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Géorgiques, Uv. I, v

TROISIÊaE PABIlB. 217

Mais ces égarements étant involontaires, il ne faut

qu'avoir un peu de bonne' foi pour les éviter ; les plus

communs et les plus dangereux sont ceux que l'on ne

reconaalt pas, parce que l'engagement où l'on est entré

' de défendre un sentiment trouble la vue Je l'esprit, et lui

ITttit prendre pour vrai tout ce qui sert à sa fiu ; et l'uni-

I que remède qu'on peut y apporter est de n'avoir pour Sa

a la vérité, et d'examiner avec tant de soin les rai-

I sonnements que l'enBeignement même ne puisse pus nous

[ tromper.

Des faux raisonnements qui naissent chs objets mêmes.

On a déj?i remarqué qu'il ne fallait pas séparer les I causes intérieures de nos erreurs de celles qui se tii'ent

s objets, que l'on peut appeler extérieures, parce que

, fausse apparence de ces objets ne serait pas capable

■âfi nous jeter dans l'erreur, si la volonté ne poussait l'ea-

■prit \ former un jugement précipité, lorsqu'il n'est pas

f encore sul'fisammenl éclairé.

Mais, parce qu'elle ne peut aussi exercer cet empire sur ' l'entendement dans les choses entièrement évidentes, il E est visible que l'obscurité des objets y contribue beau- L coup,, et même il y a souvent desrencontresoùîa passion I qui porte à mal raisonner est assez imperceptible ; et Jc'cst pourquoi il est utile de considérer séparément ces fillusions, qui naissent principalement des choses mêmes.

1. C'est une opinion fausse et impie, que la vérité soit ^tellement semblable au mensonge, et la vertu au vice, la'il Boit impossible de les discerner *; mais il est vrai que idans la plupart des choses il y a un mélange d'erreur et rdo Téi'ité, de vice et de vertu, de perfection et d'imper- Vfection, et que ce mélange est une des plus ordinaires I Bûurces des faux jugements des hommes'.

Cai- c'est par ce mélange trompeur que les bonnes

(jiialib's (les pprsonnos qu'on cslimo font approuver leurs (Irlaiils, ol qiKi les (léTîmls de ceux qu'on n'estimo pas tV)iU condamner ce qu'ils oui de bon; parce qne l'on no considère pas que les personnes les plus imparfaites ne le i^nnl pas en tout, et que Dieu laisse aux plus vertueuses des imperfections qui, étant des restes de l'infirmité lunnaine, ne doivent pas être l'objet do notre imitation ni *de noire estime.

La raison en est que les hommes no considèrent guère les choses en détail; ils ne jugent que selon leur plus forte impression, et ne sentent que ce qui les frappe davantage : ainsi loi'squ'ils aperçoivent dans un discours beaucoup de vérités, ils ne remarquent pas les erreurs qui y sont mêlées ; et, au contraire, s'il y a des vérités mêlées parmi beaucoup d'erreurs, ils ne font attention qu'aux erreurs ; le fort emportant le faible, et l'impression la plus vive étouffant celle qui est plus obscure.

Cependant il y a une injustice manifeste à juger de cette sorte : il ne peut y avoir de juste raison de rejeter la raison, et la vérité n'en est pas moins vérité pour être mêlée avec le mensonge; elle n'appartient jamais aux hommes, quoique ce soient les hommes qui la proposent : ainsi, encore que les hommes, par leurs mensonges, méritent qu'on les condamne, les vérités qu'ils avancent ne méritent pas d'ôtre condamnées * .

C'est pourquoi la justice et la raison demandent que, dans toutes les choses qui sont ainsi mêlées de bien et de mal, on en fasse le discernement, et c'est particulièrement dans cette séparation judicieuse que paraît l'exactitude de l'esprit : c'est par là que les Pères de l'Église, ont tiré des livres des païens des choses excellentes pour les mœurs, et que saint Augustin n'a pas fait de difficulté d'emprunter d'un hérétique donatiste sept règles pour l'intelligence de l'Écriture.

C'est à quoi la raison nous oblige lorsque l'on peut faire

1. Ces belles pensées rappellent le l vérité toujours plus ancienne que les passage où Pascal nous montre « la | opinions qu'on en a eues. »

TnOISiBMB PARTIS. ^ ïïfl

Cfittc distinction ; mais parce que l'on n'a pas toujours le temps d'examiner en détail ce qu'il y a de bien et de mal ' dati3 chaque chose, il est jusle en ces rencontres de leur doQuer le nom qu'elles mérilenl selon leur plus consldél'ohle partie; ainsi, l'on doit dire qu'un homme est bon philosophe lorsqu'il raisonne ordînairemeut bien, et qu'un livre est bon lorsqu'il ya notablemont plus debien [ue de mal.

Kt c'est encore en quoi les hommes se trompent beaucoup, cpie dans ces jugements généraux : car ils n'estiment et ne blâment souvent les choses que selon ce qu'elles ont de moins considérable, leur pnu de lumiÈre faisant qu'ils ne pénètrent pas ce qui est le principal, lorsque ce û'eal pas le plus sensible.

Ainsi, quoique ceux qui sont intelligents dans la peinuro esUmenl infiniment plus le dessin que le coloris ou lioatesse du pinceau, néanmoins les ignorants sont Thb touchés d'un tal)leau dont les couleurs sont vives et inles que d'un autre plus sombre, qui serait admirale pour le dessin.

Hfaut pourtant avouer que les faux jugements ne sont

sas si ordinaires dans les arts, parce que ceux qui n'y

savent rien s'en rapportent plusaisément aux sentiments de ceux qui y sont habiles ; mais ils sont bien fréquenta s les choses qui sont de la juridiction du peuple, et lont le monde prend la liberté de juger, comme l'élotoence.

On appelle, par exemple, un prédicateur éloquent, iraqne ses périodes sont bien justes et qu'il ne dit point a mauvais mots ; et, sur ce fondement, Vaugclas' dit en IB endroit qu'un mauvais mot fait plna de tort à un pr(5llo&tcur Ou i, un avocat qu'un mauvais raisonnement. On doit croire que c'est une vérité do fait qu'il rapporle, et non un eentiraent qu'il autorise; et il est vrai qu'il se trouve des personnes qui jugent de celte sorte, mais il

est vrai aussi qu'il n'y a rien de moins raisonnable que ces jugements : car la pureté du langage, le nombre des figures, sont tout au plus dans Téloquence ce que le coloris est dans la peinture, c'est-à-dire que ce n'en est que la partie la plus basse et la plus matérielle^; mais la principale consiste à concevoir fortement les choses, et à les exprimer en sorte qu'on en porte dans l'esprit des auditeurs une image vive et lumineuse, qui ne présente pas seulement ces choses toutes nues, mais aussi les mouvements avec lesquels on les conçoit; et c'est ce qui peut se rencontrer en des personnes peu exactes dans la langue et peu justes dans le nombre, et qui se rencontre même, rarement dans ceux qui s'appliquent trop aux mots et aux embellissements, parce que cette vue les détourne des choses et affaiblit la vigueur de leurs pensées, comme les peintres remarquent que ceux qui excellent dans le coloris n'excellent pas ordinairement dans le dessin; l'esprit n'étant pas capable de cette double application, et l'une nuisant à l'autre.

On peut dire généralement que l'on n'estime dans le monde la plupart des choses que par l'extérieur, parce qu'il ne se trouve presque personne qui en pénètre l'intérieur et le fond : tout se juge sur l'étiquette, et malheur à ceux qui ne l'ont pas favorable M H est habile, intelligent, solide, tant que vous voudrez ; mais il ne parle pas facilement, et ne se démêle pas bien d'un compliment : qu'il se résolve à être peu estimé toute sa vie du commun du monde, et à voir qu'on lui préfère une infinité de petits esprits. Ce n'est pas un grand mal que de n'avoir pas la réputation qu'on mérite; mais c'en est un considérable de suivre ces faux jugements et de ne regarder les choses que par l'écorce; et c'est ce qu'on doit tâcher d'éviter.

n. Entre les causes qui nous engagent dans l'erreur par un faux éclat qui nous empêche delà reconnaître, on peut mettre avec raison une certaine éloquence pompeuse

1. Cela était vrai encore plus au xvn« siècle et & la cour de Louis XI V.

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