‹ La logique de la poésieChapitre 22 sur 30 · Etudes dispersees · texte numérisé non relu

Etudes dispersees

categorie ; 3"comme auxiliaire pedagogique, pour fixer quelque chose dans la memoire.

II me semble que tout ce qui vient d'etre signale ne <ioit pas s'appeler tautologie. Une phrase ne devient pas une tautologie parce que quelqu'un la lit deux fois. Je ne considere pas non plus une definition comme une tautologie. EUe ne doit pas etre une tautologie formelle, attendu qu'alors, comme M. Noreen le remarque justement, elle serait une petition de principes; et elle ne me parait pas une tautologie reelle, attendu que triangle et figure a trois cotes ne constituent une tautologie qu'apres coup et comme consequence de la definition, qui a precisement declare ces deux termes identiques.

Reste le premier des trois cas indiques par M. Noreen. La nous avons ce qu'on appelle habituellement des tautologies. Elles ont, en effet, besoin qu'on les ^efende. Rien n'est moins propre a gagner la consideration du pedant de logique que la tautologie. Car a quoi peut-elle bien servir ? Ce qui est dit est dit. Et le pedant, ici comme en tant d'autres cas, aurait raison si I'aptitude des hommes a actualiser leurs representations etait, comme il le croit, illimitee. Mais la sagesse supreme ne I'a pas voulu ainsi, et c'est pourquoi notre logicien tire une conclusion fausse, quoique conforme a toutes les regies de I'art. J'emprunte au livre plusieurs fois cite de M. Cederschiold une page qui met en lumiere le role de la tautologie.

« II est dit dans le recit evangelique de la veuve de Naim : « Voici qu'alors on portait hors de sa demeure un mort, le fils unique de sa mere, et elle etait veuve. » Ici du moins personne ne soupgonnera un enjolivement de rhetorique, car les choses, semble-t-il, ne pouvaient pas etre dites d'une maniere plus simple, plus naturelle et en meme temps plus touchante. Le

langage sans artifice, sans appret de la conversation, emploierait certainement aussi des tournures de ce genre, — mais c'est ce que ne ferait pas la prose normale, strictement logique et concise, car nous devons remarquer que la feniuie est ici mentionnee deux foix : d'abord « sa mere », et ensuite, « elle etait veuve ». D'un point do vue logique, il y a la une repetition, une tautologie. La prose normale se serait exprimee a peu pres ainsi : « Alorson portait un mort, fils unique d'une veuve ». Mais cette forme ne pent pas agir fortement sur notre sensibilite; elle est trop courte et ne nous arrete pas suffisamment sur le deuil dont il s'agit pour que nous puissions bien le comprendre. Dans la redaction de I'Evangileles mots : « fils unique de sa mere », nous presentent deja trois elements de la situation : le chagrin de la mere d'avoir perdu son enfant, — le fait quec'etait unfils, — et le fait qiiec'etait un fils unique; cela suffit deja a eveiller une compassion profonde ; et quand on ajoute : « et elle etait veuve », cette addition accroit d'unefagon saisissante la pitie que nous ressentions » [op. cit.^ p. 235).

II en est justement ainsi. Nous n'aurions pas vraiment reussi a saisir tout le contenu de la phrase si Ton avait ecarte la tautologie. La redaction de la prose normale eut ete adequate, mais pas assez suggestive. Elle ne nous aurait pas aide a reproduire des representations vives. Notre aperception ne pent aisement tenir ferme dans une conception unique tous les « moments » qui constituent le chagrin de la veuve. Que les correcteurs de copies scolaires veuillent bien toucher d'une main prudente a des tautologies de ce genre ! C'est un instinct juste qui les dicte. Meme quand il ne s'agit pas d'eveiller un sentiment, elles peuvent 6tre d'un tres grand secours. Elles visent avant tout a maintenir actuelles les representations. Elles servent a « I'imagina-

tion » dans racception ancienne et etendue de ce mot. Et par la aussi elles servent mediatement a la faculfce logique.

Vasyndete et la polysyndete.

Ges figures sont au service du rythme et partagent son r6l& general dans I'aperception ; nous en reparlerons plus loin.

Si nous jetons un coup d'oeil d'ensemble sur les figures examinees jusqu'ici, elles nous paraissent provenir de deux sources : le sentiment et la pensee ; d'une part le besoin qu'eprouve la sensibilite de se manifester, de faire irruption, et d'autre part le besoin de clarte de la pensee. On percevra facilement les mouvements de la sensibilite dans le balancement des antitheses, dans la montee de la gradation, dans I'envolee des hyperboles, dans I'ironie, dans I'interruption de sens, dans I'interrogation, etc... j'ai voulu pour ma part considerer aussi dans ces niemes operations la pensee a Foeuvre Elle dispose les representations d'une fagon pratique et les conserve. Meme quand une figure est avant tout une expression, un geste de la sensibilite, ellese forme selon les lois theoretiques de la clarte. G'est de cette maniere que le sentiment se satisfait par le geste.

Pour donner un exemple de I'emploi des figures M. Gederschiold, comnie nous Tavons dit, cite un monologue de Marmontel. Pour celui qui veut mettre en relief le cote theoretique des figures, le morceau pris comme exemple presente cet inconvenient que le monologue ne vise pas a la communication de la pensee, et que, particulierement dans ce cas (c'est un ouvrier qui exprime son desespoir), il est plutot une explosion de sensibilite qu'une contemplation. Mais c'est evidemment pour la sensibilite de celui qui parle un soulage-

ment d'exposer avec clartc une situation absurde et bizarre. L'hommea besoin de se representer les choses avec force. Les figures J'y aideat et donnent par lajoaeme une issue au sentiment.

11 me parait qu'il y a une difference entre les figures deja mentionnees et celles qui restent a examiner. Les precedentes visent moins a evoquer par association des representations nouvelles qu'a grouper convenablement et a maintenir les representations deja existantes. Les procedes qui nous restent a voir agissent en decomposant des associations, en meme temps qu'ils forment des groupements et creent des figures. Je les reduirai a deux : la synecdoque et la metaphore, chacune ayant •ses varietes secondaires. 11 me parait que la synecdoque ^est fondee sur I'association par contiguite et la metaphore sur I'association par analogie.

La synecdoque.

Une synecdoque est une aide excellente pour la pensee. Au reste, nous nous servons de ce trope litteralement a chaque instant. II est en effet prescrit et prefigure par I'association elle-meme, en I'espece I'association par contiguite. Car celle-ci se porte sur un point et atteint par son intermediaire les autres points. Une .« voile )) sur la mer equivaut a un navire, et elle signifie meme davantage, car le navire c'est I'ensemble tout net, tandis que la voile c'est I'ensemble plus un trait important specialement mis en vedette. Quand le coucou chante, nous nous representons tous d'autres circonstances concomitantes.

La synecdoque saisit le tout dans une de ses parties. Le tout peut etre en ce cas soit un objet particulier, soit un collectif, soit une classe. Tandis que I'abstraction cherche un ensemble dans lequel les parties sont comprises, la synecdoque cherche une partie a laquelle I'ensemble est lie. Gependant I'abstraction elle-mfeme n'est pas si etrangere qu'on pourrait le croire a la synecdoque. Dans bien des cas le mot est a I'origine une synecdoque ; il designe un seul trait frappant de I'objet. Linne a le plus souvent choisi ses termes a la maniere de la synecdoque. La plupart des denominations industrielles sont nees de la sorte, depuis le « parapluie » et la « salubrine » jusqu'au « cri-cri )>. Et quand nous nous representons une classe, nous employons le particulier comme materiel intuitif, tantot plus, tant6t moins, car notre facon de proceder en ce cas est caracteristique du genre de notre intelligence, de notre abstraction ainsi que de notre imagination reproductive et productive.

Pour quelques-uns la synecdoque parait etre la forme fondamentale de la memoire. lis s'emparent d'abord d'un trait concret particulier et, partant de ce trait, ils completent le tout. Soit le cas suivant. Une personne avait a rendre compte d'un discours, mais on ne la chargea de cette tache que quelques jours apres que le discours eut ete prononce. EUe ne se rappelait rien. Autant qu'on peut en juger, il s'agissait d'une allocution improvisee, sans plan logique, sans « sujet » bien net, tout simplement quelques bonnes paroles sorties du coeur. Gependant emerge dans la memoire une seule phrase du discours, plus exactement tout d'abord une attitude et un geste, une certaine intonation de Torateur, un mot d'ordre, une phrase energique telle que : « Marchons droit devant nous dans le cheminquel'honneur nous indique », ou toute autre formule analogue.

Un mot de ce genre suppose quelque chose qui a ete dit auparavant et quelque chose qui a ete dit ensuite;. et peu a peu le discours se reconstitua piece par piece ; mais notons-lebien : jamais la pensee n'apparait d'abord, suivie de Fexpressionaccidentelle ; c'estTordre inverse qui a lieu.

Le procede de la synecdoque est certainement caracteristique du poete. U rentre dans ses aptitudes speciales de decouvrir d'un coup d'oeil penetrant le point qui est riche en relations, la particularity propre a en^ degager d'autres. La composition de la poesie, dans le detail comme en grand, porte les caracteres de la synecdoque. Quand un auteur presente un personnage^, il doit chercher certains traits — il n'en faut pas un^ grand nombre — par lesquels le personnage se livre pour ainsi dire a nous. Le « patron Worse », dans le roman norvegien de Kjelland, se revele d'abord par ces mots caracteristiques : « Laurids, enfant du diable, debout, hisse la vergue ! » Ilsuffit ensuite au romancier d'ajouter quelques petits traits pour que nous ayons devant nous, avant meme d'avoir lu plus de quelques lignes, un portrait suffisamment vivant de I'honnete capitaine. Et c'est en fait un nombre incalculable de traits qu'il evoque en ces quelques lignes : I'attitude de son heros, la fa^on dont celui-ci se tourne, sa physionomie, sa nature robuste, ses brusqueries de capitaine jointes a sa bonhomie, ses sensations vitales dansla region du coeur, au creux de la gorge et dans les muscles de la face lorsque, empresse et emu et fier, il tend tout son etre pour crier, du plus loin qu'on pent Tentendre, ce qui a ete si souvent I'objet de ses pensees: « Nous arrivons tard, monsieur Kunsel, mais nous arrivons bien ; » — oui, nous voyons toutes ces choses, dont Kjelland ne nous dit rien, — et bien d'autres menus traits encore. 11 ne pent vraiment pas y avoir

<ieux opinions sur la fagon dont les vetements du bonhomme lui descendent le long du corps, ni sur la facon dont sa langue se meut ordinairement dans sa bouche ^ Quelle erreur commet done un auteur qui veut representer un personnage par un proces-verbal detaille d'expertise, en specifiant Tangle facial, la forme du nez, la presence de dix boutons au paletot! On va lentement avec ce procede plus « methodique ». Et, en effet, ces auteurs ne marchent pas vite.

II va de soi que le meme procede apparente a la synecdoque est avantageux et meme necessaire egalement dans certains exposes scientifiques, s'il s'agit de caracteriser un courant de civilisation, un personnage historique et bien d'autres choses encore. Nous trouvons souvent la synecdoque elargie en une distribution^ en une suite dfe traits sporadiques choisis de telle sorte qu'ils rendent I'ensemble. Le style de Taine se distingue par de bonnes distributions de ce genre. En voici une : « L'Espagne etait a cette epoque, comme vous le savez, entierement monarchique et catholique ; elle battit les Turcs a Lepante, posa le pied sur la terre d'Afrique €t y fonda de nouveaux etablissements ; elle combattait lesprotestants en AUemagne, les poursuivait en France, les attaquait en Angleterre ; elle convertit et subjugua les idolatres du Nouveau-Monde; elle chassa les Juifs et les Maures de son propre sein ; elle purifiait sa foi par de frequents autodafes et des persecutions ; elle prodiguait les flottes et les armees, I'or et I'argent de son Amerique, les meilleurs de ses enfants, le propre sang de son coeur dans des croisades demesurees et repetees, et cela avec une telle obstination et un tel fanatisme qu'apres un siecle et demi elle tomba epuisee aux pieds de I'Europe... » Je cite ce passage pour mon-

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