‹ La logique de la poésieChapitre 28 sur 30 · L.V PERSONNALITE 18.'i · texte numérisé non relu

L.V PERSONNALITE 18.'i

sentations peuvent, je I'accorde, s'exprimer simplement par des mots. Mais je crois, d'une facon generate, que nous exagerons beaucoup notre aptitude a nous exprimer par des mots ou par des figures de langage. Cependant le langage des mots peutetreconsidere comme une variete du langage des gestes. II n'a nullement encore reussi a s'emanciper de cette marque originelle.

Maintenant il peut sembler que la langue ecrite du moins doit se passer completement de la langue des gestes tout en restant tres expressive. Mais en fait la langue ecrite peut admettre I'element mimique, — et cela essentiellement par le rythme. Le secret de tout style qui a quelque caract^re artistique, c'est qu'il revele I'intonation et le regard de I'auteur. II a un tour personnel. C'est une erreur de croire que nous puissions traduire en mots ecrits ce qui s'exprime sans cela par la mimi(jue. C'est la mimique qui, en tantque mimique, c'est-a-dire non rattachee a des representations determinees, passe dans la langue ecrite. Elle est representee ici par quelques precedes mimiques peu nombreux. En effet, il n'est besoin que de quelques traits pour que nous devinions les autres. La personnalite est si une qu'il nous suffit de I'entrevoir en un point pour comprendre I'ensemble. Une seule intonation peut suffire. Une expression revele une attitude, une physionomie. Ce que nous aurions pu lire dans la physionomie ne se trouve pas de la sorte analyse, mais demeure aussi inarticule, continue a etre de la mimique. Les representations que les jeux de physionomie exprimaient dans le discours oral ne sont pas rendues ici par des mots; mais ceux-ci rendent la physionomie et, par son intermediaire, indirectement, les representations. 11 peut arriver qu'un individu regarde quelque chose, un paysage, un etre humain, une situation, et qu'il per- Qoive en les regardant un certain caractere qu'il aurait

de la peine a rendre par des mots; mais, tandis qu'if contemple, le caractere en question se reflete peiit-etre dans son ceil. G'est le jugement de Toeil qui redit les impressions ressenties. Or si le sentiment qui anime cetoeil, la perception generale et vitale qui accompagne I'impression, se revele d'une maniere quelconque dans le style, le langage de I'oeil passe dans le texte ecrit.

La grande importance de I'element personnel en poesie n'est pas inexplicable du point de vue theoretique. Get element est si riche ! II est a la fois multiple et un. Un etat d'ame, par exemple, n'est encore rendu qu'abstraitement avant de recevoir la determination individuelle. Les reflexions qui se suivent, par exemple, dans la Zueigniing de Goethe a Faust ne sont pas en elles-memes tres poetiques. Beaucoup d'autres auraient pu les faire. Mais il y a ici quelque chose de plus : on y sent passer le souffle d'un etre humain. On pergoit derriere les mots une emotion, un etat de sentiment oil se concentre la vie entiere d'un certain homme. On voit une physionomie oii apparaissent un nombre infini de choses qui ne peuvent etre dites par les mots, et entre autres ce que Napoleon y decouvrait quand il disait de Goethe : « Voila un homme qui a beaucoup souffert ! »

En meme temps qu'un mot dans un expose recoit I'empreinte d'une personnalite, une infinite d'elements nouveaux surviennent, qui elargissent le contenu du texte. Ge dont on parle, ce n'est plus — pour parler comme un scolastique — ce n'est plus simplement une quidditas^ mais c'est en plus une heecceitas ; le contenu formel devient d'autant plus riche que la personnalite est plus riche que 1 'abstraction.

Et I'element nouveau qui survient n'est pas seulement un accroissement de multiplicite, mais aussi d'unite. Je pretends que rien n'est vraiment compris

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