‹ La logique des sciences moralesChapitre 23 sur 114 · DU SIXIEME LIVRE DE LA LOGIQUE XXXIX · texte numérisé non relu

DU SIXIEME LIVRE DE LA LOGIQUE XXXIX

h la liberté. Quand on rive le moi à une âme simple et immuable, on a peine à comprendre comment cette ame pourrait réagir contre elle-même ; elle ne semble pouvoir être que ce qu'elle est. La doctrine suivant laquelle l'unité du moi n'a rien d'absolu, mais n'est qu'une unité d'organisation, laisse place à l'idée d'une continuelle réadaptation; l'autonomie, c'est le moi déjà organisé éliminant les éléments discordants. On comprend dès lors que ce moi relativement plus durable et relativement plus compréhensif s'oppose a tel désir, à telle impulsion particulière, et puisse avoir le sentiment « que ses habitudes et ses tentations ne le dominent pas, mais qu'il les domine » (p. 23).

La position de Mill paraît donc très solide tant qu'il reste sur le terrain de la critique. Il dénonce avec pénétration le double contresens inhérent à la doctrine substantialiste. Si le moi est une substance, un être distinct de ses propres états, il apparaît comme opprimé par les motifs, dès qu'on admet que l'action est déterminée par ceux-ci, et la détermination prend figure de fatalité ; — par cela même on est amené à faire consister la liberté dans la résistance d'un moi vide aux motifs qui le poussent, et dans une indétermination. C'est ainsi que les déterministes en viennent à croire qu'ils doivent nier la liberté, et les partisans de la liberté qu'il leur faut écarter tout déterminisme. Les deux doctrines inverses impliquent le même contresens, et c'est pourquoi Hamilton, par exemple, se trouve dans une position si instable et si contradictoire, restaurant d'une main les sophismes

XL INTRODUCTION A l'ÉTUDE

indéterministes qu'il a abattus de l'autre avec tant de vigueur [Phil. de Hamiltoriy p. 545 sqq.). L'ambiguïté du terme de nécessité et la confusion qu'elle amène entre le fatalisme et le déterminisme sont démêlés par Mill avec une grande netteté, et toute sa critique, sur ces différents points, peut passer pour décisive.

Malheureusement sa doctrine faiblit dans la reconstruction. Il ne paraît avoir vu qu'une moitié de la question. De la liberté il ne voit guère que le côté négatif, non le côté positif. La liberté n'est pas seulement indépendance du moi vis-h-vis du dehors, elle est aussi dépendance des actes vis-à-vis du moi.

Or, chez Mill, et la théorie du moi et la théorie de la causalité sont également insuffisantes et l'empêchent de voir cet aspect du fait de la liberté; et l'on sent qu'il continue, en somme, à partager implicitement et en partie l'illusion même qu'il a si justement dénoncée à la fois chez les déterministes et chez leurs adversaires : que la liberté réside dans une absence de solidarité et de continuité, dans une contingence.

Et en effet, d'un côté, malgré tous ses efforts pour maintenir l'unité du moi, Mill ne sort pas du pur phénoménisme, d'une sorte d'atomisme psychologique. Or la liberté, il est vrai, ne se comprend pas lorsqu'on loge la conscience et l'activité dans une substance indivisihley en quelque sorte extérieure à ses propres états, et qui ne peut dès lors être déterminée par eux sans paraître contrainte, ni se déterminer indépendamment d'eux sans paraître folle ; mais elle ne se comprend pas davantage si le moi n'est

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qu'une poussière de phénomènes dont l'un pousserait l'autre, comme on se représente que se poussent les différentes parties d'un mécanisme. La liberté ne se comprend que comme le caractère d'un tout par rapport à ses éléments ; elle exige une unité véritable à laquelle on puisse la conférer. — Sans doute, d'autre part, V immutabilité de la substance est incompatible avec la liberté ; mais la pure succession de phénomènes extérieurs les uns aux autres ne l'est pas moins. La liberté exige une identité personnelle véritable, car elle suppose un lien réel, une dépendance d'un certain genre entre les motifs et les actes, entre notre caractère conscient et notre conduite ; sans quoi nous ne nous reconnaîtrions pas nous-mêmes dans nos décisions; la responsabilité deviendrait chimérique, le moi d'aujourd'hui ne pouvant plus porter la peine des actes du moi d'hier, qui aurait absolument disparu.

Ainsi ni le substantialisme pur ni le phénoménisme pur ne permettent de comprendre la liberté ni de la concilier avec le déterminisme. Le premier sacrifie inutilement le déterminisme, sans rendre par la plus réelle la liberté ; le second maintient le déterminisme, du moins en apparence, mais d'une manière encore trop superficielle, et surtout sous une forme trop mécanique pour que la liberté n'en soit pas compromise.

Si maintenant nous considérons chez Mill la doctrine de la causalité, nous ne la trouverons pas moins insuffisante à résoudre le problème, et nous verrons que si elle compromet la liberté, ce n'est pas parce

IHTHODOCTlOir A L ETUDB

! maintient le détermir

nais beaucoup plutôt parce ([ii'ellc pu snppiime leroiidemeiiLinême. Comment, en elTel, dél'eud-il la doctrine de la causalité de ruiner la liberté? C'est en s'appuyanl sur la conception empirique empruntée il Hume et à Brown et qui réduit la causalité ii une pnre succession.

Il s'efforce, il est vrai, de corriger et de compléter cette théorie en ajoutant que toute succession, même invariable, n'est pas pour cela un cas de causalité : il i'aut de plus que cette séquence soit inconditionnelle

[Logique, III, v, 5, trad. l'e

[,379). Sans cela o

pourrait objecter, avec Reid, que cette doctrine a nerait à faire de la nuit la cause du jour. Par suite, n pour que le mot cause soit applicable, il est nécessaire de croire, non seulement que l'antécédent a toujours été suivi du conséquent, mais qu'aussi longtemps que durera la constitution actuelle des choses, il en sera toujours ainsi. » Et il blâme Comte d'avoir rejeté le mot cause, parce que, en se refusant a considérer autre chose que des successions, il laisse échapper la dilTérence entre la succession invariable et la vraie causalité, entre les lois purement empiriques ou dérivées et les lois véritables ou primitives. (-4. Comte, p. 58; cf. Loi,'., Ill, xvi, et VI. v, 2.) Mill insiste il maintes reprises sur cette distinction, qui donne à sa théorie des méthodes înductives une lornie si rationnelle el une haute valeur pratique, qui témoigne d'un sentiment vif des caractères d'une véritable explication scientifique.

Malheureusement la situation de Mill, au fond, est intenable. Ici, comme sur bien d'autres points, il

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