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QUELLE EST LA FONCTION PROPRE DES RÈGLES

DE l'art.

Il convient de bien remarquer que le théorème, ou vérité spéculative, n'estpas mûr pour être transformé en précepte, tant que la série des opérations qui relèvent de la

5. La science théorique par elle- tercaler un vouloir ou un désir pour

môme ne peut poser de préceptes. La que la connaissance se traduise eu

connaissance ne proscrit rien. Entre irapéralifs. la connaissance et l'action, il faut in-

science n'aura pas été accomplie non pas seulement en partie, mais en totalité. Supposons que nous ayons poussé l'opération scientifique seulement jusqu'à un certain point : nous avons découvert que telle causeproduiral'efFetdésiré; mais nous n'avons pas déterminé comme il le faudrait toutes les conditions négatives , c'est-à-dire toutes les circonstances dont la présence empêcherait cet effet de se produire. Si, dans cet état imparfait de la théorie scientifique, nous essayons de formuler une règle d'art, notre tentative sera prématurée. Chaque fois qu'entrera en jeu une cause contraire, négligée par le théorème, la règle se trouvera en défaut; nous emploierons les moyens sans que la fin s'ensuive. Aucun raisonnement ayant pour base ou pour objet la règle elle-même ne peut nous tirer de cette difficulté; nous n'avons pas d'autre ressource que de revenir sur nos pas et de compléter la recherche scientifique qui aurait dû précéder l'établissement de la règle. Il faut nous remettre à l'étude pour connaître le reste des conditions dont l'effet dépend; et c'est seulement après en avoir déterminé la totalité que nous serons en mesure de transformer la formule, complétée de la loi de l'effet, en un précepte, où toutes les circonstances que la science présente comme des conditions, sont prescrites comme moyens.

Il est vrai que, pour une raison de commodité, il faut se contenter des règles tirées d'une théorie moins idéalement parfaite, d'abord parce que la théorie elle-même atteint rarement cette perfection, puis parce que, si l'on tenait compte de toutes les influences qui éventuellement contrarient les causes principales [counteracting cont'uigencles], aussi bien des plus rares que des plus fréquentes, les règles seraient trop compliquées pour être comprises et retenues de la moyenne des intelligences dans les circonstances ordinaires de la vie. Les règles de l'art ne doivent pas prétendre à faire entrer en ligne de

compte plus de conditions qu'il n'est besoin d'en observer dans les cas usuels; elles sont donc toujours imparfaites. Dans les arts manuels où les conditions requises sont en petit nombre, et où celles que les règles ne spécifient pas sont d'ordinaire aisément saisies par l'observation commune ou promptement connues par la pratique, les règles peuvent souvent être des guides sûrs pour des gens qui ne savent rien de plus que la règle. Mais dans les affaires compliquées de la vie, et plus encore dans celles des Etats et des sociétés, on ne peut se fier aux règles sans se reporter constamment aux lois scientifiques qui en sont le fondement. Connaître les éventualités pratiques qui exigent qu'on modifie la règle ou qu'on y fasse absolument exception, c'est savoir quelles combinaisons de circonstances peuvent faire dévier ou contrebalancer absolument l'action de ces lois, et c'est ce qu'on ne peut apprendre qu'en se reportant aux fondements théoriques de la règle.

Dans la pratique, il est donc sage de considérer les règles de conduite comme simplement provisoires. Faites pour les cas les plus fréquents ou les plus familiers, elles déterminent la manière d'agir la moins périlleuse, lorsque nous manquent le temps ou les moyens d'analyser les circonstances réelles du cas présent, ou que nous ne croyons pas pouvoir les apprécier en toute sûreté. Mais elles ne dispensent nullement de parfaire, quand cela est possible, le travail scientifique requis pour établir une règle d'après les données du cas particulier auquel nous avons affaire. En même temps, la règle commune est très propre à nous avertir qu'une certaine manière d'agir a été reconnue, par les autres et par nous-mêmes, bien appropriée aux cas les plus usuels *; si donc elle se trouve

6. L'autorité des règles morales (Utilitarisme, p. 48 et passim), plus usuelles serait dans rempirismc, solide que dans une théorie intuicomme Mill le lait sentir ailleurs tionniste, puisque dans le premier

inapplicable au cas en question, la raison de cette exception doit résider dans quelque circonstance insolite.

§ 4. — l'art NE PEUT ÊTRE DEDUCTIF.

On voit donc par là même Terreur manifeste de ceux qui voudraient déduire de maximes pratiques prétendues universelles la ligne de conduite applicable aux cas particuliers, et qui oublient la nécessité de se reporter constamment aux principes de la science spéculative si l'on veut être sûr d'atteindre même la fin spéciale visée parles règles. Combien, par suite, est plus grave encore l'erreur qui consiste à ériger de tels principes absolus, non seulement en règles universelles pour atteindre une fin déterminée, mais en règles de la conduite en général ! On ne prend pas garde que, d'une part, certaines causes modificatrices peuvent nous empêcher d'atteindre la fin proposée par les moyens que prescrit la règle, et surtout que, même si nous y réussissons, le succès risque d'aller contre quelque autre fin d'une valeur peut-être supérieure^.

C'est l'erreur habituelle de beaucoup de théoriciens politiques qui forment l'école que j'ai appelée géométrique, en France surtout, où c'est la monnaie courante du journalisme et de l'éloquence politique de bâtir des déductions dont les règles de la pratique sont le point de départ ; et c'est une méconnaissance des véritables fonctions de la déduction qui a jeté un certain discrédit dans l'opinion des autres nations sur la faculté de généralisation qui est l'honneur de l'esprit français. Les lieux communs de la politique, en France, sont des maximes pratiques

cas ces règles représentent le résumé général. — ... On peut répondre qu'on

d'une expérience humaine très an- a le temps, qu'il est même assez long,

cienne et très étendue : « On n'a pas puisqu'il est formé do toute>Ia durée

le temps (objecto-t-on à l'utilitarisme), passée de la race humaine. »

avant d'agir, de calculer, de comparer 7. Cf. ch. xi, note 13. les effets d'une actiou sur le bouheur

vastes et tranchantes [sweeplng] que Ton prend comme prémisses fondamentales pour en déduire les applications particulières, et c*est ce que les Français appellent être logique et conséquent. Par exemple, pour prouver que telle ou telle mesure doit être adoptée, ils allèguent constamment qu'elle est la conséquence du principe sur lequel est fondé le gouvernement : du principe de la légitimité ou de celui de la souveraineté du peuple. La réponse serait que, si ce sont là véritablement des principes pratiques, ils doivent reposer sur des fondements théoriques : la souveraineté du peuple, par exemple, fournirait un fondement juste au gouvernement; parce qu'un gouvernement ainsi constitué tend à produire certains effets avantageux. Mais cependant aucun gouvernement ne produit tous les avantages possibles, et tous présentent plus ou moins d'inconvénients. Or comme on ne peut d'ordinaire les combattre à l'aide des moyens tirés des causes mêmes qui les produisent, ce serait le plus souvent un argument beaucoup plus fort en faveur d'une disposition pratique, de montrer qu'elle ne découle pas du principe général du gouvernement, que de faire voir qu'elle en découle. Sous un gouvernement de légitimité, la présomption est beaucoup plutôt en faveur des institutions d'origine populaire; et dans une démocratie, en faveur des arrangements de nature à tenir en échec l'entraînement de la volonté populaire. Le mode d'argumentation que l'on prend si communément en France pour de la philosophie politique, tend à cette conclusion pratique, que nous devrions faire tous nos efforts pour aggraver, et non pour atténuertoutes les imperfections caractéristiques quelconques inhérentes au système d'institutions que nous préférons ou sous lesquelles nous sommes appelés à vivre*.

8. Mais si la déduction développe loppe le bien qu'il peut renformer. lo mal impliqué dans un principe, il Supposer que le mal seul s'aggrave faut bien accorder aussi qu'il dévc- toujours, quand nous poursuivons

§ 5. TOUT ART CONSISTE EN VERITES SCIENTIFIQUES DIS- POSEES EN UN ORDRE APPROPRIÉ A QUELQUE USAGE PRA- TIQUE.

Ainsi c'est dans les théorèmes delà science qu'on trouvera les fondements de toutes les règles d'art. Un art, ou corps de doctrines pratiques [body of art\^ se compose à la fois d'un ensemble de règles et de toutes les propositions théoriques que requiert la justification de cesrègles. Un art déterminé quelconque doit, pour être complet, extraire de la science et embrasser tout ce qui est nécessaire pour montrer de quelles conditions dépendent les effets que cet art vise à produire. L'art en général consiste en vérités scientifiques disposées dans l'ordre le plus convenable à la pratique, et non dans l'ordre le plus convenable à la pensée. La Science groupe et ordonne les vérités de manière à nous permettre d'embrasser d'un seul regard la plus grande partie possible de l'ordre général de l'univers. L'Art, bien qu'il doive reconnaître les mêmes lois générales, ne les suit que dans celles de leurs conséquences particulières d'où sont déduites les règles de la conduite ; et il tire des régions les plus écartées de la science, pour les rapprocher, les vérités qui ont trait aux conditions variées et hétérogè-

les conséquences de nos principes principes faux ou étroits, les déduc»

pratiques, n'est-ce pas supposer qu'ils tions illogiques ou incomplètes, mais

sont absolument mauvais? Si la pro- nullement le procédé déductif lui»

habilité du bien était toujours en fa- même. Ce qu'on peut accorder à Mill,.

veur des inconséquences ou des ins- et l'idée qui est au fond de tout ce

titutions antagonistes à nos principes, développement, sans être nettement

n'est-ce pas comme si l'on disait qu'il formulée, c'est qu'on ne doit pas poser

faut renoncer à tout principe ? Toute do principes pratiques à priori, parce

cette critique, d'ailleurs assez super- qu'ils n'offriraient aucune garantie,

ficielle et où ne manquent pas les am- C'est le point de départ de la déduc-

biguïtcs (les mots principes, consc- lion qui pécherait alors, non la mé-

quenccs, déduction, en présentent), thode déductive elle-même, aboutit simplement à condamner les

nés indispensables à la production de chacun des effets exigés par la vie pratique *.

Ainsi la science poursuit les différents effets d'une cause, tandis que l'art rapporte un effet déterminé à ces causes et conditions multiples et diverses ; il faut donc disposer d'une série de vérités intermédiaires dérivées des plus hautes généralités de la science et destinées à constituer les généralités ou premiers principes des dif-^ férents arts^. L'opération scientifique aboutissant à formuler CCS principes intermédiaires est considérée par M, Comte comme un des résultats réservés à la philosophie de l'avenir. Le seul exemple complet d'une œuvre de ce genre qu'il nous signale comme dès à présent réalisée et que l'on pourrait présenter comme un modèle à imiter en des matières plus importantes, est celui de la Géométrie descriptive telle qu'elle a été conçue par M. Monge. Il n'est cependant pas difficile de comprendre ce que peuvent être, d'une manière générale, ces principes intermédiaires. Lorsqu'on a formulé la conception la plus compréhensive possible de la fin à poursuivre, c'est-à-dire de l'effet à produire, et lorsqu'on a procédé à une détermination non moins complète de la série des conditions dont cet effet dépend, il reste à passer en revue l'ensemble des ressources dont on peut disposer pour réaliser cette série de conditions ; on résume alors les résultats de cette revue en des propositions aussi peu nombreuses et aussi étendues que possible : ces propositions exprimeront le rapport général entre les moyens

* Le professeur Bain et d'autres appellent science pratique l'ensemble des vérités extraites de la science en vue des applications d'un certain art, ot réservent le nom d'art aux règles proprement dites.

9. Qui constitueraient ainsi comme ce qu'on ne confonde pas leurs domai-

\c3 principes propres de chaque art, à nés et à ce qu'on ne prétende pas re-

la façon dont chaque science a les dutreenontierlecontenu des sciences

siens. On sait combien, tout en subor- les plus complexes aux phénomènes

donnant les sciences les unes aux au- les plus simples ; il devrait en être de-

tres en une hiérarchie, Comte tient à môme des arts.

Belot. — La Logique. 12

Utilisables et lafin en question, et constitueront la théorie scientifique générale de l'art; les méthodes pratiques de l'art en dériveront comme des corollaires *°.

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