DU SIXIEME LIVRE DE LA LOGIQUE LIX
excessive et où le principe social avait à lui livrer de rudes combats. La difficulté était alors d'amener des hommes puissants de corps et d'esprit h subir des règles qui prétendaient s'imposer à leurs impulsions. » (Libertéy trad. franc., p. 103.) Ainsi, malgré de nombreux passages où il montre le caractère naturel et essentiel de la sympathie, le lien social apparaît presque toujours chez Mill comme un lien extérieur.
Du moins cette base, un peu étroite, a-t-elle cet avantage de lui permettre de faire une place considérable, et même prépondérante, aux facteurs psychologiques et moraux dans sa théorie sociologique. 11 ne néglige pas le rôle des circonstances et du milieu physique, mais, selon lui, leur influence, qui d'ailleurs ne résulte que des exigences de l'homme, est limitée. Il a un très vif sentiment de la malléabilité non seulement de l'homme individuel, mais des sociétés. Les lois économiques sont, du moins en très grande partie, corrélatives à une organisation ellemême contingente et transformable. Il ne voit rien de fatal, par exemple, dans l'ardeur excessive de la concurrence économique, et croit qu'un autre idéal pourrait et devrait se substituer ti cette conception mercantile (xii, n. 19, p. 217). Son malthusianisme fait appel non à un correctif automatique comme la sélection brutale, ni même à un remède tout extérieur comme une transformation des lois, mais h une restriction volontaire de l'instinct reproducteur. Ainsi, même économiquement, les facteurs moraux ont une importance capitale. (Cf. Écon. jwl., I, 229.)
LX INTRODUCTION A l'ÉTUDE
Sur le terrain politique, la plus forte garantie de Tordre et de la liberté réside dans le sentiment qu'ont les individus de leur autonomie, dans l'habitude qu'ils ont de se défendre et de se gouverner eux-mêmes. On sait enfin quel prix Mill attache à la liberté de penser. Tout progrès a sa source dans l'originalité et la spontanéité personnelles. {Liberté^ passim, en particulier p. 35, et le ch. ii.) C'est la liberté qui a préservé l'Europe de l'immobilité chinoise [ibid.y 131). La discipline sociale et l'uniformité ne sont que la condition statique de la conservation des sociétés ; l'originalité individuelle est le facteur de leurs progrès. L'individu n'est donc pas annulé; la confiance dans l'action n'est pas supprimée par le déterminisme applicable à nos pensées et à nos actions. Nos décisions et nos efforts mêmes sont en partie la matière dont il est fait. La statistique, par la régularité de ses moyennes, ne saurait prouver l'inefficacité de l'effort individuel. Elle le dissimule seulement en noyant les causes particulières et variables dans l'effet des causes générales et constantes (xi, 1 et 2).
Enfin, et à plus forte raison, les grands hommes et les gouvernements sont loin d'être impuissants (xi, 3). Le déterminisme lui-même, aurait pu faire remarquer Mill, exclut l'idée de phénomènes inutiles : pas de phénomène sans cause, mais pas davantage de phénomène sans effet. La solidarité des événements condamne l'hypothèse que, si l'on supprime une des données, le reste puisse demeurer identique. C'est une véritable négation du déterminisme que de par-