DU SIXIÈME LIVRE DE LA LOGIQUE LV
conscience épiphénomène, ont aussi donné naissance à une sociologie d'où l'homme, comme être moral et conscient, serait pour ainsi dire banni. Partageant jusqu'à un certain point, d'une manière plus ou moins inconsciente, l'illusion même des indéterministes qu'ils combattent, les sociologues de cette école semblent se figurer qu'ils ne pourront maintenir et définir des lois sociales ou historiques que dans la mesure où ils les auront fondées sur une sorte de mécanisme, et éliminé tout rôle d'une activité libre. Cette tendance s'est manifestée de plusieurs manières.
Elle prend d'abord la forme d'une sorte de matérialisme sociologique où l'on prétend expliquer les faits de la vie sociale par des circonstances extérieures de milieu, de climat, par la pression des conditions que la nature impose à l'homme. De cette conception, la philosophie historique de Buckle fournit déjà, vers l'époque de la 5® édition de la Logique, un exemple bien caractérisé à Stuart Mill.
Puis, pour mieux effacer le rôle des facteurs psychologiques, on noie l'individu dans la masse sociale, où il parait dès lors jouer un rôle purement passif. La société semble une vaste machine où le rôle propre des éléments, c'est-à-dire ici l'initiative des individus, s'évanouirait. Dans la société, la conscience, qui ne semble pouvoir se localiser que chez les individus, serait donc réduite àuna épiphénomène » sans action réelle. C'est à quoi aboutit la théorie de la sociétéorganisme sous sa forme la plus radicale.
Enfin, corollaire naturel de la même conception, on s'attaque particulièrement aux grands hommes, qui
sont comme l'ànie des nations, en qui s'incarne et se réalise cette conscience sociale, dont autrement on ne parle guère que pur motaphore ; et l'on conteste la réalité de l'action que le témoignage de la conscience populaire elle-même leur attriliue.
Ln sociologie de Mill prend le contre-pipd de ces difTérentes tliéses.
Elle est d'abord iudîvidnalîste en ce seiiH qu'elle part de l'individn : ii Les hommes, quoique à l'état de société, sont toujours des hommes ; leurs actions et leurs passions obéissent aux lois de la nature humaine individuelle, u (1*. 85.) Loin de faire de la société une sorte d'être nouveau, superposé aux individus, peutôtre Mill ne reconnnit-il même pas assez expressément ce qui, dans la uiiture individuelle, est proprement social. II y a pourtant un milieu entre traiter la société comme un être distinct que l'individu subit, et la présenter comme un simple agrégat d'individus. L'être individuel, ii quelque moment que nous le considérions, est déjîi social. Mill, qui a reconnu l'existence d'une « chimie mentale o. aurait pu l'aire quelque place ii l'idée d'une v chimie sociale ». Il s'y refuse, sans qu'on voie de quel côté il eût été plus conséquent avec lui-même. Car l'idée d'une chimie mentale n'était peut-être pas très conséquente avec ses principes psychologiques ; mais s'il admettait l'idée dans l'ordre psychologique, il n'était pas plus illégitime de l'admettre dans l'ordre sociaL
Sans doute Mill accorde un rAle considérable ii l'éduralion que donne le milieu ; îl ne méconnaît pas la délerminaliou de la nature individuelle par le