‹ La logique de Port RoyalChapitre 166 sur 170 · MALEBRANCHE · texte numérisé non relu

MALEBRANCHE

Exemples généraux des erreurs causées par la force de l'imagination.

Il se trouve des exemples fort ordinaires de cette communication d'imagination dans les enfants à l'égard de leurs pères, et encore plus dans les filles à l'égard de leurs mères ; dans les serviteurs à l'égard de leurs maîtres, et dans les servantes à l'égard de leurs maîtresses; dans les écoliers à l'égard de leurs précepteurs, dans les courtisans à l'égard des rois, et généralement dans tous les inférieurs à l'égard de leurs supérieurs, pourvu toutefois que les pères, les maîtres, et les autres supérieurs aient quelque force d'imagination, car sans cela il pourrait arriver que des enfants et des serviteurs ne reçussent aucune impression considérable de l'imagination faible de leurs pères ou de leurs maîtres.

Il se trouve encore des effets de cette communication dans les personnes d'une condition égale; mais cela n'est pas si ordinaire, à cause qu'il ne se rencontre pas entre elles un certain respect qui dispose les esprits à recevoir sans examen

EXTRAITS EX ÉCUIBCISSEMKNTS. 409

les impressions des imaginations fortes. Enfin il se trouve de ces eflbls dan» les supérieurs à l'éçard de leurs inférieurs, et oeux-ci ont quelquefois une imagination si vivo et si dominante, qii'ils tournent l'esprit de leurs maîtres et de lenra Bupérieurs coomte il leur plaît.

Il ne sera pas malaisé de comprendre comment les p6res et les m6res font des impressions très-fortes sur l'imaEination de leurs enfants, si l'on oonsidère çiie ces dispositions naturelles de notre cerveau qui nous portent à imiter ceux avec iini noua vivons, et à entrer dans leurs sentiments et dans leurs passions, sont encore bien plue fortes dans le» enfants k l'égard de leurs parents que dans tous les autres hommes. L'on en peut donner plusieurs raisons. La premiÈre, o'est qu'ils sont de même sang. Car de même que les parents transmettent trÈa-souvent dans leurs enfants des dispositions k certunes maladies héréditaires, telle que la goûte, la pieiw, la folie, et généralement toutes celles qui ne leur sont point survenues par aooîdlni, ou qui n'ont point pour cause seule et unique quelque fermentation extraordinaire des humeurs, Bomme les fièvres et quelques aulres ; car il est visible que celles-ci ne se peuvent commutiiquer ; ainaj ils impriment les dispositions de leur cerveau dans celui de leurs enfants, ot ils donnent à leur imagination un certain tour qui les rend tout a fait susce.ptiMes des mêmes sentiments.

La seconde raison, c'est que d'ordinaire les enfants n'ont que trés-peu de commerce avec la reste des hommes qui pourraient quelquefois tracer d'autres vestiges dans leur cerveau, et rompre en quelque fagon l'effort continuel de l'impression paternelle. Car de même qu'un homme qui n'est jamais sorti de son pays s'imagine ordinairement que la» mœurs et les coutmncs des étrajigers sont tout à fait cor^;^ trairea à la raison parce qu'elles sont contraires it la coutur de sa ville, an torrent de laquelle il se iaiBse empor"*^^ un enfant qui n'est jamais sorti de la maison patera^^e»"^^^^ gîne lïuo les sentiments et les manières de ses p^i'»^ J3 la raison universelle, ou plutùt il ne peoïRi"';?»-^^ " avoir quelque autre principe de raison *^''^^^,^*7^ imitation. 11 croit donc tout ce qu'il 'V^'''^*' fait tout ce qu'il leui' voit faire. ^ '^^^^î-'^^-

Mais cette impression des pa-ïeiïisfc-^^ , pas seulement sur l'imaginati-O^ fW^ sur les autres parliwdaXfâtMC r"

parle, et fait les mêmes gestes que son père. Une fille de même s'habille comme sa mère, marche comme elle, parle comme elle ; si la mère grasseyé, la fille grasseyé ; si la mère a quelque tour de tôte irrégulier, la fille le prend. Enfin les enfants imitent les parents on toute chose, Jusque dans leurs défauts et dans leurs grimaces, aussi bien que dans leurs erreurs et dans leurs vices.

Il y a encore plusieurs autres causes qui augmentent l'effet de cette impression. Les principales sont l'autorité des parents, la dépendance des enfants, et l'amour mutuel des uns et des autres : mais ces causes sont communes aux courtisans, aux serviteurs, et généralement h tous les inférieurs aussi bien qu'aux enfants. Nous les allons expliquer par l'exemple des gens de cour.

Il y a des hommes qui jugent de ce qui ne parait point par ce qui parait ; de la grandeur, de la force, et de la capacité de l'esprit, qui leur sont cachées, par la noblesse, les dignités et les richesses qui leur sont connues. On mesure souvent l'un par l'autre ; et la dépendance ot l'on est des grands, le désir de participer à leur grandeur, et Téclat sensible qui les environne, portent souvent les hommes à rendre à des hommes des honneurs divins, s'il m'est permis de parler ainsi. Car, si Dieu donne aux princes l'autorité, les hommes leur donnent l'infaillibilité, mais Une infaillibilité qui n'est point limitée dans quelques sujets ni dans quelques rencontres , et qui n'est point attachée à quelques cérémonies. Les grands savent naturellement toutes chos^ ; ils ont toujours raison, quoiqu'ils décident des questions desquelles ils n'ont aucune connaissance. C'est ne savoir pas vivre que d'examiner ce qu'ils avancent ; c'est perdre le respect que d'en douter. C'est se révolter, ou pour le moins, c'est ce déclarer sot, extravagant et ridicule que de les condamner.

Mais lorsque les grands nous font l'honneur de nous aimer, ce n'est plus alors simplement opiniâtreté, entêtement, rébellion, c'est encore ingratitude et perfidie que de ne se rendre pas aveuglément à toutes leurs opinions ; c'est une faute irréparable qui nous rend pour toujours indignes de leurs bonnes grâces ; ce qui fait que les gens de cour, et par une suite nécessaire presque tous les peuples, s'engagent sans délibérer dans tous les sentiments de leur souverain, jusquelà même que dans les vérités de la religion ils se rendent très-souvent à leur fantaisie et â leur caprice.

EXTRAITS ET ÉCLAIRCISSEMENTS. <li

81 les courtisans et tous les autres hommes abandonnent Bouvent des vérités certaines, des vêritfis essentielles, dws vérités qu'il est nécossaire de soutenir ou de se perdre pour une éternité, il est visible qu'il» ne ae hasarderont pas de défondre des vérités abstraies, peu certaines et peu utiles. Si la religioa au prinoe fait la religion de ses sujets , la raison du prince fera aussi la raison de aes sujets; et ainsi les sentiments du prince seront toujours à la mode : ses plaisirs, ses .passions, ses jeux, ses paroles, ses habits, et généralement toutes aes actions, seront à la mode ; car la prince est luimême comme la mode essentielle, et il ne se rencontre presse jamais qu'il fasse quelque chose qui ne devienne pas à la mode. Et comme toutes les irrégularités de la mode ne sont que des agréments et des beautés, il ne faut pas s'étonner si les princes agissent si fortement sur l'imagination des autre» hommes.

Si Alasandre penche la léte, ses courlisana penchent la :Éte. Si Denis le Tyïkn s'applique â la g'éoméirie à l'arrivés de Platon dans Syracuse, la géométrie diivient aussitôt Si la mode, et !e palais de ce rot, dit Plutnrquo, se remplit incoii' tinent do poussi&re par le grand nombre do cauï qui tracent des figures. M^s dËs que Platon se met en colère conti'e lui, et que ce prmce se dégoûte de l'étude et s'abandonne de qouveau à ses plai»fs, ses courtisans en font aussitàt de m£aie, n semble, contiiiue cet auteur, qu'ils soient enchantés, et iqu'une Cîrcëe les transforme en d'autres hommes, lis passent de l'inclinatien pour la philosophie h, rincUnalion pour la débauolie, et de l'horreur de la débauche h l'borreur de la philosophie. C'est ainsi que les princes peuvent changer les Tices en vertus et les vertus en vices, et qu'une seule da JeuFB paroles est capable d'en changer toutes les idées. Il ne fiiut d'oUï qu'un mot, qu'un geste, qu'un mouvement des yeut ou des lévi'es pour faire passer la science et l'érudition ^our une basse pédanterie ; la témérité , la brutalité, la OPuauté, pour grandeur do courage ; et l'impiété et le lihertinage, pour force et pour liberté d'eapril.

Mais cela, aussi bien que tout ce que ja viens de dire, suppose que ces princes aient l'imagination forte et \-ive ; car, s'ils avaient l'imagination faible et languissante, ils ne poucruienl pas animer leurs discours, ni leur donner ce tour et atUe force qui soumet et qui abat invinciblement tes esjirila faibles.

4iî LOGIQUE.

Il n'est pas absolument nécessaire, pour agir dans l'imagination des autres, d'avoir quelque autorité sur eux et qu'ils dépendent de nous en quelque manière ; la seule force d'imagination suffit quelquefois pour cela. Il arrive souvent que des inconnus qui n'ont aucune réputation, et pour lesquels nous ne sommes prévenus d'aucune estime, ont une telle force d'imagination, et par conséquent des expressions si vives et si touchantes, qu'ils nous persuadent sans que nous sachions ni pourquoi ni môme de quoi nous sommes persuadés. Il est vrai que cela semble fort extraordinaire, mais cependant il n'y a rien de plus commun.

Or cette persuasion imaginaire ne peut venir que de la force d'un esprit visionnaire qui parle vivement sans savoir ce qu'il dit, et qui tourne ainsi les esprits de ceux qui l'écoutent à croire fortement sans savoir ce qu'ils croient. Car la plupart des honmies se laissent aller à l'effort de l'impression sensible qui les étourdit et les éblouit, et qui les pousse à juger par passion de ce qu'ils ne conçoivent que fort confusément. On prie ceux qui liront cet ouvrage de penser à ceci, d'en remarquer des exemples dans les conversations où ils se. trouveront, et de faire quelques réflexions sur ce qui se passe dans leur esprit en ces occasions. Cela leur sera beaucoup plus utile qu'ils ne peuvent se l'imaginer.

Il n'est pas nécessaire d'apporter ici des exemples particuliers de ces choses, car on ne se trouve presque jamais une seule heure dans une compagnie sans en remarquer plusieurs, si l'on y veut faire un peu de réflexion. La faveur et les rieurs, comme l'on dit ordinairement, ne sont que rarement du côté de la vérité, mais presque toujours du côté des personnes que l'on aime. Celui qui parle est obligeant et civil; il a donc raison. Si ce qu'il dit est seulement vraisemblable, on le rer garde comme vrai ; et si ce qu'il avance est absolument ridicule et impertinent, il deviendra tout au moins fort vraisemblable. C'est un homme qui m'aime, qui m'estime, qui m'a rendu quelque service, qui est dans la disposition et dans le pouvoir de m'en rendre, qui a soutenu mon sentiment en d'autres occasions : je serais donc un ingrat et un imprudent si je m'opposais aux siens et si je manquais même à lui applaudir. C'est ainsi qu'on se joue de la vérité, qu'on la fait servir à ses intérêts et qu'on embrasse les fausses opinions les uns des autres.

Un honnête homme ne doit point trouver à redire qu'on

EÏTRAITS ET ÉCLAinclSSEMBNTS. 4I3

l'iiislruiso et qu'on l'éelaipe quand on le fait seloQ les règles delà civililé^et lorsque dos amis secliaqUGQt de co qito nous leur représentons modestement qu'ils se trompent, il faut leui- permettre de s'aimer eus-mèmes et leurs erreurs, puisqu'ils le veulent et qu'on n'a pas le pouvoii' de leur commandôt.ni de leui cbanger l'esprit.

Mais UTi vrui aini ne doit jamais approuver 1^ erreurs de son ami, cai' enfiti nous devrions considérei' que noos leur faisons plus de tort que nous ne pensons lorsque nous défendons leurs opinions sans discernement. Nos applaudissements ne font que lenr enfler lo cœur et les confirmeE dans leurserreurs ; ils deviennent incorrigiLles -, ils agissent et ils décident enfin comme s'ils étaient dovenus intaîUihieB,

D'oi> vient que les plus tichea, les plus puissants, les plus nobles, et généralement tous ceux qui sont élevés au-dessus des autres, se croient fort souvent infaillibles, et qu'ils sa comportent comme afils avaient beaucoup plus de raison que ceoi çui sont d'une condition vile ou médiocre, si ce n'est parce qu'on approuve indifféremment et lâchement toutes, leurs pensées ? Ainsi l'approbation que nous donnons & nos amis leur fait otçite peu â. peu qu'ils ont plus d'esprit que les autres, ce qui les rend tiers, hardis, imprudents, et capables de lamber dans les erreurs les plus grosaières sans s'en aper-

C'est pour cala que nos ennemis nous rendent souvent un meilleur service et nous éclairent beaucoup plus l'esprit par leurs oppositioinS que ne font nos amis par leurs approbations ; parce que nos ennemis nous obligent de nous tenir sur nos gardea et d'Ëtro attentifs aux choses que nous avançons, ce qui sou! suffit poiu- nous faire reconnaître nos égaremeats. Kais nciB,amis ne font que nous endormir et noua donnçc une fausse confiance qui nous rend vains et ignorants. Les bonrniBB ne doiveni donc jamais admirer leurs amis et se rendra ï leurs sentiments par amitié, do même qu'ils ne doivent jamÛB s'opposer à. ceux da leurs ennemis par inimitié ; mais ils doivent se défaire de lear esprit flatteur ou contredi- Bont pour devenir sincères et approuver l'ôvidânce et la vérité partout où ils la trouvent.

Noos devons aussi nous bien mettre dans l'esprit que la plupart des hommes sont portés à la flatterie ou à nous faire des compliments par une espèce d'inclination naturelle, pour paraître spirituels, pour attirersur eux la bienveillance des

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autres, et dann l'espépanoo de quelque retour, ou enfin par une espèce de malice et de raillerie; et nous ne devons pas nous laisser étourdir par tout ce que l'on peut nous dire. Ne voyons-nous pas tous les jours que des personnes qui no se connaissent point ne laissent pas de s'élever l'un l'autre jusques aux nues la première fois même qu'ils se voient et qu'ils se parlent? Et qu'y a-t-il de plus ordinaii*e que de voir des gens qui donnent des louanges hyperboliques et qui témoignent des mouvements extraordinaires d'admiration à une personne qui vient de parler en publie, même en présence de ceux avec lesquels ils s'en sont moqués quelque temps auparavant? Toutes les fois qu'on se récrie, qu'on pâlit d'admiration, et comme surpris des choses que l'on entend, ce n'est pas une bonne preuve que celui qui parle dit des merveilles, mais plutôt qu'il parle à des hommes flatteurs, qu'il a dos amis ou peut-être des ennemis qui se divertissent de lui. C'est qu'il parle d'une manière engageante; qu'il est riche et puissant ; ou, si on le veut, c'est une assez bonne preuve que ce qu'il dit est appuyé sur lés notions des sens confuses et obscures, mais fort touchantes et fort agréables, ou qu'il a quelque feu d'imagination, puisque les louanges se donnent à l'amitié, aux richesses, aux dignités, aux vraisemblances, et très-rarement à la vérité.

P68 erreurs lep ploa générales des passions] fuel^es exemples

particDlierst

C'est à lamorale à découvrir toutes les erreurs particulières dans lesquelles nos passions nous engagent touchant le bien ; c'est à elle à combattre les amours déréglées, à rétablir la droiture du cœur, à régler les mœurs. Mais ici notre fin principale est de régler l'esprit, et de découvrir les causes de nos erreurs à l'égard de la vérité : ainsi nous ne pousserons pas davantage les choses que nous venons de dire, qui ne regardent que l'amour du vrai bien. Nous allons à l'esprit, et nous ne passons par le cœur que parce que le cœur en est le maître. Nous recherchons la vérité en elle-même et sans rapport à nous ; et nous ne considérons le rapport qu'elle a avec nous que parce que ce rapport est cause que l'amour-» propre nous la cache et nous la déguise ; car nous jugeons de toutes choses selon nos passions, et par conséquent nous nous

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