etend sur moi. Puis tout est fini pour un moment, ou pour quelques heures, completement fini, meme si je voulais essa3er de rappeler mes souvenirs. Mais voici que les images reviennent de nouveau, d'elles-memes... » Et cela est assez clair pour celui qui reflechit que nous ne pouvons pas toujours nous souvenir bien que nous le voulions ; c'est qu'en effet nous ne pouvons pas nous souvenir intuitivement.

II pourrait se faire que quelqu'un trouv^t etrange que nous ne puissions pas rappeler intuitivement les souvenirs que nous avons pourtant dans notre memoire et que nous pouvons en extraire. 11 est possible qu'on hesite a admettre cette proposition, et je sais combien on est generalement porte a mettre I'incapacite susdite au compte de la sensibilite : nous avons, pense-t-on, le meme souvenir a un moment qu'a I'autre, mais la sensibilite est presente dans un cas et absente dans I'autre. Et pourtant il nous suffit d'apporter quelques faits de la psychologie de la memoire pour constater que c'est vraiment la faculte de se souvenir qui est de temps a autre endefaut; que la sensibilite elle aussi sommeille en ce cas, cela est a la fois naturel et incontestable.

On a observe depuis longtemps quetous les hommes n'ont pas au meme degredes images vives, c'est-a-dire nettes et completes, des choses passees. Divers philosophes ont rassemble des donnees a ce sujet. On a

constate, — ce que chacun pouvait du reste conclure de son experience personnelle, — que certaines personnes ont des images plus colorees, d'autres des images plus inconsistantes et plus p^les. Certains voient par I'imagination une personne comme vivante devant eux; ils se la representent dans une situation determinee, par exemple au coin d'une rue, avec un pan de son habit souleve par le vent. Je crois pour mon compte que ces situations ne sont pas toujours des reproductions de situations reelles mais sont souvent des images dues a la fantaisie. Au moment oil une image arrive a la conscience, elle a chez certaines personnes une tendance irresistible a se transformer en une image complete, partie avec I'aide de la realite observee, partie avec I'aide de traits qui sont caracteristiques de la personne imaginee, sans que pour cela ils aient necessairement ete observes juste sous cet aspect,. et naturellement sans que la memoire ilechisse de telle sorte que nous confondions I'apport de la fantaisie avec celui de la realite. Bref, quelques-uns se representent d'autres individus pour ainsi dire en chair et en os, tandis que d'autres ne connaissent guere de souvenirs de ce genre. Ces dernieres personnes se debrouillent parfaitement dans leurs souvenirs, mais ceux-ci ne s'approchent guere de la vivacite de la vision intuitive.

Meme si nous nous en tenons a ceux qui ont une memoire plus vivante, nous ne tardons pas a constater que chez eux aussi la faculte de reproduire les representations, — et notons-le bien, celles qui appartiennent a leur provision de souvenirs, — est tres limitee. Meme en y faisant effort, je ne puis actualiser dans n'importe quelles circonstances une representation qui arrive journellement a ma conscience.

Tout d'abord la reproduction ne pent s'operer sur

commande avec n'importe quelle vitesse. Si quelqu'un nous ^numere rapidement quelques couleurs : rouge, vert, brun, bleu, nous n'arrivons pas a nous representer queique chose sous ces mots. Meme si cet individu repete ensuite la meme serie avec lenteur, on constatera que la reproduction ne se fait pas tres aisement. II est de meme si, par exemple, on cite a la file d'une fagon analogue, sans preparation, un grand nombre de qualites ou proprietes. Nous avons une certaine conscience de savoir ce que signifient ces termes, mais nous n'arrivons pas a y attacher de representation accessoire bien nette. Remarquons comme la chose devient deja plus facile si on nous dit : rouge et vert, brun et bleu. Mais elle devient encore plus aisee si ces representations entrent dans un agregat plus grand. Tandis que dans le cas cite, quatre representations seulement imposaient un certain effort a notre faculte de reproduction, il nous arrive souvent de reproduire a Toccasion d'une simple phrase un nombre incalculable de representations a la fois. Nous lisons : Ueber alien Gipfeln ist RiiJi *, et quelle infinite de choses se presentent du meme coup en images vivantes devant notre imagination ! Nous voyons par la que la paresse dans la reproduction des images pent etre vaincuepar certains moyens, et j'ai la conviction que c'est la poesie qui nous renseigne le mieux sur ces moyens.

La reproduction se fait avec une facilite plus ou moins grande suivant que les images proviennent des impressions de tel ou tel de nos sens. A ce point de vue je penche a adopter une hypothese exprimee par Nic. Lange'-, a savoir que quand nous cherchons a

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