‹ La logique de la poésieChapitre 5 sur 30 · XVI AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

XVI AVERTISSEMENT

narquoise de ces paysans. Et lui-meme conseillerait SLirement au biographe qui tenterait de retracer sa carriere une etude approfondie de ce milieu simple et fort auquel il doit les meilleurs de ses dons. Tous ceux de ses ecrits oii il essaie de faire vivre des hommes temoignent d'un souci minutieux des preparations obscures, des geneses familieres qui constituent I'arrierefonds de notre activite consciente. Quiconque s'inspirerait de sa methode evoquerait d'abord le petit monde rural oil il a grandi, oil il se replonge d'autant plus volontiers qu'ily decouvre et y interprete avec une certitude croissante les traits eternels derunivers humain. Une vie de Hans Larsson, ecrite selon ses goiits, serait d'abord un hommage a la Scanie.

On y releverait, sans artifice litteraire, et parce qu'il existe entre les ames et les paysages des correspondances certaines, la limpidite des horizons, la clarte, la douceur de ces grands ciels de plaine, et Ton noterait cette coincidence assurement significative : I'esprit le plus delie, le plus epris de finesse et de justesse de la Suede contemporaine nait dans la province la plus delicatement lumineuse, la plus etrangere aux suggestions tragiques et romantiques de la nature proprement scandinave.

Ge psychologue vient d'une region a population dense, oil les hommes, que ne separent pas des immensites muettes et desertes, eurent toujours le loisir de se frequenter et de s'etudier mutuellement ; ne soyez pas surpris qu'il temoigne d'une connaissance de ses semblables, d'une curiosite d'autrui assez exceptionnelles dans la societe suedoise; ne vous etonnezpas qu'a traversses livres rayonnent un sentiment tres precis de la valeurde la vie,dubonheur d'exister, un amour instinctif des activites raisonnees, et enfin une claire conscience du prix et de la poesie du travail.

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Un Scanien acquiert plus aisement que le Suedois du Nord une perception exacte et fine de la coniplexite de la vie sociale, un sens realiste de la science de la vie.

Sa fantaisie s'accommode plus aisement du terre-aterre de I'existence quotidienne : comme I'Anglais, comnie Ic Danois,si solidement attaches au sol,il se derobe par Tcnvolee du lyrisnie a I'emprise de la glebe ; comme eux il a legout du comique ; plus humain, son humour n'a pas I'acrete qui distingue si frequemment les compatriotes de Strindberg.

Ges quelques traits caracterisent un groupe d'ecrivains et de peintres — les Ola Hansson, les Vilhelm Ekelund, les Anders Q^sterling, les Ossiannilsson, les Anders Trulsson, les Per Gummesen, les Ernst Norlind, les Axel Ebbe — qui ont dote I'art suedois d'une province scanienne. On les retrouve dans I'ceuvre du philosophe-artiste H. Larsson; leur couleur s'y attenue parfois, mais y demeure reconnaissable, a travers les transpositions de tons que commandent la recherche de I'abstraction et les exigences d'un gout infiniment SLir.

Philosophe, Hans Larsson a la chance de decouvrir des sa jeunesse I'idee la plus favorable au developpejnent integral de sa personnalite. Gette idee etait « dans Fair », et ce n'est point hasard, mais rencontre determinee par les circonstances, si elle inspire presque en meme temps deux hommes qui ne se connaissaient pas : le « docent » suedois et M. H. Bergson.

Abus de la methode discursive et de la science rationaliste, presomption, impuissance, dispersion et secheresse, on sait assez de quels maux souffrait la pensee vers la fin du siecle dernier : un elargissement de la raison, un appel aux facultes inconnues ou meconnues en vue d'explorer de plus vastes domaines, un effort

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de connaissance plus approfondi, plus souple, plus severement coordonne, plus conforme a la fois a la diversite des choses et a I'unite de I'esprit, tels etaient les remedes frequemment invoques.

Un Bei'gson remonte aux sources, et,avec une puissance incomparable, tire de I'etude des donnees immediates de la conscience une philosopliie nouvelle. Hans Larsson se contente de montrer la fecondite de I'intuition, mais il en analyse le mecanisme avec une precision et une surete d'autant plus meritoires et precieuses en cet ordre de recherches; puis il illustre la theorie par des exemples, et se consacre tout entier a appliquer sa methode a de multiples sujets.

Ainsi pourrait-on dire de Larsson qu'il est plus encore que Bergson le philosophe de I'intuition ; psychologue et non metaphysicien, tres en garde contre les surprises de la metaphysique, logicien qui reconquiert un doniaine de la logique sans y admettre I'intrusion de I'instinct; penseur incapable de sacrifier la science au mysticisme, mais tres averti des chemins les plus secrets du raisonnement humain, il se reclame, au total, de I'integrite de Fesprit, et lui restitue la plenitude de ses moyens d'investigation. Les philosophes professionnels le situeront a mi-chemin entre Spinoza — il est plus proche de la vie, plus chaleureux — et les transcendantalistes allemands — I'intuition romantique selon Fichte et Schelling n'admet ni cette rigueur ni ce scrupule d'exactitude. 11 est a bien des egards I'adversaire des pragmatistes, car il condamne leur aveugle asservissement au sentiment. De son propre aveu, il est a la fois tres proche et tres eloigne de Bergson : u II me semble, ecrit-il, que nul n'est mieux d'accord ni plus en opposition que moi avec Bergson ; d'accord tant qu'il s'agit de voir et d'apprecier I'activite de i'inluition, en opposition des qu'il faut definir

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le principe meme et la technique de cette activite. » Preciser davantage sa position serait empieter sur les deux etudes qu'on va lire, et qui resument I'essentiel de sa pensee; il a pris soin lui-meme de marquer ce qui lui appartient ; on lui ferait toutefois un tort grave, on meconnaitrait I'originalite de son effort si Ton ne retenait I'attention qu'il apporte a determiner le point oil il se separe du philosophe frangais ; il y consacre un opuscule *, qui n'est point un examen d'ensemble du bergsonisme mais une critique singulierement penetrante de tout ce qui, dans le bergsonisme, est en opposition avec sa propre doctrine : critique d'une argumentation biologique qu'il estime « illusoire », precaire, victime d'un prejuge metaphysique ; critique d'une tlieorie de la connaissance dontil retient quelques parties sans pouvoir souscrire aux conclusions. Bien loin d'etre la demarche supreme et comme I'epanouissement superieur de I'instinct, I'intuition demeure la manifestation la plus haute, la plus intense de I'intelligence synthetique rassemblant I'effort simultane de tous ses moyens. Elle est creatrice par I'agilite qu'elle deploie dans la decouverte des infinies ressources de la vie; elle ne nous ouvre pas un monde nouveau ; elle n'atteint pas « la chose en soi » ; elle n'est pas une plongee dans I'absolu. Elle ne nous libere pas des concepts, qui demeurent I'instrument elementaire de la pensee consciente ; si elle nous affranchit, dans une certaine mesure, de cette immobilite qui est, aux yeux de Bergson, la condamnation de la pensee cDnceptuelle, elle ne favorise pas cet evanouissement de I'esprit dans I'eternel mouvement, cette effusion dans la fluidite du « se faisant », oil nous convie le bergsonisme.

1. Intuitionsproblemet, siirskildl mcd hcinsyn till Henri Bergsons teori. Stockholm, Bonnier, 1912.

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L'essai sui* V Intuition (1892) est le premier en date ties ouvrages de H. Larsson ; I'etude qu'il intitule la Logique de la Poesie (1899) en estle complement naturel. G'est la qu'il faut chercher le principe et I'essentiel de sa pensee philosophique : mais ces pages n'epuisent pas la vertu d'une vue feconde sur I'activite de I'esprit; il en faudrait suivre I'effet en une serie d'essais qui embrassent les sujets les plus divers, et oil s'affirme, comme en se jouant, la plus vive dialectique.

Hans Larsson est, avant tout, un essayiste ; il se defend d'avoir un systeme ; sa methode n'est qu'une fidelite raisonnee a ceshabitudes de penetration, desyiapathie intellectuelle et de libre critique, qui s'allient si bien avec le developpement de la puissance synthetique de I'esprit. 11 sait choisir et se borner ; on assure qu'il lit pen, et lentement, en lecteur difficile; il est I'ennemi de I'erudition oiseuse et importune. Tout cela, joint a I'horreur de la vulgarite, fait qu'il excelle aux etudes breves, concentrees, aussi eloignees du dilettantisme que de I'indiscretion pedante.

Questions philosophiques, morale, pedagogic, esthetique, conflits sociaux et politiques, il n'est guere de problemes de notre temps qu'il n'ait abordes, non point en chroniqueur trop aisement maitre d'une verve toiijours prete, mais en spectateur reflechi, affranchi de toute sujetion, uniquement desireux de faire prevaloir une opinion juste, un jugement ingenieux, nouveau, en accord avec les plus hautes exigences de notre epoque. II demeure tres au-dessus des polemiques courantes sans cesser d'etre intelligible au public cultive ; il a ce courage intellectuel, plus necessaire peut-etre dans les petits que dans les grands pays, car le « cant « des societes restreintes est le plus tyrannique et le plus etouffant ; on cite sa defense du poete Frceding, accuse d'immoralite, ses egards pour Strindberg, si

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frequemment traite en paria, sa canipagiie, en pleine guerre, centre les idees allemandes de violence et de sang...

Une luiniere tres douce et comme persuasive enveloppe ces livres •.Etudes et Meditations , Idces el Forces, Refle.vions pour le temps present, Platon et noire temps, Philosophie et Politique... (jui melent I'actualite aux vues retrospectives, ravivent la modernite des philosophes anciens, retrouvent le fonds commun sous la diversite des discussions humaines, et I'eternite des problemes par-dela la confusion des forinules. Impression d'un humanisme tres moderne, unissant a la tradition classi([ue le sentiment des rapports nouveaux et des liens invisibles que multiplie la vie contemporaine. Humanisme savant, capable de reprendre avec un rare bonheur le commentaire des dialogues de Platon — Tun des meilleurs livres de H. Larsson — capable de renouveler les methodes pedagogiques (en sympathie avec J. -J. Rousseau centre Pestalozzi) aussi bien que la critique des idees ; humanisme vivant, et qui salt, sans jamais deroger, parler un langage familiar; telle brochure — Education et autodidaxie — destinee a la foule, et qui enseigne la dignite de I'esprit, la beaute, la joie de I'effort quotidien, constitue un petit manuel. de vie spirituelle qu'il faut envier a la Suede.

Au surplus, quelques notes de breve analyse ne sauraient rendre I'accent de cette parole, simple et grave, insinuante et forte, « qui fait naturellement le silence autour d'elle » : « la reflexion de H. Larsson, ecrit John Landqvist, se meut parmi ces nuances delicates du sentiment, de la volonte, de la pensee que nous observons a peine d'ordinaire, que nous ne discernons jamais avec une absolue surete, qui s'imposent pourtant plus nettement que d'autres a notre souvenir et a notre

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intelligence lorsqu'elles nous sont revelees ; elles determincnt nos destins' ».

Elles relevent cle I'intuition, cette compagne de nos instants de plus grande lucidite, cette interprete de notre vie profonde, ce veritable « truchement de I'Ame », dont H. Larsson n'eut point aussi surement analyse le mecanisme s'il n'en avait point surpris en lui-meme I'incessant bruissement, s'il n'avait ete le inaitre et le poete de cette « inspiration » avant meme que de s'en reveler le theoricien.

En Suede, cette pensee genereuse paraissait a son heure pour liberer les esprits, comme ailleurs et peutetre plus qu'ailleurs mecanises par les tendances d'une metliode oppressive. Necessaire a la science, elle apportait a I'art la solution d'un conflit oil s'epuisait la seve des leltres suedoises : a une periode de realisme intransigeant, sou vent brutal — le « realisme du cordonnier » de la « generation de 1880 » — avait succede le romantisme de 1890, brillant, seduisant, parfois denue de substance et de verite-. Les deux ecoles trouvaient dans la formule de H. Larsson un complement indispensable ; naturalistes et imaginatifs avaient ouvert les voies a une pensee, a un art plus complexes -^ Apres en avoir esquisse la preface, H. Larsson allait tenter de les realiser dans le domaine de la litterature d'imagination.

Philosoplie, critique, essayiste, on le voit en effet s'eprendre sur le tard du roman ; peut-etre, si Ton voulait connaitre ses reuvres preferees, citerait-il: Vil-

1. Hans Larssot«, af John Landiivist, dans la revue Variu, decembre 1908.

2. V.-L. Maury, le Aalionalisme saedois el la guerre (1 vol., Perrin, 1918;-

3. Cf. Hans Laushon, En svensk intuition.sfiloRof, af Alf Nyman (dans la revue Ord och BUd, XII, 1915).

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lagcs dc chez nous et Ics Idecs a Sldbherup^ car c'est la qu'il s'est le plus completeiiient cxprime.

Toute sa critiqae, si sensible, si nuancee, ses essais, d'une si sure elegance, sa definition meme du genie poeticjue annoncent et manifestent des dons ([ui appellent d'autres formes.

Une plaquette ' longtemps retenue, publiee comme a regret s'il faut en croire un avant-propos nostalgique, I'avait deja signale aux poetes :

« Un jour, il y a bien des annees, j'ai eu ces souvenirs en ma possession ; je les ai consideres et peses comme le pecheur, tenant en main sa capture, la soupese. Un matin que ma vie reposait, telle une bale ensoleillee oil je jetai la sonde, j'en tirai ces souvenirs; je les tins dans ma main, et jugeai qu'ils etaient encore trop faibles et devaient encore vivre dans les profondeurs et y croitre.

« Etais-tu done un fou, pour croire que les poissons de la mer obeissent a ton caprice, et que tu peux les attirer le jour de ton choix ? »

Ces souvenirs, c'etaient son enfance scanienne et ces impressions de nature qui le ramenent invinciblement aux plaines lasses sous le soleil d'ete, parmi I'ocean des bles, dont les epis lui frolent le visage, ou encore a ce boqueteau d'ou il ecoute la mer :

C'est la qu'une fois j'ai decouvert et enfenrie dans mon cceur pour

[toujours

La voix puissante de la mer, qui couvre le murmure de la me-

[lancolie.

et enfin a ces villages, acesvieux cimetieres oii il communie avec Tame de sa race. 11 s'imagine lui-meme un soir de Noel, revivant son enfance, sa vie d'homme :

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