‹ La logique de Port RoyalChapitre 44 sur 170 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C'est ce qu'on appelle la définition du mot, defimiio tominù, dont les géomètres se servent si utilement, lajuelle il faut bien distinguer de la définition de la chose, iefinitiorei^.

Car dans la définition de la chose, comme peut ôtre 5elle-ci : Uhomme est un animal raisonnable, le temps est la mesure du mouvement, on laisse au terme qu'on défllit, comme homme ou temps, son idée ordinaire, dans ^quelle on prétend que sont contenues d'autres idées, 3omme animal raisonnable ou mesure du mouvement; au lieu que dans la définition du nom, comme nous avons iéjà dit, on ne regarde que le son, et ensuite on détermine ce son à être signe d'une idée que l'on désigne par d'autres mots.

Il faut aussi prendre garde de ne pas confondre la dé- Snition de nom dont nous parlons ici avec celle dont parlent quelques philosophes, qui entendent par là l'explication de ce qu'un mot signifie selon l'usage ordinaire d'une langue, ou selon son étymologie : c'est de quoi aous pourrons parler en un autre endroit*; mais ici, on ue regarde, au contraire, que l'usage particulier auquel celui qui définit un mot veut qu'on le prenne pour bien concevoir sa pensée, sans se mettre en peine si les autres le prennent dans le môme sens.

Et de là il s'ensuit, premièrement, que les définitions de noms sont arbitraires *, et que celles des choses ne le sont point ; car chaque son étant indifférent de soi-même et par sa nature à signifier-toutes sortes d'idées, il m'est permis, pour mon usage particulier, et pourvu que j'en avertisse les autres, de déterminer un son à signifier précisément une certaine chose, sans mélange d'aucune autre ; mais il en est tout autrement de la définition des choses : car il ne dépend point de la volonté des hommes

\ : Les déûnitîons des géomètres ne sont point seulement des délînitions do mots, elles sont des définitions d'idées. Elle ne portent ni sur des mots ni sur dos choses réelles, mais sur des conceptions possibles, et il faut que cetto possibilité même soit admise;

aussi ne sont-elles pas arbitraires.

2. Voir les chapitres xiii et xiv de la première partie et les chapitres xv et XIV de la seconde.

3. Il faut cependant tenir compte do l'usage et du sens ordinaire des mots dans la langue.

lOGIQUIÎ.

que les idées comprennent ce qu'ils vouJi-aient qu'f^le! comprissent; de sorte que si, en voulant les diifinir, noiif attribuons k ces idées quelque chose qu'elles ne contiennent pas, nous tombons nécessairement dans l'errem'

Ainsi, ponr donner un exemple de l'un et de l'aulre, sî, dépouillant le mot parallélogramme de toute sigriilîca- Uon, Je l'applique à signifier un triangle, cela m'est permis, et je ne commets en cela aucune erreur, pourvu qufr je ne le prenne qu'en cette sorte : et je pourrai dire aloi que le parallélogramme a trois angles égaux i deux droits ; mais si, laissant à ce mol sa signification et son idée ordinaire , qoii est de signifier une figure dont les côtés sont parallèles, je venais à dire que le parallélogramme est une figure à trois lignes, parce .que ce ser&it alors une définition de choses, elle serait Irès-fauBse, étant impossible qu'une figure à trois lignes oit ses cûtiïs' parallèles.

D s'eosuit, en second lieu, que les définitions des noms ne peuvent pas être contestées par cela même qu'elles sont arbitraires; car vous ne pouvez pas nier qu'un homme n'ait donné à un son la signification qu'il dit lui avoir donnée, ni qu'il n'ait cette signifioatton dans l'uaage qu'en fait cet homme, après nous en avoir avertis mais pour les définitions des choses, on a souvent droj: de les contester, puisqu'elles peuvent être fausses, comme nous l'avons montré.

D s'ensuit, troisièmement , que toute définition de nom, nepouvantêtpe contesLée, peut être prise ponr principe', au lieu que les définitions de choses ne peuvent, point du tout être prises pour principes, et sont de véritables propositions qui peuvent être niées par ceux qui; y trouveront quelque obscurité, et par conséquent elles ont besoin d'Être prouvées comme d'autres propositions,

par gintratton, ait la prinetp* J< ■cisoMa gjométrictuoi. Là dtai^

depyromldo. Cotlu aorte do défiaiiu

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PBEMIÈRE PARTIS.

t ne doivent pas fitra atipposfes, A moins qu'elles ne fus- *nt claires d'elles-mêmes comme des axiomes ' .

Néanmoins ce que je \ien8 de dire, que la déiînilion 3u nom peut être prise pour principe, a besoin d'cxpli- Catîon, car cela n'est vrai qu'à cause que l'on ne doit pas contester que l'idée qu'on a désignée ne puisse être apipelée du nom qu'on lui a donné ; mais on n'en doit rien /conclure à l'avantafçe de cette idée, ni croire, pour cela lul qu'on lui a donné un nom, qu'elle signifie quelque [pliose de réel. Car, par exemple, je puis définir le mot de thimère, en disant : J'appelle chimère ce qui implique contradiction ; et cependant il ne s'en suivi'a pas de là lue la cSiimÈre soit quelque chose. De mCme, si un phî- ^ ;osopbe me dit : J'appelle pesanteur le principe intérieur .qui fait qu'une pierre tombe sans que rien la pousse, je le contesterai pas cette déflnition; au contraire, je la icevrai volontiers, parce qu'elle me fait entendre ce qu'il !utd!re;mais je lui nierai que ce qu'il entend par ce lût pesantem- soit quelque chose de réel, parce qu'il n'y point de tel principe dans les pierres.

J'ai voulu expliquer ceci un peu an long, parce qu'il y a deux grands abus qui se commettent sur ce sujet dans ,1a philosophie commune. Le premier est de confondre la 'définition do la chose avec la déflnitiou du nom, et d'at- trihuer à la première ce qui no convient qu'à la dernière; car, ayant fait à leur fantaisie cent déllniiions, non do nom, mais de chose, qui sont trèe-fausses, et qui n'ex-

Kliquetit point du tout la vraie nature des choses oi les Ifiesque nous en avons naturellement, ils veulent enluiteque l'on considère ces définitions comme des principes que personne ne peut contredire; et si quelqu'un ies leur nie, comme elles sont très-niables, ils prétendent qu'on ne mérite pas de disputer avec eux.

Le second abus est que, ne se servant presque jamais de définitions de nom, pour en ôter l'obscurité et les fixer à de certaines idées désignées clairement, ils les

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laissenl dans hav confusion : d'ofa il arrive que la plupart de leurs disputes ne sont que des disputes de mots; et, de plus, qu'ils so servent de ce qu'il y a de clair et do vrai dans les idÉes confitses, pour établir ce qu'elles ont d'oLscur et de faux ; ce qui so reconunllmit facilement ai OB nvail délini les noms ' , Ainsi, les philosophes croient d'ordinaire que la chose du monde In plus claire est, que le feu est chaud, et qu'une pierre est pesante, el que co serait une folie de le nior, et, en elfet, ils le persuaderont à tout le monde, tnnl qu'on n'aura point déliai les noms ; mais, en les dî-linissant, on découvrira aisément si oe qu'on leur niera sur ce sujet est clair ou oLscur; car il lenr faut dcmunder ce qu'ils entendent par le mot dO chaud et par le mot de pesant. Que s'ils répondent que, par chaud, ils entendunt seulement ce qui est propre à causer en nous le sentiment de la chaleur, et par pesant, ce qui tombe en bas, n'étant point soutenu, il ont raison do dire qu'il faut ôti'C déraisouiiable pour nier que le fou soit chaud, et qu'une pierre soit pesante ; mais, s'ils enteudenl par chaud ce qui a en soi une qualité semblable i ce que nous nous imaginons quand nou3 sentons de la chaleur, et par pesant ce qui a en soi un principe intérieur qui le fait aller vers le centre, sans être poussé par quoi ijuc ee soit, il sera facile alors de leur montrer iino ce n'est point leur nier uue chose claire, maïs trÈs-obacure, pour ne pas dire trÈs-fausse, que de leur nier qu'en ee sens le feu soit chaud et qu'une pierre soit posante, parce qu'Q est bien clair que le feu nous fait avoir le sentiment de la chaleur par l'impression qu'il fait sur notre corps ; mais il n'est nullement clair que le feu ait rien en lui qui soit semblalile h ce que nous aeulons quand nous sommes auprès du feu ; et il est de infime l'orl clair qu'une pierre descend enhas quand on la laisse; mais il n'est nullement clair qu'elle y descende d'ellcm£me, sans que rien la pousse en bas.

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PREMIÈRE Mutte. ■ M

Voilidoncla grande ulUUiî de la di^'finllion des noms, de faire comprendre iiellemeul de quoi il s'figiL, afin de ne pas disputer inuUlcmeut sur des mots, que l'un entend d'une façon, et l'autre de l'autre, comme on fait si iouvent, mâme dans les disrnurs ordinaires.

Mais, outre cette utiliti', il y en a encore une autre : c'est qu'on ne peut souvent avoir une id(5e distincte d'une chose qu'eu y employant beaucoup de mots pour la désigner ; or, il serait important, surtout dans les livres âe sdence, de répéter toujours cette grande suite de mots, .C'est pourquoi, ayant fait comprendre la cliose par tous mots, on attache it un seul mol l'idre qu'on a conçue, e mot lient lieu de tous les autres. Ainsi, ayant compris qu'il y a des nomhres qui sont divisibles en deux Également, pourévitcrdc répéter souvent tous ces termes, DU donne un nom à cette propriét<3, en disant : J'appelle tout nombre qui est divisible en deux également, nombre pair : cela fait voir que toutes les fois qu'on se sert du mot qu'on a dÛflni, 11 faut substituer mentalement la délînilion en la place du diîrmi, et avoir cette définition tl présente, qu'aussitôt qu'on nomme, par exemple, le nombre pair, on entende priJcisénient que c'est celui qui est divisible en deux également, et que ces deux choses Boient tellement jointes et inséparables, dans la pensée, ^'aussitôt que le discours eu exprime l'une, l'esprit y attache immédiatement l'autre. Car ceuï qui défmÏBScnt termes, comme font les géomètres, avec tant de soin, ne le font que pour abréger le discours, que de si fré- ■gnentes circonlocutions rendraient ennuyeux : Ne assiilue p'rcumloquendo morai factamm, comme dit saint Augus- ;iin; mais Us ne le font pas pour abréger les idées des choses dont ils discourent, patce qu'ils prétendent que l'esprit suppléera la déflnition entière aux termes coiu'ls, qu'Us n'emploient que pour éviter l'embarras que la multitude des paroles apporterait'.

CHA-PITRE Xni

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