QUATRIÈME PARTIE. 30f
site n'est pas grande, parce que l'on ne voit pas dans la conformation de l'œil une différence qui puisse produire un changement bien notable: outre que, quoique nos yeux soient des lunettes, ce sont pourtant des lunelles taillées de la main de Dieu' ; et ainsi l'on a sujet de croire qu'elles ne s'éloignent de la vérité des objets que par quelques défauta qui corrompent ou troublent leui' figure 'Naturelle.
Quoi qu'il en soit, si le jugement de la grandetir des objets est incertain en quelque sorte, aussi n'est-il guEtro nécessaire; et il n'en faut nullement conclure qu'il n'y ait 'pas plus de certitude dans tous les autres rapports des sens ; car, si je ne sais pas précisément, comme j'ai dit, quelle est la grandeur alisolue et naturelle d'un éléphant", je sais pourtant qu'il est plus grand qu'un cheval ■et moindre qu'une baleine, ce qui suffit pour l'usage de la vie,
H y a donc de la certitude et de l'incertitude et dans ■ l'esprit et dans les sens; et ce serait une faute égale de vouloir faire passer Joutes choses ou pour certaines ou pour incertaines.
La raison, au contraire, nous oblige d'en reconnaître de trois genres. *"
Car il y en a que l'on peut connaître clairement et certainement ; il y en a que l'on ne connaît pas, i la vérité, clairement, mais que l'on peut espérer de pouvoir connaître; et il y en a enfin qu'il est comme impossible :dfl connaître avec certitude ou parce que nous n'avons point de principes qui nous y conduisent, ou parce qu'elles sont trop disproportionnées à notre e^rit.
Le premier genre comprend tout ce que l'on connaît ■par démonstration ou par intelligence.
Le second est la matière de l'élude des philosophes ; mais il est possible qu'ils s'y occupent fort inutilement, s'ils ne savent le distinguer du troisième, c'est-à-dire
otiitiino pfuî moins uns idée 'ih*-*
s'ils no ppiivpnt discerner les choses où Tosprit peut arriver fie (N'iles oii il n'est pus capable d'atteindre.
Le plus grand ahi^égc^nunt que l'on puisse trouver dans Téliide des sciences est de ne s'apjiliquer jamais à la j'ochei'chc de tout ce qui est au-dessus de nous, et que nous ne saurions espérer raisonnablement de pouvoir comprendre. De ce genre sont toutes les questions qui reîîîirdenl la puissimce de Dieu, qu'il est ridicule de vouloir renfermer dans les bornes étroites do notre esprit*, et généralement tout ce qui tient de l'infini; car notre esprit étant fini, il se perd et s'éblouit dans l'infinité, (*t demeure accablé sous la multitude des pensées contraires qu'elle Iburnit*.
C'est une solution très-commode et très-courte pour se tirer d'un grand nombre de questions, dont on disputera toujours tant que l'on en voudra disputer, parce que l'on n'arrivera jamais à une connaissance assez claire pour fixer et arrêter nos esprits. Est-il possible qu'une créature ait été créée dans l'éternité? Dieu peut-il faire un corps infini en grandeur, un mouvement infini en vitesse*, une multitude infinie en nombre? Un nombre infini est-il pair ou impair*? Y a-t-il un infini plus grand que l'autre^ Celui qui dira tout d'un coup : Je nen sais rien, sera aussi avancé en un moment que celui qui s'appliquera à raisonner vingt ans sur ces sortes de sujets* ; et la seule difl'érence qu'il peut y avoir entre eux est que celui qui s'efforcera de pénétrer ces questions est en danger de tomber en un degré plus bas que la simple ignorance, qui est de croire savoir ce qu'il ne sait pas^.