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LA TÉLÉOLOGIE OU DOCTRINE DES FINS

Mais, quoique les raisonnements qui relient la fin ou but d'un art avec les moyens correspondants relèvent de la science, la définition de la fin elle-même appartient exclusivement à l'art et constitue son domaine propre. Tout art comporte un premier principe, une majeure générale qui n*est pas empruntée à la science; c'est celle qui énonce l'objet poursuivi et le déclare désirable. L'art du constructeur pose en principe qu'il est désirable d'avoir des bâtiments; l'architecture (comme un des beaux-arts), qu'il est désirable de les avoir beaux ou imposants. L'hygiène et la médecine posent en principe, l'une que la conservation de la santé , l'autre que la guérison de la maladie sont des fins utiles et désirables; ce ne sont pas là des propositions scientifiques *^ Les propositions scientifiques portent sur une question de fait : une existence, une coexistence, une succession, une ressemblance. Les propositions dont nous parlons maintenant, au contraire, n'énoncent pas que quelque chose est, mais prescrivent

10. Par exemple, le problème gêné- aucune science, dit Aristote, no déral de la mécanique appliquée est celui montre que son objet est bon; pas <lc la transformation des mouvements ; même la morille. » Si, en effet, on vou- «npeut, par une analyse générale dont lait donner une telle démonstration, les éléments sont empruntés à la géo- elle n'appartiendrait pas à l'art qui la luétrie, établir les différents moyens prendrait comme base. Par exemple, ■d'opérer les différentes transforma- ce n'est pas l'architecture qui aura à lions et de réaliser toutes les va- démontrer qu'il faut des maisons : ce riétés de mouvements ; — enfin appli- sera, par exemple, la médecine ; ui quer ces différentes méthodes gêné- l'art de la construction navale qui i'ales aux principaux cas qui peuvent montrera qu'il faut des vaisseaux ,

se présenter dans la pratique. mais l'économie politique, ou l'art de

11. Les arts partent de ces supposi- la guerre, etc. Une fin ne peut, en dc*tions, impliquent l'hypothèse de ces linitive, être justifiée, en effet, que si •désirs et besoins, mais n'ont pas à les on la rapporte à une autre fin. V. note c'tablir ui à les justifier. « Aucun art ni suivante.

1 recommandent que quelque chose soit. Elles constituent une classe dislincte. Une proposition dont le prédicat s'affirme par les mots doii ou deiTnit être est spécifiquement dîEférente d'une proposition où il s'affirme par

a mots est ou sera. 11 est vrai que, dans le sens le plus large des termes, ces propositions elles-mêmes portent à leur façon sur une question de fait. Le fait qu'elles affirment, c'est que la conduite recommandée suscite dans l'esprit de celui qui les énonce un sentiment d'approion". Mais cette observation n'atteint pas le fond des choses, car l'approbation de celui qui parle n'est pas une ion suffisante pour que d'autres personnes approuvent également; et même cela ne devrait pas être une raison concluante à ses propres yeux. Car, en fait de pratiqiie, cun est tenu de justifier son approbation; et pour cela il faut des prémisses générales déterminant quels sont es objets proprement dignes d'approbation et l'ordre rérilable de leur dignité.

Ces pri'misBes générales ainsi que les principales conclusions qui peuvent en être déduites forment (ou plutôt pourraient former) un coi'ps de doctrine qui esl proprement l'art de la vie divisé en trois branches; la Morale, la Prudence ou Politique, et l'Esthétique'*; le juste [riglit],

EiiGiru[,tasiiuleprDuvopus9ll>]B une antru li u[Ib u'urrLvo on n faim

lii-éprourâen/Viff par cslpl i, qui cuteur. Ainsi la juatlllçntloa d'une Qn

lae pnr lui. CF. UtUllarisrne, p. B : revient à Iturmaulsitian ds leurs flas

]iielledtioscaitboano, sil'on montra sunilt ubulumoat jnsliBân, cbUb ciiii

JDS ccltB choss «B[ la cauBS d'unoaii- oblioadrait en fait l'aasuatiincnt unl-

tra cliDSH admira comme boaae snos nimo. Aufrune antre justiUcation,

prouve. • MilL njonta qni' l'individu ne samblo-l-il, n'en esl conrevnblo.

paut s'en tcuir au fait de sn proprs 13. Flul-U compter l'Estbiïtiquo

simpli^nienl i]iiQ ri-tlL- pcr^'nnno Id tbôorie qui ramëua la roDctlon tt-.

Tutile [expédient] et le beau ou le noble dans la conduite ou les œuvres de l'homme. C'est cet art (qui reste malheureusement en majeure partie à créer) qui domine tous les autres arts; car les principes qu'il pose sont ceux qui doivent déterminer si le but de tel art particulier est durable et possède une valeur, et quel en est le rang dans la hiérarchie des choses désirables. Tout art est ainsi la résultante des lois de la nature découvertes par la science et des principes généraux de ce qu'on a appelé la Téléologie ou doctrine des fins*; des principes de la Raison pratique, pourrions-nous dire encore sans impropriété, en empruntant le langage des métaphysiciens allemands.

L'homme de science qui observe ou raisonne n'est pas par cela seul qualifié comme un conseiller dans la pratique; son unique rôle est de montrer que certaines conséquences résultent de certaines causes, et que, pour atteindre certaines fins, certains moyens sont les plus efficaces. Quant à savoir si les fins elles-mêmes sont dignes d'être poursuivies, et, au cas où elles le seraient, dans quelles circonstances et dans quelle mesure on doit les poursuivre, ce n'est pas son rôle d'en décider en qualité •de savant, et la science toute seule ne lui donnera jamais autorité pour le faire. Dans la science purement physique, on n'est guère tenté d'assumer cette tâche supplémentaire; mais ceux qui s'occupent de la nature humaine

* Le mot téléologie est aussi employé, mais à tort et improprement, par •quelques écrivains pour désigner le système qui prétend expliquer les phénomènes de l'univers par les causes finales.

combattant cette thèse, on admet, avec dressent à l'homme tout entier, et c'est M. Guyau, que l'art n'est lui-même tout ce que paraît avoir fortement qu'une expression et une forme de la démontré Gnyau. Mais cela impliquevie. N'y aurait-il pas d'ailleurs un t-il une réelle confusion de la vie pramalentendu entre les deux écoles ? La tique et de la vie idéale? C'est ce théorie môme do l'activité de jeu bien qu'on peut encore contester sans ètro comprise implique que l'Art a bien obligé pour cela de réduire l'art à la pour base et pour contenu les mômes pure habileté technique ni à un artifi> <ictivités qui constituent la vie et s'a- ciel et étroit dilettantisme.

et de la société ne manquent jamais de la revendiquer : ils entreprennent toujours de dire non seulement ce qui est, mais ce qui doit être. Pour être autorisé à le faire, il serait indispensable de posséder une doctrine complète de Téléologie. Une théorie scientifique et même parfaite des problèmes en question, considérée simplement comme une partie du système de la nature, ne peut aucunement en tenir lieu. A cet égard, les différents arts subordonnés présentent donc une analogie trompeuse. Dans ces arts il y a rarement une nécessité visible de justifier la fin, puisque en général personne ne nie qu'elle soit désirable, et c'est seulement quand la question de primauté se pose entre cette fin et quelque autre qu'il y a lieu de faire appel aux principes généraux de la Téléologie; mais celui qui écrit sur la morale et la politique a besoin de ces principes à chaque pas**. L'exposé le mieux élaboré et le mieux assimilé des lois de succession et de coexistence, des phénomènes de l'esprit ou de la société et de leurs relations entre eux comme causes et effets, ne sera d'aucun secours dans l'art de la vie et de la société, si les fins à poursuivre par cet art sont abandonnées aux vagues suggestions de Y Intellectus sibi permissus^^, ou tenues pour accordées sans analyse ni discussion.

14. V. n. 11. En réalito, si les fins do en morale sur los préceptes moyens,

la Morale, de la Politique, de TE sthéti- déjà déterminés, quoique encore gé-

que, sont supérieures et priment les néraux, qu'aux deux autres cxtrc-

-autrcs, ce ne peut être que parce qu'el- mités de l'échelle, c'est-à-dire sur

les obtiennent un assentiment plus le principe dernier et sur les applica-

•étendu (V. n. 12). Et c'est bien ce tions tout à fait particulières (les cas

^ue Ton constate en effet si l'on s'en de conscience).

tient à leur expression la plus gêné- 15. Bacon caractérise par ces mots la

xale. Mais en môme temps, on raison Vendemiatio prima, première ébau-

raêmo de leur primauté, elles sont cho d'interprétation résultant d'uu

plus vagues, et il devient plus diffi- aperçu sommaire des tables de pré-

cile do s'entendre sur leur définition sence, d'absence et de degrés. {Novum

et sur leurs conditions, tandis que Or^amim, II, 20 ; trad. lUaux, p. 118.)

l'on s'entendra plus aisément sur Sur l'impossibilité de séparer la ques-

l'architccturc ou l'hygiène. C'est tion pratique de la question scienti-

pourquoi (entre mille raisons) l'as- fique dans los sciences morales, Y.

■sentiment se produit plus aisément ch. ix, n. 12.

§ 7. — NÉCESSITÉ d'un CRITERIUM ULTIME OU PRINCIPE

PREMIER DE LA TÉlÉOLOGIE.

Il y a donc une philosophie première particulière à l'art, comme il y en a une pour la science. Il n'y. a pas seulement des principes premiers de la connaissance; il y a des principes premiers de la conduite. Il doit exister quelque critérium pour déterminer si un but, ou objet de désir, est bon ou mauvais absolument ou relativement. Et quel que soit ce critérium, il n'en peut y avoir qu'un seul; car, s'il y avait plusieurs principes ultimes- de conduite, la même conduite pourrait être approuvée au nom de l'un d'eux et condamnée au nom de'l' autre *^, et il faudrait quelque principe plus général qui pût servir d'arbitre dans ce conflit.

Aussi les écrivains qui ont traité de la philosophie morale ont-ils le plus souvent senti là nécessité, non seulement de rapporter toutes les règles de la conduite, tous les jugements d'approbation ou de blâme, à des principes, mais de les rapporter à un unique principe, à quelque règle, à quelque critérium auquel toutes les règles de conduite dussent se conformer et dont elles pussent être déduites comme conséquence dernière ^^. Ceux qui ont évité

16. C'est, en effet, ce qui arrive en ces antinomies. Aussi tout principefait et suscite la principale difficulté suprême, fiU-il de forme empirique^ de la morale et de toute téléologie; par exemple celui du bonheur indi~ on se trouve en présence de principes viducl, du bonheur social, à plus forte hétérogènes et peut-être irréductî- raison do plus al)strnits, rcste-t-il blés : le plaisir et la raison, l'individu tout formel jusqu'à ce que ces conet l'être social, la vérité et la paix, ciliations permettent de le remplir l'idéalité et l'impression, etc. — Et d'un contenu défini et non contraraêmc chacun do ces points de vue dictoire.

donne lieu lui-même à des perspcc- 17. Il y a là deux idées très diffé—

tives inverses. Que doit-on préférer rentes, dont l'une est certainement

dans le plaisir : l'intensité ou la plausible, mais dont la seconde est

durée ? dans l'être social : son unité contestable. Qu'il puisse y avoir une

ou sa fécondité ? etc. Le problème est fm supérieure à laquolio toute autre

toujours de réduire ou do concilier doit être subordonnée, c'est ce qu'on.

de poser un semblable critère universel ne l'ont pu qu'en supposant un sens ou instinct moral, inné en nous, qui nous apprendrait à la fois quels principes de conduite nous sommes tenus d'observer, et suivant quelle hiérarchie ils sont subordonnés les uns aux autres.

La théorie des fondements de la morale est un problème dont la discussion approfondie serait déplacée dans unj ouvrage comme celui-ci, et que d'aucune manière il ne peut être utile de traiter incidemment. Je me bornerai donc à remarquer que la doctrine des principes moraux intuitifs, même supposée vraie, n'embrasserait qu'une partie de la conduite, celle qu'on appelle proprement morale. Pour le reste de la vie pratique, nous resterionsobligés de chercher un principe ou critérium général; et si ce principe était convenablement choisi, on le trouverait, je présume, également propre à servir de principe fondamental à la Morale aussi bien qu'à la Prudence, à la Politique ou au Goût.

Je ne veux pas essayer ici de justifier mon opinion, ni même de définir le genre de justification qu'elle comporte ; je me bornerai à proclamer ma conviction que le principe général auquel doivent se conformer toutes les règles de la pratique, la pierre de touche à laquelle elles doivent

admettra sans poîne en principe, quel- préférence ; de poursuivre notre plus

que difficulté (ju'il y ait à déterminer grand intérêt personnel, à satisfaction,

une telle fin. Mais que toutes les fins égale du bien social. La fin morale

doivent pouvoir être déduites de supérieure ne règle sans doute pas

cette fin suprême, c'est ce qui parait non plus notre préférence esthétique,,

inadmissible. Il est bien plus con- à la seule condition qu'elle soit res-

forme aux faits et à toutes les analo- pectée;etc. La subordination n'exclut

gies de supposer que la pratique est pas l'hétérogénéité relative. Il en est

régie par une hiérarchie do principes ainsi dans l'ordre théorique, d'après

superposés dont chacun reste maître A. Comte : les sciences les plus abs~

dans son domaine, sous la seule con- traites et les plus générales dominent

dition de la satisfaction des principes les plus complexes et leur imposent

supérieurs : par exemple il est légi- leurs lois; mais à chaque étage s'ajou-

time de préférer notre plus grand tcraient des lois nouvelles, qui ros-

plaisir quand ni l'intérêt personnel pcctent les premières, tout en y ajou-

ni le bien social ne restreignent notre tant.

toutes être éprouvées, c'est le principe de la meilleure appropriation au bonheur de Thumanité, ou plutôt de tous les êtres sentants; en d'autres termes, j'admets que l'accroissement du bonheur est le principe dernier de la Téléologie*.

Je ne prétends pas dire par là que l'accroissement du bonheur doive être lui-même la fin de toutes les actions, ni même de toutes les règles d'action. Il fournit la justification et devrait être le principe de contrôle de toutes les fins; mais il n'est pas lui-même l'unique fin. Il y a nombre d'actes et même de modes d'action vertueux (bien que ce cas soit moins fréquent, ce me semble, qu'on ne le suppose d'ordinaire) où le bonheur est sacrifié en la circonstance particulière, où il y a plus de peine produite que de plaisir. Mais lorsque la conduite présente réellement ce caractère, la seulejustification qu'elle comporte est justement que l'on puisse montrer qu'il y aura finalement plus de bonheur dans le monde si l'on cultive des sentiments qui rendent les hommes capables, en certains cas, ■de négliger le bonheur. J'admets pleinement cette vérité, que le développement du caractère et de la conduite dans le sens d'une noblesse idéale est, pour les individus, une fin à laquelle, en cas de conflit, devrait céder toute préoccupation de leur bonheur propre ou même de celui d'autrui (en tant qu'il n'est pas du moins impliqué dans cette idée). Mais je maintiens que cette question même, de savoir en quoi consiste cette élévation de caractère, ne ])eut être résolue qu'en se référant à l'idée du bonheur comme critérium**. Si le caractère lui-même doit être

* Pour la discussion explicite et la justification de ce principe, voir lo petit ouvrage intitule l'Utilitarisme.

18. On sait quelle place Mill, corri- que d'une telle addition. L'idée se

géant Bcntham, a cru pouvoir faire, trouve ici nettement subordonnée au

-dans son Utilitarisme, à l'idée de la critère du bonheur général. Dans sa

qualité des plaisirs et de la dignité Liberté, nous le voyons plutôt, au

personnelle, non sans susciter bien contraire, faire du plus haut dévc-

•des objections sur la légitimité logi- loppcment de la personne humaine

pour l'individu une lin suprême, c'est simplement parce que cette noblesse de caractère, idéale ou approchant de l'idéal, suffisamment répandue dans l'humanité, serait plus capable qu'aucune autre condition de lui assurer le bonheur, qu'on entende ce mot dans le sens relativement humble de plaisir ou d'absence de peine, ou qu'on le définisse en un sens plus élevé par l'idée d'une vie qui, au lieu d'être, comme aujourd'hui, presque universellement puérile et insignifiante, pût satisfaire les ambitions dont sont capables des êtres doués de hautes facultés ^^.

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