THÉORÈMES DE LA SCIENCE CORRESPONDANTE
Dans tous les domaines de l'activité pratique, il y a des cas où les individus sont tenus de conformer leur conduite à une règle préétablie, et d'autres au contraire où •c'est une partie de leur tâche de découvrir ou d'édifier la règle selon laquelle ils la dirigeront. Le premier cas est, par exemple, celui où se trouve un juge sous l'autorité d'un -code écrit déterminé. Le juge n'est pas appelé à décider quel serait le parti le plus sage en lui-m ême dans le cas particulier qui est en cause, mais seulement à établir quel est l'article de loi sous lequel il tombe, quels sont les principes que le législateur a appliqués aux cas de ce genre et qu'il est censé, par conséquent, vouloir appliquer à ce cas particulier. La méthode doit être ici entièrement et exclusivement une méthode de déduction ou de syllogisme, €t il est clair que le procédé à suivre est celui que, dans notre analyse du syllogisme, nous avons montré être le procédé de toute déduction : l'interprétation d'une formule^.
1. C'est une assertion que l'on doit morale un cas unique en son genre, «'attendre à voir contester par nom- au lieu de la faire rentrer dans la bre de moralistes. Il est clair, par série étendue des sciences appli- •exemple, que, pourKant, la situation quées; et c'est peut-être la cause de de la morale est tout h fait à part, et l'obscurité qu'on trouve à ses fondera méthode entièrement différente de ments, de l'incertitude flagrante de celle de toutes les autres sciences pra- la méthode qu'on y emploie, du peu tiques. Celles-ci ne prescriraient rien d'autorité pratique qu'on lui assure» <[\x' hypothéiiquemcnt, tandis que seul en prétendant lui en conférer une qui l'impératif moral serait catégorique, ne ressemblerait à aucune autre. Sans être aussi précise, l'opinion 2. On sait que, pour Mill, nous ne courante semble tendre à faire de la concluons pas de la majeure, mais
Empruntons notre exemple du cas inverse à la même classe de faits que le premier, et opposons à la situation du juge celle du législateur. Comme le juge a des lois pour se guider, le législateur a les règles et les maximes de la politique; mais ce serait une erreur manifeste de croire que le législateur soit lié par ces maximes à la façon dont le juge est lié par les lois, et que toute sa tâche soit de les appliquer par déduction au cas particulier, comme le juge applique les lois^. Le législateur est tenu de prendre en considération les raisons ou fondements de la maxime; le juge n'a pas à s^occuper de ceux de la loi, si ce n'est dans la mesure où la considération de ces fondements jette quelque lumière sur les intentions du législateur, lorsque ses expressions les ont laissées incertaines. Pour le juge, la règle une fois positivement établie est le critère dernier; dans la législation pu toute autre pratique, quiconque détermine sa conduite par des règles plutôt que par les raisons des règles, passe, à bon droit, pour un simple pédant et pour l'esclave de ses formules* : tels les tacticiens vieux jeu vaincus par Napoléon,
sealement con/br/ne/nen; àla majeure n'est guère « que la consécratioD (II, m, § 4), sans quoi le syllogisme plutôt que le guide des sentiments serait, pense-t-il, une pétition de actuels de l'humanité » {Utilitarisme, principe. La véritable inférence va p. €}, parce qu'en effet l'homme trouve des cas particuliers aux propositions des règles morales toutes {a\te3{ibid., générales, qui n'en sont que l'exprcs- p. 46), comme le juge des lois; et sion abrégée, la notation sommaire, le môme il ne réprouve pas dans la pramemorandum. Tout le reste ^e l'o- tique un certain usage de ces règles pération, c'est-à-dire la déduction générales; mais autre est la situation proprement dite, n'est donc qu'une de l'homme en pleine action, autre interprétation des notes de notre me- celle de la science pratique, ou de morandum: «Nous interprétons notre l'art qui prétend établir les règles, propre formule précisément comme 4. Le formalisme moral, qui fait le juge interprète une loi , en vue consister la moralité dans une obscrd'éviter de tirer des conséquences vance, dans la conformité, souvent contraires à notre première intention, tout abstraite, à une formule, dans le de même que le juge évite de donner respect de la règle pour la règle, riune décision contraire à l'intention du gorisme à la fois pédant et routinier, législateur. Les règles du syllogisme ne mérite pas moins cette critique sont les règles de cette interpréta- que le formalisme technique, plus tion. » (Trad. Peisse, I, 220.) spécialement visé ici par Mili. 3. Mill note que la morale commune
OU les médecins qui aimaient mieux voir leur patient mourir selon les règles, que guérir en dépit des règles.
Or les raisons d'une maxime de politique ou de quelque autre règle d'art ne peuvent être autres que les théorèmes de la science correspondante.
Voici comment on pourrait définir les rapports entre les règles de l'art et les doctrines de la science. L'art se propose une fin, la définit et la remet aux mains de la science. La science s'en empare, la considère comme un effet ou un phénomène à étudier; elle en recherche les causes et les conditions, et la renvoie alors à l'art avec un théorème relatif aux combinaisons de facteurs qui permettent de la réaliser. L'art examine ces combinaisons de facteurs, et, suivant que certaines d'entre elles sont ou ne sont pas au pouvoir de l'homme, il déclare la fin réalisable ou non. La seule prémisse que fournisse l'art est donc la majeure originale qui consiste à affirmer qu'il est désirable d'atteindre la fin en question. La science prête ensuite à l'art la proposition (obtenue par une série d'inductions ou de déductions) qu'en accomplissant certaines actions on atteindra la fin. De ces prémisses, l'art conclut qu'il est désirable d'accomplir ces actions, et, trouvant que cela est également possible, elle convertit le théorème en une règle ou précepte^.