‹ La logique des sciences moralesChapitre 13 sur 114 · XXII NOTICE SUR LA VIE ET LES ŒUVRES · texte numérisé non relu

XXII NOTICE SUR LA VIE ET LES ŒUVRES

pagnle des Indes, où il avait atteint le poste élevé ^examinery qu'avait occupé son père, lui avait enlevé sa situation, non sans d'amples compensations d'ailleurs, mais dont la plus précieuse pour lui était sa liberté.

Les tendances de l'essai on Liberty se retrouvent dans les Considérations sur le gouvernement représentatif [1861) , sur le terrain de la politique proprement dite. Il y montre qu'on ne peut pas immoler le progrès à l'ordre, car l'ordre ne saurait être assuré sans le progrès; le ferment de l'originalité individuelle ne saurait être sacrifié aux nécessités de la discipline sociale. Mill s'écarte résolument, sur ce point de la politique de Comte; il repousse avec force la théorie des bons tyrans et des absolutismes salutaires; il n'avait pas pour celui qu'il appelle « l'usurpateur immoral » de 1852, l'indulgence un peu singulière de Comte. Mais il ne redoute pas moins les tyrannies populaires et plaide en faveur de la représentation des minorités. Il espère enfin concilier la compétence et la liberté en séparant la fonction de rédiger les lois, attribuée à un comité permanent, de la fonction de les voter, conservée au Parlement.

Déjà dans son pamphlet sur la Réforme parlementaire (1859), il avait montré la nécessité d'avoir des chambres composées, non de porte-parole impersonnels d'un programme de parti, mais d'hommes originaux, indépendants, nommés en raison de leur valeur propre.

De la même époque date, avec deux volumes d'articles recueillis sous le titre de Dissertations et Dis-

DE STUART MILL XXIll

cussionsy l'opuscule sur V Utilitarisme, Ecrit dès 1854, cet ouvrage fut revisé en 18G0 et publié en articles dans le Fraser's Magazine en 1861. C'est peut-être de tous les ouvrages de Mill le plus populaire et le plus discuté. C'est aussi celui où se révèlent le mieux ces nuances d'idées et de sentiments qu'il rapporte à la crise de 1826, ces divergences d'opinion qui l'écartèrent peu à peu de son père et du pur benthamisme*. On sait qu'il prétend faire une place, dans la définition du bonheur, à la qualité^ et non pas seulement à la quantité du plaisir, et à la culture ou h la dignité personnelles, k côté du bien social, dans la définition de la règle morale. [V. ch. xii, § 7, et en particulier la note 18.) II n'est guère de critique, dans les écoles qui sympathisent avec Mill comme dans les écoles adverses, qui n'ait signalé le peu de consistance de ces modifications avec les principes de V Utilitarisme y et le peu de profondeur de la théorie. On s'explique mal que Mill s'en soit tenu si aisément à cette idée vague de la qualité des plaisirs, dont le caractère intuitif et quasi platonicien fait assez singulière figure chez lui , et a ce critère si insuffisant qu'il en propose , et qui ressemble fort à une pétition de principe : le jugement de l'homme compétent. Mill avait, en effet, sous la main, dans sa propre philosophie, dans son livre même, de quoi résoudre ces difficultés. Un plaisir qui paraît supé-

1. James Mill était mort en 1836, et dans ses Mémoires son fils ne cache pas l'espèce de soulagement qu'il en éprouva : « Le coup qui me privait du secours de mon père me délivrait aussi de la contrainte et des réticences dont j'avais dû le payer. » (P. 196.)

rieur en quiilité c'est d'abord, dans l'individu niScie, un pliiisiv durable, par opposition h un plaisir simplement intense : c'est un plaisir capable d'entrer dans une systématisation stnble; puis, par eela même, en sortiint de l'individu, c'est un plaisir de caractère social, susceptible d'être généralisé et partagé sans contradiction, possédant cette étendue dont déjii Ben- Iham tenait compte. Comment ce dernier point a-t-il échappé au même penseur qui nous donne de la genèse sociale du sentiment moral une exposition déjà si pénétrante? Ce qui a le plus de pi-ix dans l'individu, c'est ce qui l'harmonise avec lui-même et avec ses semblables, ce par quoi il peut accroître ù /a fois son être propre et celui d'autrui. Mill, sans sortir de ses propres principes, pouvait donc ramener la qualité des plaisirs iileur quantité, îi condition de ne pas considérer seulement leur somme, mais leur oi*ganlsation, et de ne pas les envisager seulement dans l'individu, mais dans un système social ; et il eût évité ainsi l'inconséquence et le vague d'une doctrine qui semble nous ramener de l'ulililarisme ii la théorie du Bien en sol.

Il y a chez Mill des défauts de systématisation qui jurent avec sa prétention justifiée d'être avant tout un dialecticien et un critique impitoyable pour les incohérences de doctrine; il y a quelque chose de superficiel dans la conception des principes de ses théories qui jure avec son indiscutable puissance d'analyse dans les conséquences. Pour tout dire, c'est un logicien qui est empirisle, ce qui ne va guère ensemble; le contenu de sa philosophie en dément

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